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« Tout ouïe », d'Alexandre Postel. Quand le sang pétille comme une rivière de champagne

Anna Cabana

Publié le 22 septembre 2025 à 07:00

« Tout ouïe », d'Alexandre Postel, Éditions de l’Observatoire, 272 pages, 22 euros.

« Tout ouïe », d'Alexandre Postel, Éditions de l’Observatoire, 272 pages, 22 euros.

LTD/HANNAH ASSOULINE-Les editions de lObservatoire

La Tribune Dimanche

N142 ● 21 juin 2026

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Le cinquième roman d'Alexandre Postel n'est pas un livre sur la jouissance. C'est beaucoup plus que cela.

Comme c'est bon, et peut-être un peu trop rare désormais, de lire un livre écrit dans l'amour de la fiction, de ses possibilités et de ses jeux. Tout ouïe nous le rappelle fort opportunément, dans cette rentrée dominée par ce que certains, dans le petit monde des lettres parisiennes, s'amusent à appeler le « TSMM » (« tout sur ma mère »), « TSMP » (« tout sur mon père ») et « TSMMM » (« tout sur moi moi moi. »)

Chez Alexandre Postel, le « je » est un autre, et plus exactement deux autres, qui alternativement - au chapitre de l'un succède le chapitre de l'autre, et ainsi de suite - se font les « rapporteurs » de cette histoire et de sa mise en abyme  : primo, une éditrice, Violette Letendre, à laquelle le mari de sa meilleure amie de lycée demande de lire, au fur et à mesure, les chapitres de La Confession auriculaire, le roman qu'il est en train d'écrire, tandis qu'elle-même rédige sur cette relation éditeur-auteur « une espèce de mémoire ou de rapport » ; secundo, le narrateur de ladite Confession auriculaire, qui tente, lui aussi sous la forme d'un « rapport », de restituer « la réalité sensible de [s]on existence ».

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Et quelle réalité  ! Une réalité de « jouïssances » avec un tréma sur le i, s'il vous plaît. La première d'entre elles survient quand un ORL initie à La Flûte enchantée le petit garçon qu'il vient de délivrer d'une surdité temporaire.

« - La Reine de la nuit, annonce le docteur.

Ivre de colère et de puissance, la voix s'élance aux confins de l'aigu, émettant en rafale la même note ; le langage a disparu, ça pépie, de pures voyelles jaillissent de la gorge ; et là, alors qu'on croit la voix parvenue si haut qu'elle ne pourrait que redescendre, d'un bond elle gagne les sommets. Un frisson se propage depuis ma colonne vertébrale, mes yeux se ferment ; je n'ai jamais rien éprouvé de tel. [...] Cette souveraine énigmatique et nocturne, cette mère à la voix plus perçante qu'une petite fille, ce chant confinant au cri pur, tout cela, d'emblée et à jamais, m'a rivé aux imprécations de la Reine de la nuit et en ont fait pour mon être sensible une source inépuisable de jouïssance. »

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Nous y voilà. Enfin presque. Il faut attendre un soir de feu d'artifice de 14-Juillet, où le tout jeune homme, fuyant le vacarme, atterrit derrière une grange, et surprend, sortant d'une gorge de femme, un « bruit jailli de la chair, mais venu de plus loin que la chair ». Son oreille de chauve-souris « collée contre les planches et le corps tout entier ramassé dans [cette] oreille », il décrit  : « Je me dissous dans le bruit ; comme si j'étais en elle et elle en moi, je m'anéantis dans une résonance totale avec celle dont la gorge émet des sons inarticulés, qui poursuit en balbutiant son plaisir, le sent approcher, s'éloigner, approcher de nouveau, supplie que quelque chose advienne et enfin défaille, surprise et comme terrassée par la survenue de ce qu'elle pourchassait [...]. Quand je revins à moi, les amants avaient quitté la grange. »

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Dès lors, ayant réalisé que « n'importe quelle femme pouvait abriter dans son gosier une Reine de la nuit dont les vocalises [le] transport[ent] vers des au-delàs de jouïssance », il devient un « auditeur libre » de l'orgasme des femmes. De ce qu'il appelle les « harmoniques de l'extase », et que, la vie avançant, il s'en va la nuit recueillir en traînant dans les immeubles, enregistre et entreprend de classifier. « J'élaborais des catégories. Je crus pouvoir en distinguer douze  : Les conquérantes, Les suppliantes, Les acquiesçantes, Les revenantes, Les délivrées, Les évaporées, Les étonnées, Les inachevées, Les parleuses, Les feinteuses, Les douloureuses, Les rieuses. »

Une parodie de la jouissance

Oui, Postel a le sens de l'humour. Le tableau clinique qu'il brosse de la « jouïssance » est une parodie de la jouissance. Jugez plutôt. « 1°) Érection auriculaire  : les oreilles dressées par l'effraction d'un son ayant pour principale caractéristique d'être immédiatement reconnaissable quoique jamais identique [...]. 2°) Dilatation auriculaire  : les oreilles grandes ouvertes, béantes, palpitantes. 3°) Concentration auriculaire  : toutes mes facultés perceptives se ramassent dans cet orifice, je suis tout ouïe. 4°) Propagation  : [...] frissons qui descendent le long de la colonne vertébrale jusque dans le bas du dos, stimulation des glandes sudorales, accélération du rythme cardiaque - et autres manifestations courantes de l'excitation chez le sujet masculin. 5°) Réfraction parfaite  : sa voix est entrée en moi et je me coule en elle. Ses sensations sont les miennes [...]. Féminisation momentanée de toute ma personne. [...] Mon sang pétille comme une rivière de champagne. » Cette dernière phrase, on la retrouvera sous la plume de l'éditrice, tel le marqueur subliminal du lien intime que peu à peu, à son cœur défendant, elle a noué avec l'œuvre.

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Car de ce qui pourrait être grotesque, Postel parvient à faire de la... poésie. Pas seulement parce qu'il écrit mieux que bien. Non, c'est plus profond que cela. Cette quête effrénée, micros et enregistreurs à l'appui, de l'expression du plaisir féminin est l'occasion d'une exploration de l'humanité.

Tantôt caustique, à l'instar de cette parenthèse glissée par l'éditrice dans l'un des chapitres qu'elle a intercalés entre ceux du traqueur d'orgasmes  : « (et pourtant, à la réflexion, je me dis que cet exil fasciné en dehors d'une jouissance à laquelle ils ne comprennent rien est peut-être ce qui définit le mieux les hommes) » ; tantôt humaniste  : « Ce qui me frappait à présent, c'était la lutte qu'il menait, depuis sa surdité infantile, contre l'isolement acoustique, social, sexuel, technologique qui le guettait [...], parce que tel était son destin, notre destin, en ce monde dont toutes les forces conspirent à nous isoler, même au travail, même dans l'intimité de la famille ou du couple, et à transformer chacun de nous en une petite bulle indifférente, insensible et parfaitement stérile. [...] En dépit de tout, [il] ne renonçait pas à tendre l'oreille, à répondre à l'appel imprévu d'une voix inconnue. Il incarnait cette qualité vitale et menacée  : la disponibilité. »

Tout est métaphorique

Sans vouloir dissuader les obsédés sexuels, il faut à ce stade préciser que, malgré les vingt-quatre occurrences du mot dans le texte - sans compter celles avec le tréma  ! -, ce n'est pas un livre sur la jouissance. Tout y est métaphorique. Bien au-delà de la mention récurrente des chauves-souris ou du constat, dressé par l'éditrice, que le « héros » de notre histoire nourrit une « aversion pour la réalité du sexe féminin ». Ici, le fantasme, il n'y a que cela de vrai. L'acmé est atteinte quand enfin on comprend qui est cette « bien-aimée » invoquée dès le prologue et à laquelle est adressée toute cette « confession »...

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Et si l'ouïe n'était qu'un prétexte pour parler de l'essentiel  : la magie du roman  ? Plus on avance, plus les considérations sur la puissance de la lecture prennent le pas sur le reste. « "L'auditeur libre" m'apparaissait de plus en plus clairement comme un double du lecteur de romans, théorise ainsi l'éditrice. Nous aussi, nous aimons savoir ce qui se passe chez les autres et nous cherchons, dans les romans que nous lisons, à percer l'intimité d'une autre vie ; nous aussi, nous nous absentons momentanément de nous-mêmes dans une sorte de stupeur fascinée, de disponibilité totale, pour accueillir une voix qui n'est pas la nôtre ; et nous espérons, nous aussi, que cette voix encore inouïe nous arrachera à notre solitude alors qu'elle ne fait que nous y enfoncer davantage, nul n'étant plus solitaire que le -lecteur de romans. Et c'est pourquoi, sitôt fini un livre, nous en ouvrons un autre. » C'est exactement ça.

Anna Cabana

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