On nous cache rien, on nous dit tout

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Des débâcles de Vivendi ou d'Enron au scandale du sang contaminé en passant par l'affaire du Rainbow Warrior, la transparence est apparue comme le meilleur des remparts.

En endossant l'habit du "David Internet" face au "Goliath du renseignement", le site Wikileaks a jeté un pavé dans la mare de la transparence. S'agit-il alors d'un "11 septembre de la diplomatie mondiale" comme l'a dénoncé Franco Frattini, le ministre italien des Affaires étrangères, susceptible de "faire sauter les relations de confiance entre les Etats" ? Cet envers du décor de la diplomatie tient pour l'heure du secret de polichinelle pour les observateurs les plus affûtés. Leur exposition au grand jour interroge cependant avec une nouvelle acuité notre désir de transparence.

Depuis des années, nos sociétés modernes l'ont érigé en vertu. Des débâcles de Vivendi ou d'Enron jusqu'au scandale de santé publique du sang contaminé en passant par l'affaire du Rainbow Warrior, la transparence est apparue comme le meilleur des remparts aux situations frauduleuses. Son absence sur des points majeurs a contribué à décrédibiliser les puissants. Sa remise en cause est donc immédiatement l'expression d'une société occulte voire mafieuse. C'est le fameux raisonnement selon lequel avoir quelque chose à cacher est forcément suspect et peut constituer une menace pour l'entourage. On comprend dès lors pourquoi l'appel à une éthique fondée sur plus de transparence s'est érigé en parangon d'une société plus civilisée.

S'il n'est pas question de fustiger ce combat légitime, fondement de la démocratie, il est en revanche nécessaire de s'interroger, de façon presque prosaïque, sur ce qui doit ou ne doit pas être transparent. Avec l'ombre de Georges Orwell en toile de fond, les divulgations de Wikileaks obligent à introduire une nuance entre la révélation d'une malversation nuisible à l'intérêt public et cette façon de jeter sans nécessité morale sur la place publique une masse d'informations destinées à être partagées par un petit nombre d'interlocuteurs, au risque de gripper les rouages de la diplomatie. "Les diplomates doivent pouvoir mener des discussions franches avec leurs collègues et être assurés que ces discussions garderont leur nature privée", défend à juste titre Charles Rivkin, ambassadeur des Etats-Unis en France, dans Le Monde. Car la recherche de compromis ne peut faire l'impasse sur une certaine garantie de secret. A la façon d'un noyau familial qui laverait, comme le recommande le dicton, son linge sale en famille, certains jugements ne valent pas d'être partagés par tous. Ne pas se dévoiler n'implique pas nécessairement que l'on ait quelque chose à cacher. A de multiples égards il est sain de savoir garder des jardins secrets. Et la base de la politesse ne procède-t-elle pas du fait que "toute vérité n'est pas bonne à dire" ?

Croire que la transparence met fin à l'hypocrisie, qu'elle est un rempart contre le mensonge, et qu'elle préfigure un nouvel ordre moral est un leurre qui apparaît désormais au grand jour. Avant elle, la téléréalité et les expositions médiatiques de la vie privée ont montré leurs limites sur le respect des personnes et leur droit à la différence. La transparence, dans sa forme actuelle, n'accroît plus nos libertés, ni même notre confiance dans les instances dirigeantes. Pire, elle ouvre la porte à des jugements sur les uns et les autres, exposés dans leur nudité, et risque de produire le contraire de ce qu'elle vise, à savoir moins d'intégrité des individus, plus d'autosurveillance de leurs propos, moins d'authenticité, plus de méfiance et de secret. Et de remettre en selle l'adage du "Pour vivre heureux, vivons cachés". Sans doute avons-nous fait un malheureux amalgame entre recherche de vérité et principe de transparence. On peut alors en conclure comme Thierry Libaert dans son essai sur "La transparence en trompe-l'oeil" que celle-ci est devenue une idéologie médiatique, à la fois "pierre angulaire de la démocratie et ferment du totalitarisme". Le risque serait que, dévoyée, elle devienne aujourd'hui l'alliée du second.

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