Roland Garros : dans la tête de Corentin Moutet
Damien Burnier

À l’occasion des Jeux olympiques, Corentin Moutet fut de nouveau le Français le plus en vue (8e de finale).
LTD / © CLIVE BRUNSKILL / Getty Images via AFP
Damien Burnier

À l’occasion des Jeux olympiques, Corentin Moutet fut de nouveau le Français le plus en vue (8e de finale).
LTD / © CLIVE BRUNSKILL / Getty Images via AFP
C'était l'an passé, à quelques jours de Roland-Garros. Un simple set d'entraînement, mais des balles satellisées de dépit, bien au-delà des tribunes vides du court Simonne-Mathieu. En voyant Corentin Moutet dominé par Richard Gasquet et courroucé par son jeu force est d'admettre qu'on n'avait pas vraiment idée de la suite. De cette cavalcade jusqu'en huitième de finale, stoppée par Jannik Sinner, et de ces enceintes devenues volcan.
Sa palette singulière n'avait échappé à personne mais ses coups de chaud non plus, sources d'écrits plus touffus que le récit de ses mérites sportifs. À 25 ans, on ne savait plus trop s'il fallait encore compter sur lui, qui avait été envisagé comme un espoir sérieux, sans non plus être lesté de folles attentes — on est rarement vu comme un immense potentiel quand on mesure 1,75 mètre. Et puis donc est arrivé ce fameux Roland 2024. Lui-même le dit, il y a « un avant et un après ».
Cette quinzaine, « pleine de bienveillance », aura aussi permis au gaucher de capitaliser suffisamment pour revenir porte d'Auteuil vêtu de bleu, blanc, rouge à l'occasion des Jeux olympiques, où il fut de nouveau le Français le plus en vue (8e de finale). Soit un été très show et des regards soudain accrochés à autre chose qu'aux jérémiades. Admiratifs devant cette main prodiguant amorties de velours et services à la cuillère casse-pattes (12 tentés contre Sebastian Ofner au 3e tour de Roland-Garros, 9 points récoltés).
L'avant, il le résume ainsi : « On m'a collé une image malgré moi. » N'empêche qu'il y avait mis du sien. Les termes « coups de sang » ou « débordements » irriguent ses phrases, comme pour signifier qu'il ne s'en absout pas. « Je sais que je ne suis pas parfait, mais je ne me cache derrière rien. Je suis authentique, et le premier affecté quand j'ai du mal à contrôler mes émotions. »
À elle seule, la saison 2022 avait égrené une disqualification pour des mots envers l'arbitre, une bousculade avec un adversaire au filet ou encore un abandon de court, jugé glissant, juste après un sacré jet de raquette. La Fédération française (FFT) avait alors appliqué la politique de la tête brûlée, communiquant sur une éviction du giron et des aides ratiboisées. Ce n'était pas aussi radical que ça, même si l'affaire avait signifié la fin de sa collaboration avec Laurent Raymond, coach fédéral.
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Corentin Moutet se sent-il à part ? « Mon parcours fait que j'ai souvent été solitaire, je me suis construit comme ça, nous avait-il répondu au cœur de l'été dernier. Le tennis est un monde un peu lisse, avec beaucoup de règles, beaucoup de cases. Or, la vie est tellement riche que je n'arrive pas à rester dans une case. » Sa page Instagram ne le présente pas comme joueur de tennis, mais comme « artiste ».
Ça colle à son instinct créatif sur le court mais aussi aux à-côtés. Piano taquiné depuis l'adolescence et pensées couchées à l'occasion sur papier. En 2020, elles ont donné naissance à un EP de rap, Écorché. Titre qui, accessoirement, donne aussi une idée des rapports, pas toujours fluides, qu'il a entretenus avec la presse.
Durant notre entretien, on l'avait trouvé concerné, posé et poli. Il l'avait prolongé le lendemain au téléphone alors que rien ne l'y obligeait. Son image ? « J'essaie de montrer aux gens qui je suis vraiment. Mais je ne suis pas dans la quête d'être aimé. » Il dit avoir lu beaucoup de choses « fausses » ou désagréables sur lui. Un article l'a marqué : « Il était écrit que j'étais mal éduqué. Ça m'avait fait beaucoup de mal, surtout vis-à-vis de mes parents. Leur faire subir ça, asséner un tel jugement... »
C'est un fait, même s'il y travaille, il peine encore à gérer les grains de sable d'une partie, qu'ils viennent de l'arbitrage ou de l'aversion des tribunes. Mais qu'on assimile ses « énervements » à un mental déliquescent le hérisse. « Des matchs à rallonge, j'en ai gagné quelques-uns. Notamment au Chili [face au héros local Nicolas Jarry en mars 2024], où tout le monde était contre moi. Le mental, je l'ai. Sinon, je ne serais pas ici. »
Yannick Noah ne l'a jamais eu sous ses ordres en Coupe Davis, mais sent que ça aurait pu matcher. « Je me reconnais dans ce genre de personnalité, pose l'ancien capitaine. Le môme a un côté fun, avec ses trucs à la Cédric Doumbé [référence au "je vous avais dit quoi ?", punchline signature du combattant de MMA, reprise par Moutet après ses succès parisiens]. Désormais, je suis spectateur, je vais à un spectacle et, quand je le vois jouer, je kiffe. Non pas que j'ai envie qu'il pète un câble, mais je me dis qu'il va se passer quelque chose. Il vit ses émotions pleinement, et tant qu'elles ne vont pas à l'encontre de sa performance, c'est cool. Parfois, il se fait déborder. Mais cette envie de faire un doigt d'honneur à un stade entier, on l'a tous eue. Quand un gars le fait, il n'est pas plus mal élevé que nous. Juste un peu moins faux cul peut-être. Mais il y a l'après. Et là, il faut gérer le truc. »
Ce qui renvoie, en creux, à la tartuferie de l'univers tennis, qui regrette les dehors policés des joueurs mais découpe invariablement ceux qui laissent les filtres au vestiaire. Il y a un mois, à Madrid, le public n'a rien laissé passer à Corentin Moutet, dos fragilisé et raquette fracassée, qui le lui a bien rendu. Deux jours plus tard, on apprenait le départ de son coentraîneur, Petar Popovic. Lequel a décliné notre invitation à parler d'un joueur qu'il a accompagné plus de deux ans. Au tournoi suivant aussi, à Aix-en-Provence, les palabres n'ont pas manqué. Autant dire que Roland-Garros se profilait dans la brume.
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Mais ça, c'était avant le dernier point de passage, au Masters 1000 de Rome. Le Francilien a trouvé là-bas le moyen de battre son premier Top 10, pas le moins référencé sur terre (Holger Rune). Et pour la première fois de l'année, il a gagné trois matches de suite. « On m'a beaucoup critiqué ces derniers mois, on m'a encensé à Rome, je commence à connaître l'histoire... » Pour son retour à Paris, le tableau lui a offert un qualifié en ouverture (XX) et la perspective de défier Novak Djokovic dans la foulée. Ce qui serait une affiche toute trouvée de night session. Barouf garanti.
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