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Stratégie - La Tribune AURAFormation - La Tribune AURA

Le pari du tandem des deux ENS

Photo de Denis Lafay

Julie Druguet

Publié le 14 janvier 2010 à 17:19 - Mis à jour le 25 février 2014 à 20:19

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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On n'aurait certainement pas mis ces deux là ensemble sur un tandem. Et pourtant : l'un en danseuse, l'autre bien calé sur son siège, le duo improbable fonctionne. Olivier Faron et Jacques Samarut, directeurs des deux Ecoles normales supérieures (ENS) basées à Lyon, s'apprêtent à marier leurs établissements au 1er janvier 2010. Et à faire la démonstration qu'en dépit de leurs différences, ils peuvent fonder sur leur binôme la réussite de la future ENS.

C'est le « mariage de l'eau et du feu », « l'union du réservé et du coloré », « l'alliance du scientifique lyonnais et du pétillant débatteur de la scène parisienne ». Lorsqu'il s'agit d'évoquer le tandem formé par le discret Jacques Samarut, directeur de l'ENS Lyon (sciences dures), et l'extraverti Olivier Faron, patron de l'ENS LSH (lettres et sciences humaines), les imaginations rivalisent de créativité. Universitaires, personnels des deux ENS, membres du PRES de Lyon (Pôle de recherche et d'enseignement supérieur), proches des deux hommes... Tous s'accordent à souligner les différences, presque les antagonismes qui existent entre les deux hommes. Avant de vanter aussi leur singulière entente. « Ils se bonifient mutuellement, et le savent. ils ne cherchent pas à se changer » juge, comme beaucoup d'autres, Paul Arnould, directeur de l'UMR Environnement Ville Société à l'ENS LSH. Tout les sépare, et pourtant c'est de la constance et de la fécondité de leur collaboration que dépendra la réussite de la fusion des deux établissements. En effet, l'idée d'un seul « patron » pour la future école normale a vite été abandonnée, au profit de la mise en place d'une diarchie, composée d'un président de conseil d'administration ou CA (Jacques Samarut), et d'un directeur général (Olivier Faron). Après un premier mandat « provisoire» de trois ans, assuré par ce tandem, le président et le directeur seront nommés sur un « ticket » - un peu comme le président et le vice-président américains, qui présentent aux électeurs un projet commun - pour une période de cinq ans. «Le duo de dirigeants devra donc être aussi soudé que possible », fait remarquer Yann Pétel, conseiller maître de la Cour des comptes, qui a été missionné par Valérie Pécresse en février 2009 pour animer le projet de fusion, notamment sur les aspects juridiques et administratifs, tout en faisant le lien avec le ministère. Et de s'enthousiasmer pour cette bicéphalie « moderne, d'inspiration anglo-saxonne », la comparant aux couples Henri de Castries - Claude Bébéar chez Axa, ou Baudouin Prot-Michel Pébereau chez BNP.
Et pourtant, tout ou presque éloigne Jacques Samarut et Olivier Faron. Dix ans les séparent, tout d'abord. Lorsqu'Olivier Faron naît à Tours en 1959, la vocation de biologiste moléculaire de Jacques Samarut s'est déjà éveillée. Amoureux de la nature, celui-ci passe tous ses étés dans le nord du Beaujolais à participer aux foins, aux moissons, à garder les vaches ou les chèvres. Orphelin de père très jeune, il aspire très tôt à faire de la recherche en biologie, pour « construire, bâtir, voir les choses se former ». Même si sa mère, « épicière et femme de la campagne», aurait davantage rêvé pour lui d'une carrière tranquille de fonctionnaire des PTT. Son chemin, guidé par la « quête de la connaissance », est tout tracé : ses études à l'Université Claude Bernard le conduisent jus¬qu'au doctorat, en 1980. La même année, Olivier Faron entre à l'ENS Fontenay Saint-Cloud, en histoire. Bachelier précoce (à 16 ans) et passionné d'histoire, ce fils de médecin a longtemps hésité entre l'ENS et l'Institut d'études politiques. Intéressé par la « chose » politique, il se revendique à l'époque chevènementiste. « C'était les années post 68, les étudiants voulaient aussi aller vers l'ENA, le monde de l'industrie… et pas forcément l'Education nationale. Olivier Faron était un élève dilettante, un peu rebelle. En deux, trois ans, nous avons vu défiler plusieurs historiens à fortes personnalités : Tristan Lecoq (actuel président du CA de l'ENS LSH, ndlr), Olivier Christin (actuel président de Lyon 2, ndlr), Olivier Faron... », se souvient Paul Arnould, dont Olivier Faron a été l'élève.

Enfants du deuil

Olivier Faron décroche l'agrégation, puis quitte la France pour l'Italie, où il rencontre celle qui deviendra son épouse. Au même moment, Jacques Samarut est à New York, à s'enivrer de l' « extraordinaire liberté » qui règne dans les laboratoires de l'Université Rockefeller, tout en admirant le subtil mélange des communautés et des ethnies - « le recentrage sur l'identification nationale qui s'opère actuellement en France m'attriste », glisse le scientifique. Après deux ans d'aventure américaine, il apprend la construction d'une ENS à Lyon. Il n'est pas normalien, mais décide de participer à cette « grande entreprise ». Et n'est pas déçu: « Je venais visiter le chantier avec un casque sur la tête. De 1987 à 1992 nous avons essuyé les plâtres, au propre comme au figuré. Mais tout le monde mettait la main à la pâte. Cet enthousiasme collectif,  je le revis un peu en ce moment avec la fusion. Je voudrais que tout le monde explose de joie au 1er Janvier ». Depuis 1985, il n'a pas cessé de diriger cette première équipe de recherche, au sein du laboratoire de biologie moléculaire de la cellule de l'ENS de Lyon.
Pendant ce temps, Olivier Faron, après un court passage à l'Université Lyon 2, devient membre de l'Ecole française de Rome en 1987, où il travaille sur la population de Milan au XIXe siècle, thème sur lequel il soutient une thèse. De retour en France en 1993, il oriente ses recherches sur les veuves de la Première guerre mondiale, puis sur les orphelins, sujet dont il tirera d'ailleurs en 2001 un livre, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la première guerre mondiale (1914¬-1941) (La Découverte). La mort, le deuil : des thèmes que ce féru d'histoire sociale et démographique, qui avait choisi comme premier sujet de thèse « La mort au Japon », en vrai fan d'Ozu et de Mishima, aime à investiguer. La mort, le deuil, la guerre aussi : c'est à son grand-père, médecin et résistant, mort en déportation, qu'il a dédié sa Légion d'honneur, sans toutefois l'avoir connu.

Ascenseur social

A quelques années d'intervalle, Jacques Samarut et Olivier Faron sont tous deux amenés à goûter à la «vie parisienne ». En 1997, on propose au premier la direction du département Sciences de la vie du CNRS. Il déboule « dans le monde», doit embarquer à bord de l'ascenseur social alors qu'il n'y est pas préparé. « En exerçant ce poste, vous avez un regard sur 3500 personnes. En plus de recevoir des leçons de management et de stratégie à une échelle dix fois supérieure, vous disposez d'une vision presque cosmique de la recherche française voire internationale. Bref, vous y allez naïf et vous en ressortez blindé », assure- t-il, convaincu que cette expérience de deux ans lui a permis d'accéder à ses responsabilités actuelles. D'ailleurs, il considère toujours la médaille d'argent du CNRS, reçue en 1997 pour ses travaux dans le domaine du cancer notamment, comme l'une de ses plus grandes réussites.
La «tentation parisienne» d'Olivier Faron est bien davantage politique. En 2002, Claudie Haigneré, alors Ministre déléguée à la Recherche, l'appelle à son cabinet, au poste de conseiller pour les sciences humaines et sociales. Pour celui qui avoue «aimer l'action et la vie réelle», c'est une vraie récompense, qu'il vit à un rythme trépidant. Mais en 2004, il est évincé brutalement du cabinet. « C'était à la fois Le bûcher des vanités et Cent ans de solitude. Tout d'un coup, le téléphone ne sonnait plus », se rappelle-t-il avec amertume - un souvenir encore cuisant. Il veut « retourner dans son université », avant de se laisser convaincre par Jean-Marc Monteil, alors directeur de l'Enseignement supérieur, de le rejoindre comme chargé de mission durant un an. En 2005, il retourne à Lyon comme à la case départ.

Pêche à la mouche

Jacques Samarut lui aussi est rentré entre Rhône et Saône, après l'expérience CNRS. Certes un peu déçu - « je n'ai pas fait tout ce que je voulais » - mais pas tant que cela : il retrouve l'ENS Lyon, et cela suffit à son bonheur. L'ENS : alors qu'il n'est pas normalien, Jacques Samarut assure « presque tout lui devoir». On le sent touché d'avoir été accueilli dans le cénacle alors qu'il est un pur produit de l'université. C'est avec fierté qu'il décrit « l'esprit ENS : une quête permanente de se surpasser, de ne pas décevoir, de toujours avancer. Moi qui viens d'une famille où personne n'avait fait d'études supérieures, je suis très sensible aux gens qui se défoncent pour y arriver », indique celui qui se réclame d'une « gauche raisonnable», sociale-démocrate à la Strauss-Kahn. En 2005, il est nommé directeur de la recherche à l'ENS Lyon. Lors du départ de Philippe Gilet pour le cabinet de Valérie Pécresse, il en devient administrateur provisoire, avant d'en prendre définitivement les rênes en mai 2008, avec un plaisir franc et massif : « Cette école est un paquebot, mais un paquebot de la bonne taille, qui tourne immédiatement ». Ce « grand professionnel de la science », qui bénéficie dans le microcosme scientifique d'une réelle aura, passe même aux yeux de certains pour une « éminence grise ». « Il n'y pas une décision politique en sciences qui ne se prenne dans ce pays sans qu'il soit au courant. Mais c'est une tombe», croit savoir Vincent Laudet, directeur de l'institut de génomique fonctionnelle, au sein de l'ENS de Lyon.
Son leadership s'appuie sur une fiabilité et une droiture que beaucoup assurent à toute épreuve. « Quand il dit, il fait. Il y a dix ans, j'hésitais entre l'ENS et Montpellier, où on me promettait beaucoup. Jacques m'a peu promis, mais il a tenu ces promesses au jour dit », se souvient encore Vincent Laudet. Certes, Jacques Samarut est économe de ses mots. « Avec lui, vous savez les questions qu'il ne faut pas poser », confie un enseignant. Un éloge de ce « tai¬seux », qui cultive la discrétion, vaudrait beaucoup. Mais sa capacité d'écoute est louée. « Lorsqu'on émet une idée, même fantaisiste, même irréalisable, il dit toujours : « et pourquoi pas? », note Jacques Vincent, vice-PDG de Danone et président du conseil d'administration de l'ENS de Lyon. Avec une certaine malice, il vous prend à votre propre jeu ». Et se montre profondément préoccupé par le fait que ses troupes le suivent « Il possède une vraie capacité à réunir les gens, analyse Francis Albarède, professeur de géochimie à l'ENS Lyon. Il ne crée pas la confrontation, mais n'a pas peur d'identifier les difficultés. Il n'est pas volubile, mais lorsqu'il intervient dans une conversation, c'est en plein dans le mille. Son attitude est non gesticulatoire, rationnelle. Il va considérer les solutions dans l'ordre: petit a, petit b... ». Jacques Samarut se montre méthodique jusque dans ses passions, elles-mêmes très « techniques »: tennis, pêche à la mouche, golf...

Juventus de Turin

Peut-être parce qu'elle est plus ancienne, Olivier Faron décrit sa prise en main de l'ENS LSH comme plus laborieuse, plus tourmentée aussi. Lorsqu'il présente sa candidature en 2005 face à Olivier Christin, il connaît réellement trois personnes de l'ENS LSH. Frais émoulu des administrations parisiennes, il a même du mal à situer géographiquement l'établissement, au sein de ce quartier où fleurissent les prostituées. « Olivier Christin était presque plus brillant. Mais il avait l'air d'un penseur, et Olivier Faron d'un organisateur, davantage capable en matière d'administration, de gestion, de perspectives concrètes. Cet homme est un bulldozer », se souvient Paul Arnould qui faisait partie de la commission de recrutement. Et de glisser, amusé, qu'Olivier Faron, passionné de football, avait fait figurer dans son dossier de candidature un article sur la Juventus de Turin... Aujourd'hui encore, il peut volontiers adopter un langage de supporter, voire de hooligan, ne sait pas résister à un bon mot. Et « essaie vraiment de ne pas apparaître comme un intellectuel ». Féru de voyages, il brandit sa passion pour les romans français, décrit ses séjours au ski avec ses enfants. « En cela, je ne corresponds pas au profil optimal du directeur d'une école littéraire. Donc je ne rassurais pas à mon arrivée », se souvient-il. En outre, lorsqu'il prend possession du fauteuil de directeur de l'ENS LSH, il maîtrise très mal les arcanes administratifs de l'école, et a beaucoup à apprendre en matière de dialogue social. On lui fait comprendre qu'on sait d'où il vient - d'un cabinet ministériel de droite. La transition avec Sylvain Auroux, son prédécesseur, resté dix ans en poste, est compliquée. Bref, son naturel anxieux et angoissé le conduit à développer un « complexe de l'imposteur » la première année. Ecrasé par les responsabilités et les enjeux, ce « timide contrarié » a du mal à gérer de front les discours devant 200 personnes, les discussions avec les syndicats, les récriminations des élèves se plaignant de tel ou tel problème organisationnel, les relations avec ses collègues professeurs. D'autant qu'il doit essuyer successivement le mouvement social lié au CPE, à la loi LRU, puis à la mastérisation.
Et puis, au fil du temps, il finit par trouver sa voie, son style, son ton. Il développe une stratégie internationale (Japon, Chine, Afrique...) saluée, et couronnée par le partenariat récemment conclu par les deux ENS avec la prestigieuse EPFL, l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. En 2007, il crée le Collegium de Lyon, un Institut d'études avancées pluridisciplinaire, dont la vocation est de faire naître une communauté scientifique d'excellence. Enfin, il appuie le dynamisme culturel de l'école, qui abrite une salle de théâtre, une maison d'édition, et propose régulièrement soirées cinéma et expositions. L'une de ses plus grandes fiertés reste d'avoir organisé en 2006 un colloque sur l'histoire franco-algérienne, et en 2007 un autre sur les 20 ans du procès Barbie, autour de l'ancien procureur général Pierre Truche. « Olivier Faron se veut à l'écoute des élèves. Si trois ou quatre d'entre eux émettent le désir d'apprendre le serbo-croate, il peut leur trouver un enseignant », pointe Paul Arnould. « Il couvre tout l'arc-en-ciel des goûts, des tempéraments, des cultures, renchérit Francis Albarède. Olivier Faron possède de la fraîcheur, en quelques mots il sait injecter de l'animation, de la controverse, de la réflexion ».

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Julie Druguet

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