L'extravagante prime sur les dividendes

par Alain Madelin ancien ministre
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S'il doit y avoir une prime pour les actionnaires, il doit y avoir une prime pour les salariés. » Cela sonne bien mais un bon slogan ne fait pas une bonne politique économique, loin s'en faut. Pour le président, la prime sur dividendes « est une question de justice ». Pour le ministre du Travail, il s'agit « de corriger les inégalités de partage dans la valeur ajoutée dans les entreprises ».

Deux questions donc. Le partage de la valeur ajoutée est-il injuste ? La prime obligatoire sur les dividendes est-elle juste ? On se souvient que déjà, en 2009, au coeur de la crise financière, le président de la République avait tenté d'imposer un partage des résultats des entreprises en trois parts égales : « un tiers pour l'investissement, un tiers pour les dividendes, un tiers pour les salariés ». Patatras, un très officiel rapport de notre administration - le rapport Cotis - est venu montrer que les parts respectives des salaires et des profits dans la valeur ajoutée des entreprises étaient restées stables sur le long terme (environ 2/3?1/3). Avec d'ailleurs un léger avantage pour les salariés français par rapport aux autres grands pays de l'OCDE.

 

Laisser à nouveau accroire qu'il existe des profits exagérés dont les salariés sont aujourd'hui victimes est à la fois faux et dangereux. S'il existe un problème salarial, c'est celui de l'écart qui s'est creusé entre les rémunérations des salariés les plus qualifiés et les bas salaires, qui font les fins de mois difficiles d'un trop grand nombre de Français. Cette question n'est en rien liée au partage de la valeur ajoutée. En revanche, il est sûr que les exonérations de charges plafonnées à 1,6 Smic pèsent à la baisse sur les salaires, de même que la montée des cotisations sociales ampute le salaire net.

En inventant la prime obligatoire pour les entreprises qui augmentent leurs dividendes, une fois encore, la France innove et se distingue. Tant sur le fonds que sur la forme (ni concertation, ni étude d'impact). Mais surtout l'articulation d'une prime sur les dividendes est un non-sens économique. Il n'existe pas de « juste » taux de dividendes, et donc pas de dividendes injustes. Pour de nombreuses entreprises familiales, le dividende est en fait la rémunération aléatoire du chef d'entreprise. De grandes entreprises prospères (Google ou Apple) ne distribuent jamais de dividendes. Rien de commun entre une entreprise fortement capitalistique où les salaires représentent 15 % de la valeur ajoutée et une entreprise de main-d'oeuvre où ils représentent 85 % ! Pour un économiste, faut-il le rappeler, le dividende versé n'enrichit pas l'actionnaire. Avant d'être distribué, le cours de l'action inclut le montant du dividende. Recevoir un dividende ou vendre une part de ses actions est économiquement équivalent.

D'ailleurs, avant de juger telle ou telle distribution de dividende trop généreuse aujourd'hui, encore faudrait-il la mettre en perspective. Quand les salaires, eux, se maintenaient ou progressaient, on a vu le CAC 40 tomber de 7.000 points à moins de 3.000 pendant la crise pour remonter seulement aux alentours de 4.000.

Quoi qu'il en soit, la distribution des dividendes reste le choix des actionnaires, entreprise par entreprise, un choix dont l'État ne saurait se mêler. Le ferait-il qu'il prendrait le risque de l'incohérence et de nombreux effets pervers.

La notion « d'augmentation des dividendes », lissée sur les deux dernières années, est un exemple d'incohérence.

 

Pourquoi une entreprise n'ayant pas versé de dividendes depuis longtemps et qui décide en sortie de crise d'un dividende de 3 % (inférieur à un rendement obligataire !) serait astreinte à verser une prime à laquelle échapperait une autre entreprise qui distribue un dividende stable de 6 % ? Comment légitimer une prime aux salariés français d'une grande entreprise du CAC 40 dont l'essentiel ou la totalité des profits est réalisé à l'étranger ? Où est la « juste prime » quand une entreprise qui a gardé une forte base industrielle en France (comme Peugeot) sera pénalisée par rapport à un groupe qui a largement délocalisé (comme Renault) ? La prime serait-elle une prime aux délocalisations ? Où est la justice encore quand seule une minorité de salariés qui appartiennent à la minorité des entreprises qui versent des dividendes en hausse - et qui le plus souvent comptent parmi les plus favorisés - bénéficieront d'une telle prime ?

La prime sur dividendes procède de la politique spectacle et non de la politique économique. Aujourd'hui, elle surprend les entreprises qui ont déjà établi leurs budgets, annoncé leurs dividendes, négocié les augmentations de salaires. Son montant, cette année, sera imputé sur l'autofinancement. Mais annoncée comme pérenne, elle ne résistera pas au temps. Demain, la prime sera à l'évidence de fait intégrée dans les discussions salariales et - les syndicats ont raison de le craindre - ce qui sera donné en prime sera largement soustrait aux salaires. Sans parler de tous les moyens légaux qui existent pour échapper à cette obligation (en distribuant des actions gratuites ou en lissant les dividendes par le jeu des provisions...). Il n'existe hélas pas de trésor caché dont la redistribution permettrait l'augmentation du pouvoir d'achat. Il n'y a qu'une seule recette pour de bons salaires : le mélange intelligent de la créativité, de la productivité et du capital. Et si, par extraordinaire, un gouvernement - ou un candidat à l'élection présidentielle - voulait vraiment faire partager les bénéfices du capital aux salariés et diffuser un véritable capitalisme populaire, il existe au-delà des mécanismes d'intéressement et de participation un chemin tout tracé : celui de vrais fonds de pension pour tous les Français.

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