Ce conte animé commence comme tous les contes. Dans un plan fixe encadré comme un tableau, l'orée d'une forêt sombre, paisible comme avant une catastrophe. Un travelling avant et nous entrons dans une chaumière où un homme massif nourrit l'âtre et un narrateur lance le rituel « Il était une fois, dans un grand bois, un pauvre bûcheron et une pauvre bûcheronne... » Cette belle voix qui nous cueille, c'est celle, plus grave que d'habitude, de Jean-Louis Trintignant.
Une voix littéralement d'outre-tombe, le dernier enregistrement du comédien mort en 2022 à 91 ans. Le frisson s'installe, mais déjà il module sa voix et se fait rieur : « Rassurez-vous, ce n'est pas Le Petit Poucet ! D'ailleurs je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants sous prétexte de ne pouvoir les nourrir ? Allons... »
Le ton est posé, grave et léger, solennel et distancié. Du pur esprit yiddish... Michel Hazanavicius a fait un film sur la Shoah comme l'écrivain Jean-Claude Grumberg en a fait un conte : avec pudeur mais sans en atténuer l'horreur. L'œuvre de cet octogénaire, auteur de théâtre et scénariste, qui n'a jamais revu son père et son grand-père, déportés et a lui-même échappé à une rafle est traversée par la déportation (lire ci-dessous). Son conte La Plus Précieuse des Marchandises (Seuil, 2019) est une histoire terrible expliquée à hauteur d'enfant, qui porte en elle la puissance de la simplicité en faisant cohabiter la bonté humaine avec l'implacable entreprise d'extermination des Juifs.
Le livre et le film prennent à rebours l'expression nazie de « marchandise » qui désignait les Juifs entassés dans les trains allant vers les camps de la mort. Un jour qu'une « pauvre bûcheronne » nullipare prie le « dieu du train » de lui envoyer une marchandise pour soulager son dénuement, c'est un nourrisson, passé par les barreaux du wagon, qui s'échoue dans la neige : le geste d'un père désespéré qui sacrifie l'un de ses enfants pour le sauver.