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Charles Dantzig : « Virginia Woolf a inventé MeToo »

Propos recueillis par Anna Cabana

Publié le 23 février 2025 à 04:05 - Mis à jour le 27 février 2025 à 16:29

L’écrivain et éditeur Charles Dantzig raconte la grande Virginia Woolf.

L’écrivain et éditeur Charles Dantzig raconte la grande Virginia Woolf.

LTD/Philippe MATSAS / Leextra / Opale ; Fineart / Opale

La Tribune Dimanche

N143 ● 28 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Un tirage spécial de la Pléiade réunit « Mrs Dalloway », « Orlando » et « Une pièce à soi », trois œuvres maîtresses de Virginia Woolf. Décryptage avec Charles Dantzig.

Qu'est-ce qui, chez Virginia Woolf, provoque la méfiance de ces messieurs ? Le loup de son patronyme ? Sa libre passion pour Vita Sackville-West, cette amie-amante tumultueuse et excentrique qui lui inspira Orlando l'androgyne ? Ou bien les hommes sont-ils tout simplement tenus à distance par son peu d'intérêt pour les hommes ?

Aujourd'hui encore, un siècle après la parution de Mrs Dalloway, rares sont les écrivains de sexe masculin à se réclamer de la grande Virginia. Décryptage par un homme de lettres et de subtilités qui, lui, la tient pour sa « cousine d'Angleterre »  : l'écrivain et éditeur Charles Dantzig.

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LA TRIBUNE DIMANCHE — En mai, Mrs Dalloway aurait 100 ans. Que lui souhaitez-vous ?

CHARLES DANTZIG — De finir de traverser la rue sans se faire renverser  ! Le roman rapporte les pensées de cette femme qui fait des courses dans Londres pour une soirée qu'elle doit donner. Elle est dans ses songes, et je me demande toujours comment un chauffeur de taxi ne passe pas la tête à la portière en lui disant, en cockney  : « Eh, la p'tite dame, on s'remue les arpions ? » Cela se serait produit si Dickens avait écrit le livre. On pourrait imaginer un exercice : Mrs Dalloway écrit par Elsa Morante, par Marguerite Duras ou par Freida McFadden, l'autrice de La Femme de ménage.

Cette Clarissa qui s'abandonne au monde extérieur dans une espèce d'intuition qui le lui livre tel qu'il est, dans sa confusion, ses invariants et ses changements, est-elle comparable à une Anna Karénine, à la Sanseverina, à la Félicité de Flaubert ? A-t‑on affaire à une héroïne de cette ampleur-là ?

Oh oui ! Les romanciers créent parfois des personnages immortels - disons ça comme ça - qui me font penser aux statues de l'île de Pâques, à ceci près qu'on connaît leur signification. Clarissa Dalloway se trouve parmi elles, à côté de celles que vous dites et de bien d'autres.

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Rien n'est plus affligeant chez une femme ou chez un homme que l'orgueil de son propre sexe.

Comme le rappelle Gilles Philippe dans la préface de cette belle édition, Virginia Woolf fut la seule femme que Sartre retint pour les conférences sur le roman moderne que, jeune professeur agrégé, il donna à l'hiver 1933 aux « bourgeois du Havre ». Est-ce à dire qu'il la tenait pour un homme comme les autres ?

Il la tenait pour une autrice de génie, ce qui pourrait paraître paradoxal. Pour commencer, Sartre n'écrivait presque que sur des hommes, comme tout le monde alors. Les romancières existaient et avaient du succès, mais c'étaient des pétardières idéologiques d'extrême droite - gros best-sellers -, ou des transfuges de classe - tiens ? nous n'avons pas tout inventé ? -, telle une couturière qui racontait son enfance, mais la romancière intellectuelle ou artiste était peu présente. De plus, Virginia Woolf n'était pas le genre de Sartre. Et c'est là qu'on voit qu'il envisageait tout, en homme très intelligent. C'est d'ailleurs pour ça qu'il a pu dire des énormités, car dès qu'on est intelligent et qu'on regarde quelque chose, on y trouve toujours quelque chose d'intéressant... Et que fait-il en s'occupant de Woolf ? Du Woolf. Woolf, elle-même excellente critique, était capable d'écrire sur des gens qui n'étaient pas son genre. Elle a par exemple fait l'éloge de l'humoriste américain Ring Lardner. J'en profite pour vous révéler un secret  : Virginia Woolf avait beaucoup d'humour.

« Mrs Dalloway et autres écrits » de Virginia Woolf, Pléiade, 800 pages, 62 euros (en librairies jeudi).
« Mrs Dalloway et autres écrits » de Virginia Woolf, Pléiade, 800 pages, 62 euros (en librairies jeudi). (Crédits : LTD/DR)

On ne compte pas les écrivaines qui la révèrent. Aurait-elle aimé être ce que les féministes ont fait d'elle  : la mère pélican de toute la littérature féministe du XXe et du XXIe siècle ?

Rien n'est plus affligeant chez une femme ou chez un homme que l'orgueil de son propre sexe. Je viens de citer qui ? Virginia Woolf. Dans quel livre ? Orlando. Sa grande finesse se remarque à ce qu'elle ajoute « ou chez un homme », n'est-ce pas. Elle savait très bien où le pouvoir résidait, mais elle ne le dit pas d'emblée, car le coup de poing n'était pas son genre. Woolf était bien élevée, suivant le sens archaïque, exquis et invisible qu'avait la chose. C'est pourquoi elle est passée à côté d'Ulysse, roman qui comme Mrs ­Dalloway se déroule durant une journée dans une capitale, mais elle considérait Joyce comme un adolescent pédant et graveleux.

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« Droits des femmes: ne passons pas la marche arrière ! » (par Élisabeth Badinter, Anne Sinclair, Mona Ozouf)

Quelle est la plus woolfienne des écrivaines françaises ?

Il n'y en a pas. Les « woolfiens » sont des hommes. Euripide. Bergson. Proust - je bouscule la chronologie. Albert Cohen.

Avez-vous remarqué que, pour la plupart, les écrivains hommes préfèrent la laisser aux femmes ?

Maintenant que vous me le dites, oui. Que de brutes dans ma tribu  ! Je me demande si elle ne leur fait pas un peu peur. Les femmes intelligentes terrorisent souvent les brutes. De là leur violence, du reste. Et puis, Virginia Woolf est une romancière de l'angoisse. Beaucoup d'hommes de son temps comprenaient ce qu'ils appelaient les chichis des femmes, cela leur permettait de les ranger dans une catégorie hystérique et légèrement inférieure, mais l'angoisse a quelque chose de vertigineux qui les dépassait. Il ne faudrait pas en déduire que Woolf était faible. D'abord, elle composait une œuvre, et un écrivain qui se lance dans une folie pareille est tout sauf faible. De plus, elle était tout à fait dans la vie. Elle possédait et dirigeait avec son mari une maison d'édition, ce qui suppose un esprit pratique décisif. Seulement voilà, à cause de son suicide, de titres de livres comme Les Vagues, on la prend pour une Ophélie flasque. Toutes les réputations sont fausses.

Trump interdira Orlando car là est le sujet principal de ce roman enchanteur, un livre contre le narcissisme, dont lui-même est une personnification.

Peut-on imaginer que Donald Trump, qui a déclaré qu'il n'y avait que deux sexes, interdise l'étude dans les écoles d'Orlando, avec son personnage transgenre avant la lettre ?

Il le fera, puisqu'il a entrepris de détruire toute culture. Cette fois-ci, on lui a fait comprendre que c'est là que réside la plus grande résistance à la barbarie. Et ce barbare de l'intérieur vient de renvoyer tout le conseil d'administration du Kennedy Center de New York pour s'en nommer président. C'est un peu comme si on envoyait Cyril Hanouna à la tête du CNRS. Ce qui finira aussi par arriver  ! Trump interdira Orlando à Orlando, ville où a eu lieu le premier meurtre homophobe de masse, en 2016. Il est tellement abruti qu'il ne se rendra pas compte qu'il fera coup double  : il interdira un livre où le personnage change de sexe - sans opération, féeriquement -, et surtout, car là est le sujet principal de ce roman enchanteur, un livre contre le narcissisme, dont lui-même est une personnification. Orlando est le roman de la contestation du moi, de l'idée de moi, de l'enfermement dans le moi.

Le fameux « flux de conscience », cette écriture courante restituant les mouvements et les dérives du monologue intérieur que Woolf a fait entrer dans les manuels de littérature, est-il « genré » ?

L'amusant est que le flux de conscience a été inventé par un écrivain très oublié, Édouard Dujardin, qui est ensuite devenu pornographe et plus ou moins hitlérien. Il y a souvent du bon au départ dans l'être humain. Hélas, ensuite, il lit. S'il est exalté, il a le génie de trouver des lectures qui cultivent son fanatisme. Sinon, il se procure Virginia Woolf, sa partie sensible et cultivée se développe, et il peut acquérir une conscience.

Virginia Woolf aurait attaqués de côté, par des railleries fines, les pudibonderies poutino-melono-retailleauesques, qui ne sont pas si loin des préjugés de son temps.

Que penserait-elle de MeToo ?

Virginia Woolf a inventé MeToo. Il y a dans cette édition de la Pléiade une nouvelle traduction d'Une pièce à soi, texte où elle constate que, dans une maison, un appartement, toutes les pièces sont à peu près aux femmes dans le sens où elles doivent superviser leur entretien, mais qu'elles ne disposent jamais d'une pièce à elles, pour se recueillir, pour travailler. Je ne vois rien de plus MeToo. Ou plutôt « WeToo ». Nous aussi.

Comment sa liberté s'accommoderait-elle des moralismes et des pudibonderies d'aujourd'hui ?

Si vous parlez du moralisme et des pudibonderies poutino-melono-retailleauesques, qui ne sont pas si loin des préjugés de son temps, elle les aurait attaqués de côté, par des railleries fines, à sa manière. Avec son air de lévrier afghan las et élégant, il lui suffit d'être là pour rapetisser la vulgarité.

Qui n'a pas peur de Virginia Woolf ?

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Les incestueux. De l'âge de 6 ans à l'âge de 24 ans, elle a été abusée par ses deux demi-frères, de même que sa sœur, sous le regard de parents qui faisaient probablement semblant de ne pas savoir. Et elle n'en a jamais parlé. Un personnage de Corneille dit  : « À raconter ses maux, souvent on les soulage. » Chose que Virginia Woolf n'a jamais pratiquée. Si Rousseau a rouvert le robinet des plaintes tyranniques, de ce point de vue-là, elle est voltairienne. Bien élevée, mais surtout artiste. À raconter nos maux, souvent on rate un grand roman. Je pense que nos douleurs sont plus productives, et vaincues, si on les utilise de manière indirecte dans des scènes de livres. Virginia Woolf ou l'art de ne pas prendre la vie de face.

Propos recueillis par Anna Cabana

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