OPINION. « Et si l’indépendance des femmes passait aussi par leur santé ? », par Victoire Mulliez, fondatrice de Gynea
Trop souvent pensée comme secondaire, la santé des femmes mérite une place centrale dans notre système de soins. La considérer enfin à la hauteur de ses enjeux, c’est garantir l'autonomie des femmes et renforcer l’équilibre collectif.
Par Victoire Mulliez, fondatrice de Gynea, cliniques spécialistes de la maternité
La santé des femmes n'est pas qu'un sujet de société. C'est un impératif économique. Et c'est précisément parce qu'on l'a trop longtemps perçu comme une affaire de « bien-être » ou de « choix personnels » qu'on en oublie combien il est dans l'intérêt de tous.
Oui, il est question d'égalité d'accès aux soins, de justice, de dignité. Mais il est surtout question d'intégrer que les femmes représentent aujourd'hui la moitié de la population active. Elles travaillent, cotisent, dirigent, tout en continuant d'assumer l'essentiel des tâches domestiques et familiales. Autrement dit, elles soutiennent l'économie à tous les niveaux, et sont désormais exposées aux mêmes risques que les hommes, en témoigne la diminution progressive de l'écart d'espérance de vie entre les sexes.
Pourtant, leur santé reste pensée comme contingente : insuffisamment dépistée, financée, étudiée, pensée pour leurs réalités. À peine 1% des financements mondiaux de recherche et d'innovation en santé sont consacrés à la santé des femmes. Et ce constat a des conséquences concrètes, chiffrables. Des coûts pour les entreprises, les services publics, la sécurité sociale, l'innovation, la croissance.
Prenons la dépression périnatale, qui touche aujourd'hui jusqu'à une femme sur cinq. Ce n'est pas un simple moment difficile. C'est un trouble discret au départ qui frappe une femme qui, souvent, doit déjà tout mener de front : materner, performer au travail, reprendre vite, ne pas faillir.
Le sujet n'est plus intime : il devient macro-économique.
Quand elle n'est pas repérée ni traitée, elle peut s'intensifier jusqu'à devenir un trouble psychique majeur entraînant des arrêts de travail prolongés, des burn-out déguisés, une baisse de la productivité, un désengagement professionnel et personnel. Et dans les cas extrêmes, le suicide, première cause de mortalité maternelle post-partum.
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Ce déficit d'attention génère des coûts tangibles : hospitalisations, consultations multiples, surcharge des structures médico-sociales, désengagement économique. Le sujet n'est plus intime : il devient macro-économique.
Autre exemple : l'endométriose, cette maladie chronique qui provoque des douleurs parfois invalidantes et des troubles de la fertilité. Une femme met en moyenne 7 ans à être diagnostiquée. Pendant ce temps, absences répétées, traitements inefficaces s'accumulent. Les estimations évoquent plus de 10 milliards d'euros par an de coût économique en France, entre soins, arrêts maladie et perte de productivité.
Nous continuons à payer le prix d'un sous-investissement structurel dans la santé des femmes. Non pas seulement en termes humains mais aussi en termes budgétaires. Chaque diagnostic tardif, chaque parcours de soin chaotique, chaque renoncement aux soins est une dépense future aggravée.
Arrêtons de penser la santé féminine comme une ligne de dépense.
Et pourtant, les solutions existent. Des outils simples de dépistage (comme l'échelle EPDS pour la dépression périnatale), des parcours de soins coordonnés, des consultations ciblées, une meilleure formation des professionnels à la spécificité des symptômes féminins. Rien d'irréaliste. Mais encore trop peu financé, trop peu harmonisé, trop peu généralisé.
Car oui, soigner mieux, c'est dépenser moins. Alors que chaque euro public est aujourd'hui compté, arrêtons de penser la santé féminine comme une ligne de dépense et considérons-la pour ce qu'elle est : un investissement stratégique. Un investissement dans la productivité, dans la stabilité économique et sociale, dans la prévention, dans l'avenir.
Mieux prendre en charge la santé des femmes, ce n'est pas alourdir la facture de la Sécurité sociale, c'est permettre aux femmes de rester en emploi, d'éviter l'épuisement, de ne pas basculer dans la chronicité. Et de garantir les conditions réelles de leur indépendance économique.
Nous ne demandons pas un traitement privilégié. Nous demandons un regard lucide, fondé sur la réalité vécue. Faire de la santé des femmes une priorité de politique publique n'est pas simplement juste. C'est aussi rentable.
Par Victoire Mulliez, fondatrice de Gynea, cliniques spécialistes de la maternité