Dans la chaleur humide d'un petit local décrépit sur le marché de Kidira, à la frontière sénégalo-malienne, Aboubacri Guiro reçoit un à un des éleveurs inquiets. Le téléphone de ce représentant des trans-humants dans la localité n'arrête pas de l'interrompre. « La plupart ont décidé de ne plus aller au Mali, moi-même j'en ai terminé, c'est devenu trop dangereux », dit-il.
La même angoisse semble avoir gagné les routiers, désormais rares à passer les contrôles du poste douanier. « Avant, il fallait faire la queue sur des kilomètres », indique Abdou Fall, transporteur de sel et de poissons fumés, bien seul au milieu de l'immense parking poids lourds.
Si les inquiétudes sont grandes, c'est parce que juste de l'autre côté de la frontière, dans le sud-ouest verdoyant du Mali, les terroristes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, gagnent du terrain. Le 1er juillet, le groupe a déclenché sept attaques simultanées contre les forces de l'ordre maliennes. La grande ville de Kayes, à 90 kilomètres du Sénégal, en plein sur le corridor Dakar-Bamako (dont 70 % du commerce malien est tributaire), a été ciblée pour la deuxième fois en quelques semaines. Plus proche encore, la ville de Diboli, que seul un pont de quelques dizaines de mètres sépare de Kidira, a également été visée. C'est inédit.
Des frontières poreuses
Depuis, une question se pose inévitablement : la menace djihadiste peut-elle se propager au Sénégal, considéré jusqu'alors comme un îlot de stabilité dans un Sahel en proie à une recrudescence des violences ? « Avant, le problème djihadiste semblait loin de nous, concentré dans le centre et l'est du Mali, explique Moctar Ba, habitant de Kidira. Quand Diboli a été attaqué, on a senti qu'on pouvait être victime et une certaine psychose s'est installée. » Le sexagénaire précise avoir entendu les coups de feu du 1er juillet depuis sa terrasse.
Célia Cuordifede, envoyée spéciale à Kidira (Sénégal)