OPINION. « Pourquoi nous créons des “places du travail” », par Marylise Léon (CFDT), Sophie Thiéry (assises du travail) et Bruno Palier (CNRS)
Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, Sophie Thiéry, cogarante des assises du travail, et Bruno Palier, directeur de recherche du CNRS à Sciences-Po, appellent à la création de « places du travail ». Ces espaces de dialogue doivent permettre d’impliquer les travailleurs face aux grandes transformations économiques, écologiques et numériques.
Par Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, Sophie Thiéry, cogarante des assises du travail, et Bruno Palier, directeur de recherche du CNRS à Sciences-Po
Ensemble, Marylise Léon (CFDT), Sophie Thiéry (assises du travail), et Bruno Palier (CNRS), appellent à la création de « places du travail ».
LTD/Jean-Bernard Vernier/JBV News/ABACA ; dr ; Stéphane Le Tellec/ABACA
Travailler, c'est le quotidien de millions de personnes. Le travail est une composante de la production, de la compétitivité, de l'innovation et de tout changement de modèle économique. C'est un lieu de sociabilité et de création de richesses. C'est aussi un lieu d'épanouissement, de reconnaissance de soi par ce qu'on y réalise. Comme le montrent de nombreuses études, le travail garde une place fondamentale dans la vie des Français. Le travail est incontournable, et pourtant c'est un angle mort des transformations sociétales, écologiques, numériques et démographiques en cours.
Nous, syndicat et employeurs du public et du privé, scientifiques, environnementalistes, acteurs du numérique, de la société civile, de l'aménagement du territoire et du travail, pensons que nous avons besoin de créer un nouvel espace de réflexion et de dialogue : les « places du travail ».
Que l'on soit couvreur, conductrice de bus, soignant ou agent public, manager, artisan, professeur ou ingénieure, le travail est impacté par les innovations numériques, les conditions climatiques, les contraintes énergétiques, la modification des chaînes de valeur. Si les transformations environnementales, économiques et sociétales nous obligent à repenser le travail et à le faire évoluer, réciproquement, ces changements risquent de se heurter à de nombreux obstacles si les travailleurs ne sont ni écoutés ni impliqués dans la construction de ces nouvelles dynamiques.
Prenons l'exemple de l'usage généralisé de l'intelligence artificielle dans les entreprises et les administrations. Sans implication dans son déploiement, les travailleurs n'en partageront ni le sens ni l'intérêt et se sentiront dépossédés d'une partie de leur travail. Les outils développés ne seront pas adaptés, pas efficients, et les gains de productivité seront limités.
Les crispations sociales se multiplient. Elles sont un symptôme du décalage entre les décisions politiques, managériales, technologiques, économiques et le monde du travail.
Idem avec la transition écologique : comment travailler pendant de longues périodes de canicule dans l'agriculture ou les travaux publics, dans des entrepôts ou dans des salles de classe non isolées, ou à l'hôpital ? La décarbonation des activités, comme l'adaptation des infrastructures de transport ou du bâtiment aux conditions climatiques extrêmes, impose de revoir les modes de production des biens et des services et donc le contenu du travail. La réussite de la transition dépend de la participation active des travailleurs.
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Il ne s'agit pas uniquement de changements technologiques ou économiques. Ces changements touchent les compétences, les parcours professionnels, les formes d'emploi, mais aussi l'organisation du travail, les relations collectives, les possibilités d'agir et de participer aux prises de décision.
Les crispations sociales se multiplient. Elles sont un symptôme du décalage entre les décisions politiques, managériales, technologiques, économiques et le monde du travail. Dans la suite des discussions et des recommandations issues des assises du travail en 2023, des réponses aux attentes des travailleurs et à la hauteur des défis que doivent relever les entreprises et les administrations doivent être apportées.
Ces transformations profondes peuvent être l'opportunité de renforcer les modèles économiques, de travailler mieux, de renouveler les pratiques managériales, de dynamiser les évolutions de carrière, de redonner du sens au travail, de préserver la santé physique et mentale des travailleurs et de mieux articuler les temps de la vie (vie professionnelle, vie personnelle, vie familiale, formation, retraite, engagement associatif...). C'est à ces conditions qu'elles pourront se réaliser de manière efficace, vertueuse, acceptée.
Pour réussir, il faut que tous les acteurs engagés dans ces transformations, y compris ceux du travail, puissent échanger, se connaître et coordonner leurs actions. C'est pourquoi nous allons disposer d'un lieu pour métisser les visions syndicales, sociales, économiques, scientifiques du travail. Les « places du travail » seront cet espace d'interactions, de réflexions croisées et d'innovations partagées. Ce lieu collectif mettra le travail au cœur de ces transformations et contribuera à bâtir un avenir où chacun trouvera sa place dans les mutations en cours.
Pierre-Yves Gomez, professeur émérite EMLyon Business School
Yves Clot, professeur émérite de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers
Dominique Méda, professeure de sociologie à l'université Paris Dauphine-PSL
Blanche Segrestin, enseignante-chercheuse au sein du centre de gestion scientifique de Mines ParisTech
Jérôme Saddier, président du Crédit coopératif
Julia Faure, coprésidente du Mouvement Impact France
Émilie Agnoux, cofondatrice du think tank Le sens du service public
Jean Agulhon, directeur des ressources humaines du groupe RATP
François Gémenne, professeur à HEC
Hervé Le Bras, démographe, chercheur émérite à l'Institut national d'études démographiques
Frédéric Bardeau, président et cofondateur de Simplon.co
Laurent Grandguillaume, président de l'association Territoires zéro chômeur de longue durée
Virginie Raisson, présidente du Giec des Pays de la Loire
Pascal Demurger, directeur général du groupe Maif
Par Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, Sophie Thiéry, cogarante des assises du travail, et Bruno Palier, directeur de recherche du CNRS à Sciences-Po