LA TRIBUNE DIMANCHE — Le candidat chrétien-démocrate à la chancellerie, Friedrich Merz, a déclaré le 21 février vouloir « discuter avec les Britanniques et les Français pour savoir si leur protection nucléaire pourrait également s'étendre à [l'Allemagne] ». Comment interpréter ses propos ?
THIERRY BRETON — Nous vivons un moment historique, à la mesure de la recomposition accélérée de l'ordre mondial qui est à l'œuvre depuis quelques semaines. Si ce qu'a dit Friedrich Merz devait se concrétiser, ce serait un changement radical de posture de la part de l'Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce serait une rupture aussi existentielle, pour elle et pour l'Europe, que le fut sa décision de renoncer au Deutsche Mark au moment de la création de l'euro en 1999. Jusqu'ici, l'Allemagne avait choisi de se placer sous la protection nucléaire ultime des États-Unis dans le cadre de l'Otan. En s'exprimant ainsi à deux jours des élections législatives outre-Rhin, le probable futur chancelier acte la nécessité d'une nouvelle architecture de sécurité européenne face à une double menace : celle d'une vassalisation de l'Europe par les États-Unis et celle d'une volonté ouvertement belliqueuse de la part de la Russie. Il n'est plus possible de sous-traiter la sécurité de notre continent à autrui, un message que la France ne cesse de porter depuis de nombreuses années.
Pourquoi a-t-il évoqué la France, mais aussi le Royaume-Uni ?
Ce sont les deux seules puissances européennes dotées de la dissuasion nucléaire. Mais la France, grâce au général de Gaulle, a su assumer depuis des décennies les efforts nécessaires pour être autonome et bénéficier d'une couverture de sécurité globale. Le Royaume-Uni également, même s'il ne dispose pas exactement du même degré d'autonomie en raison de sa dépendance historique aux États-Unis. Toute évolution de l'architecture de défense européenne intégrant ces questions devrait, me semble-t-il, s'articuler autour d'un pilier européen renforcé au sein de l'Otan.
Propos recueillis par Marie-Pierre Gröndahl