OPINION. « L'IA au service de l'humanité : le pape l'exige, l'Europe doit l'imposer », par Sandro Gozi, député européen
Député européen Renew Europe et MoDem, conseiller de Paris, Sandro Gozi veut « construire un modèle fondé sur l’innovation, mais aussi sur la responsabilité, les droits fondamentaux et la dignité humaine ».
Sandro Gozi pendant la session plénière du Parlement européen « La gouvernance de l'UE sous pression : réponses institutionnelles aux défis mondiaux ».
Il y a des voix qu’on n’attend pas, et qui portent précisément parce qu’on ne les attendait pas. Lorsque le pape Léon XIV a pris la parole pour interroger le développement de l’intelligence artificielle, il n’a pas lancé un anathème contre le progrès. Il a posé une question que les dirigeants politiques, eux, peinent encore à formuler clairement : au service de qui ? Sous quelles conditions ? Avec quels buts ?
Cette question n’est pas théologique. Elle est éminemment politique. Et elle nous concerne, nous Européens, au premier chef.
L’intelligence artificielle est probablement la plus grande transformation technologique de notre époque. Elle peut révolutionner la médecine, accélérer la recherche scientifique, améliorer l’éducation et accélérer la transition écologique. Personne de sérieux ne conteste cela. Ce n’est pas l’outil qui pose problème. C’est le modèle économique qui le domine.
Ce modèle repose sur un principe simple et redoutable : extraire nos données, capter notre attention, monétiser nos émotions. Plus nous sommes en colère, divisés, dépendants, plus certains acteurs s’enrichissent. La polarisation n’est pas un effet secondaire regrettable de ces plateformes. Elle en est le carburant.
C’est cela que le pape nomme lorsqu’il affirme que l’IA n’est pas neutre. Derrière chaque algorithme, chaque système de recommandation, chaque plateforme se trouvent des choix d’entreprises, des intérêts économiques et, désormais, une certaine vision de la société. Une vision qui n’a pas été soumise au vote, qui ne rend compte à personne, et qui façonne pourtant la vie de milliards d’êtres humains.
Les Big Tech ont fait un choix politique, à nous d’en faire un aussi
Le silence des grandes entreprises technologiques face aux interrogations du Saint-Père n’est pas un hasard. Reconnaître que l’IA n’est pas neutre reviendrait à reconnaître leur responsabilité dans les fractures profondes qui traversent nos démocraties.
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Car ces acteurs ont désormais franchi une ligne. Ils ne se contentent plus de fournir des outils : ils font des choix politiques assumés. Certains de leurs dirigeants se positionnent ouvertement comme des forces de déstabilisation de l’ordre démocratique libéral, en Europe comme aux États-Unis. Ils soutiennent des mouvements qui contestent les fondements mêmes de nos sociétés ouvertes. Ils s’attaquent à nos réglementations, non parce qu’elles seraient injustes, mais parce qu’elles contraignent leur appétit.
Face à cela, l’Europe a fait un choix. L’AI Act, le Digital Services Act : ces textes ne sont pas des obstacles à l’innovation. Ils sont la traduction législative d’une conviction : le progrès technologique ne peut être abandonné aux seules lois du marché ni aux intérêts de quelques oligopoles globaux. La crédibilité de notre modèle repose autant sur notre capacité à adopter des règles que sur notre volonté de les faire respecter, précisément quand elles sont attaquées.
Ni le Far West américain, ni le contrôle total pékinois
L’Europe propose une troisième voie. Ni le Far West numérique où tout est permis pourvu que cela soit rentable, ni le contrôle total d’un État-parti qui surveille et oriente chaque interaction. Notre ambition est de construire un modèle fondé sur l’innovation, mais aussi sur la responsabilité, les droits fondamentaux et la dignité humaine.
Ce choix n’est pas défensif. Il est une offre politique adressée au reste du monde. Dans une époque marquée par la concentration du pouvoir technologique et la fragmentation des repères collectifs, des milliards de personnes cherchent une alternative qui ne soit ni la soumission aux plateformes, ni la soumission à l’État. L’Europe peut incarner cette alternative, à condition d’en avoir la volonté.
Une bataille qui dépasse nos frontières
Mais soyons lucides : cette bataille ne se gagnera pas seuls. Les technologies sont mondiales. Leur gouvernance devra progressivement l’être aussi. Il faut construire une gouvernance démocratique transnationale capable de fixer des règles communes, de protéger les citoyens et de garantir que les grandes transformations technologiques servent le bien commun plutôt que les intérêts de quelques-uns.
La question n’est pas de savoir si l’IA transformera nos sociétés. Elle le fait déjà, profondément, quotidiennement. La vraie question est celle que le pape Léon XIV a eu le courage de poser à voix haute : laissons-nous une poignée d’acteurs privés décider seuls de notre avenir ou les démocraties auront-elles, aujourd’hui, la volonté de reprendre la main ?
Je crois, pour ma part, que cette volonté existe. Encore faut-il l’exercer.