« Je t’aime ! », l’écrire et le peindre
Daniel Schick

Jan van Eyck, Portrait des époux Arnolfini (1434). National Gallery, Londres. Et Gustav Klimt, Le Baiser, 1908-1909, palais du Belvédère, Vienne.
LTD/Éditions des Saints Pères ; Gennadii Saus
Daniel Schick

Jan van Eyck, Portrait des époux Arnolfini (1434). National Gallery, Londres. Et Gustav Klimt, Le Baiser, 1908-1909, palais du Belvédère, Vienne.
LTD/Éditions des Saints Pères ; Gennadii Saus
Ah, l'amourrrr ! Rêvé, espéré, vécu, triomphant, usé, terminé, il inspirent l'homme depuis qu'il crée. Si mettre au monde est le fruit de l'amour, une des premières sculptures représentant celui-ci est une femme de 11 centimètres de haut, grassouillette, la tête masquée, âgée de plus de 25 000 ans et très enceinte. Cette sculpture, trouvée à Willendorf, en Autriche, en 1908, fut nommée Vénus de Willendorf.
En Occident, pendant des millénaires, l'amour est représenté sous forme de dieux fort chastes. Chez les Égyptiens de l'époque pharaonique, pas d'équivoque, aimer c'est faire crac-crac. Nombre de bas-reliefs sont explicites. Un des premiers couples d'amoureux de l'histoire de la peinture occidentale est l'œuvre de Van Eyck en 1434. Les époux Arnolfini s'y tiennent tendrement par la main. Madame est enceinte.

Pierre Reverdy a écrit : « Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour. » Offrir Je t'aime, très beau livre publié aux Éditions des Saints Pères. pour la Saint-Valentin, vendredi prochain, en est une sacrée, à en casser sa tirelire car l'ouvrage lui-même est une œuvre artisanale fabriquée à la main, qui unit textes, citations, extraits de lettres et reproductions d'œuvres occidentales. La peau du livre est alléchante, la texture du papier est une invitation à la caresse.
Je t'aime est une carte météorologique du climat amoureux. S'y succèdent calme plat, tempête destructrice, beau temps paisible et volcanique éruption sentimentale. Ce volume est un musée, une promenade imaginée par la romancière et commissaire d'expositions Dominique Marny, petite-nièce de Jean Cocteau. Le poète s'est glissé dans l'ouvrage par des dessins, des lettres et cette phrase : « Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif et son futur est toujours conditionnel. »

Les mots qui irriguent le livre de leur force poétique et (ou) réalistes sont de Platon, Shakespeare, Chateaubriand, Apollinaire, Sagan, ou Mademoiselle de Scudéry avec cette définition précise d'imprécisions : « L'amour est ce je-ne-sais-quoi qui vient de je ne sais où et qui finit je ne sais comment. »
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.


Dominique Marny, à la fois commissaire de cette expo qu'est l'ouvrage et paysagiste puisqu'elle l'a imaginé comme un parc à déambulations multiples, a pensé, avec la complicité de Nicolas Patrzynski pour la conception artistique, un livre organisé en chapitres : Rêver, Séduire, Consentir, Embrasser, Avouer, Désirer, Souffrir, Correspondre, Promettre, Partager.
Les œuvres sont « accrochées » en fonction de chaque thème. Il y a des découvertes comme le travail d'Evelyn De Morgan représentant une nymphe n'ayant que ses propres bras pour s'enlacer elle-même. Les incontournables sont là comme celui de Magritte et ses deux têtes voilées de blanc qui s'embrassent ou Klimt et son Baiser aux mille éclats d'or et de couleurs. Edward Munch fusionne un couple au point où on se demande si celui-ci ne s'étouffe pas. Une étude de François Boucher ne montre qu'un pied relâché qui laisse supposer l'extase.
Klimt est très présent dans le livre. « Il était un grand spécialiste de l'amour, poursuit Dominique Marny. On dit que les femmes peintes par lui étaient toutes ses maîtresses. Klimt était un homme talentueux, entier, torride [rires], et j'aurais accepté de poser pour lui connaissant les risques. » Elle précise : « Mais je n'aurais pas posé pour Degas qu'on disait antipathique, davantage séduit par l'analyse du corps des femmes que par leur esprit. On ne lui connaît aucune histoire d'amour. »
Un tableau de Degas figure d'ailleurs dans le chapitre consacré au consentement. Il s'appelle Intérieur, mais le public l'a nommé « le viol », appellation à laquelle s'est opposé Degas. Une femme est repliée sur elle-même en petite tenue. À l'autre bout de la pièce se tient un homme habillé en grand bourgeois. Il semble avoir pris possession du lieu et peut-être de la jeune fille.

« Je vois une femme entre le désespoir et la honte d'avoir subi ce qu'on ne voit pas mais qu'on imagine. Il est indispensable de redire qu'il n'y a pas de sentiment possible sans consentement mutuel. » S'il est considéré qu'aimer c'est partager, quels musées ferait-elle alors connaître à un être aimé, lui demande-t‑on. « Je ferais découvrir la Fondation Beyeler, en Suisse, située dans les champs. Le bâtiment est ouvert sur la nature, en osmose avec elle. C'est la même chose pour le Louisiana, près de Copenhague. Ce musée d'art moderne donne sur la mer du Nord. »
Histoires d'amour et d'amitié naissent souvent de hasards. Pendant le Covid, Dominique Marny découvre sur internet le travail de Nicolas Dax, 27 ans. Le jeune homme chante l'amour et le dessine. Et hop, trois œuvres dans le livre. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Nicolas Dax raconte à la petite-nièce de Cocteau que la relation amoureuse de ce dernier avec Jean Marais lui a donné espoir alors qu'ado il se sentait interdit d'amour.
À lire également
« Ado, mon corps était maigre, en souffrance, se souvient le jeune artiste. J'étais déchiré par le non-amour. Je retrouve mon histoire dans les corps décharnés d'Egon Schiele. Aujourd'hui, je vis une histoire depuis sept ans. Un de mes dessins dans le livre est ce que je vis : un amour fusionnel où un plus un égale dangereusement un... J'ai déjà peur de devenir un vieux couple comme ceux représentés souvent par Edward Hopper. Ils sont l'un à côté de l'autre mais ne sont plus ensemble, enfermés en eux-mêmes, emprisonnés par l'ennui. » Et que représente la Saint-Valentin pour lui ? « Si l'idée est de surprendre, d'offrir - et pas nécessairement un bien matériel -, alors j'essaie de faire la Saint-Valentin tous les jours. »
Daniel Schick