Papillons et dominos, les déterminants des révolutions

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Par Jean Imbs, professeur associé à l'Ecole d'économie de Paris.

Dans "Un son de tonnerre", Ray Bradbury décrit un monde dans lequel un battement d'ailes de papillon a des répercussions cataclysmiques sur l'histoire du monde. L'image a été utilisée depuis pour illustrer la théorie du chaos, selon laquelle la complexité des interactions dans l'économie est telle qu'il est impossible de prévoir quoi que ce soit. Une économie "chaotique" est infestée d'effets de seuil, que la moindre impulsion, aussi minime soit- elle, peut déclencher. Du coup, on observe d'énormes changements sans qu'il soit possible d'en discerner les causes.

De ce point de vue, il semble que nous vivions aujourd'hui dans une économie chaotique, car globale. Le temps est mauvais en Russie, les récoltes de blé aussi, et les demandes chinoises et indiennes en font exploser le prix. Alors le mécontentement gronde et les régimes du Maghreb et Moyen-Orient tombent les uns après les autres comme des dominos. Ce n'est pourtant pas la première fois que les prix des matières premières augmentent. Ils ne font que retourner à un niveau déjà observé récemment. Cette fois pourtant, un seuil semble avoir été franchi, et les mêmes causes n'ont plus les mêmes effets. D'ailleurs la spirale ne s'arrête pas là. Les incertitudes sur le pétrole libyen envoient les prix du baril à des niveaux record, lesquels, à leur tour, suscitent de nouveaux effets de seuil et, peut-être, de nouveaux bouleversements. On se surprend à avoir envie de relire Bradbury dans l'espoir qu'il nous explique où la spirale s'arrête.

Pourtant il est possible de tracer les grandes lignes de ce qui détermine ces révolutions dans des pays dont le seul point commun semble être leur géographie. Il y a trois aspects majeurs : la démographie, les inégalités et la nature du commerce international. La plupart des pays du Proche et Moyen-Orient ont connu un baby-boom dans les années 1980. Cette classe d'âge arrive aujourd'hui sur le marché de l'emploi. Souvent peu éduquée, ou formée sur la base de cursus qui n'ont que peu de débouchés dans des économies très spécialisées, cette population constitue la base du mécontentement. Les révoltes de décembre 2010 sont des mouvements de jeunes, souvent de jeunes chômeurs. Avec un quart ou un tiers de la population sans travail, les inégalités sont structurellement élevées.

Mais le problème est démultiplié par l'absence de classe moyenne dans la région. Entre les jeunes chômeurs et les élites plus ou moins gérontocrates, les cinquantenaires économiquement et politiquement influents sont absents. Toute la valeur générée par l'activité économique est pour ainsi dire confisquée par l'élite dirigeante. Troisième facteur : les pays du Proche et Moyen-Orient produisent un PIB très spécialisé dans peu de domaines d'activité, souvent le tourisme, ou, évidemment, le pétrole. Ils sont tributaires de la demande mondiale pour les biens qu'ils exportent, sans pouvoir en diversifier le risque entre plusieurs secteurs. Mais surtout, lorsque les cours mondiaux des biens de première nécessité augmentent, les prix domestiques les suivent immédiatement puisque ces biens sont pour leur grande part importés. Cette inflation frappe de plein fouet une population dont la plupart du revenu sert à financer la consommation de subsistance, avec un taux d'épargne souvent négatif, comme en Égypte, en Tunisie ou au Maroc.

Il existe d'autres régions où l'une ou l'autre de ces caractéristiques prévaut. Mais le mélange détonant des trois est exceptionnel. Des classes moyennes émergent en Asie du Sud-Est, en Amérique latine, voire en Asie centrale. L'intégration du commerce mondial favorise la diversification de la production en Inde, en Chine, voire en Afrique sub-saharienne. Et partout où elle existe, la croissance amenuise l'importance des biens de subsistance dans le PIB.

Pourquoi alors personne ou presque n'a su prédire les événements récents ? Avant tout parce que l'information économique sur cette région est très incomplète. C'est particulièrement le cas pour ce qui concerne l'existence de données fiables et récentes sur les inégalités. En Egypte ou en Tunisie par exemple, les statistiques sur la distribution du revenu remontent au début des années 1980. La même chose est vraie pour la plupart des pays de la région. Du coup, il est difficile de détecter le battement d'ailes du papillon à l'origine du cataclysme : les données n'existent simplement pas. Les dirigeants en place ont d'ailleurs le même problème. Pas facile d'évaluer rapidement la profondeur du mécontentement sans statistiques systématiques sur la pauvreté ou le chômage.

En général, le moment de vérité arrive trop tard, et ne reste que l'option de poursuivre, voire intensifier la répression initiale. Pourtant une réaction rapide et accommodante est sans doute la meilleure manière de désamorcer le mécontentement, comme commencent à le montrer les exemples marocain ou jordanien. Il n'y a pas que pour les économistes que des données fiables et transparentes sont précieuses. Elles peuvent aussi aider à prévenir des bains de sang.

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