ENTRETIEN – En emboîtant magistralement sa propre histoire dans celle de deux femmes tuées par leur mari, l’écrivaine reprend le pouvoir. Et la littérature gagne contre l’emprise. Rencontre.S'il faut couronner ce livre, et assurément il le faut, ce n'est pas parce que c'est un texte vertigineux sur le féminicide conjugal. Pas parce que Nathacha Appanah a su cheminer, avec une délicatesse admirable, aux côtés de deux femmes sauvagement assassinées : Chahinez Daoud, que son mari a aspergée d'essence et immolée dans la rue, à Mérignac, après lui avoir tiré dans les jambes pour l'empêcher de fuir, et Emma, une cousine du père de Nathacha Appanah que son époux a pourchassée en voiture et heurtée, avant de lui rouler dessus.
Ces morts, l'écrivaine a su les regarder « avec cette manière si particulière de regarder qu'offre l'écriture, c'est une manière par en dedans, par en dessous ». Par l'intérieur, aussi, puisque pour la première fois, Nathacha Appanah prend le risque de l'écriture de soi : elle dit « je » pour raconter ce qui l'a conduite, elle, jusqu'à cette nuit où elle a manqué d'être tuée par le journaliste et poète de trente ans son aîné sous le joug duquel elle a vécu entre ses 19 et ses 25 ans.
Ce récit subjuguant donne la mesure de ce dont est capable le langage quand la grâce le prend par la main : métamorphoser le pire en force. Car l'écrivaine prend le dessus. L'horreur s'en trouve transformée en langue, en langage. Sa clarté et sa précision aiguisées comme jamais, Nathacha Appanah s'approche mot à mot. Phrase à phrase. Et ces phrases, elle va jusqu'à en restituer le mouvement.
« Je vais écrire une phrase sur son corps qui s'installe à côté de moi. (...) Je vais réfléchir maintenant à cette odeur et je vais faire une phrase pour décrire cette odeur. (...) Je dois écrire cette phrase qui dit que sur ce divan, sous cette lumière rouge à force d'être jaune, il a écarté le gousset de ma culotte sans l'enlever et m'a imposé mon premier cunnilingus. Ma phrase doit comporter ce mot savant parce que je ne sais pas ce que c'est, alors que j'ai dix-huit ans et que je suis allongée sur ce divan, je ne sais pas que ça se fait cette chose qui est de plonger son visage dans le sexe d'une personne, et c'est comme un nouveau mot dans une phrase, je le découvre, je l'éprouve, je l'utilise dans une phrase différente, j'essaie de le placer dans un autre contexte. »
Propos recueillis par Anna Cabana, avec Aurélie Marcireau