La foi des marchés
Eric Albert, correspondant à Londres
Eric Albert, correspondant à Londres
Heureux les croyants, ils seront récompensés en Bourse... Cette béatitude quelque peu remaniée pourrait utilement illustrer l'excellent rendement du fonds d'investissement de l'Église d'Angleterre. Dans leur rapport annuel publié la semaine dernière, les « commissaires de l'Église » révèlent qu'ils ont une nouvelle fois fait nettement mieux que leurs confrères laïques. Avec un rendement de 15 % en 2010, ils dépassent de 2,5 points les fonds comparables (WM « all funds universe », pour être précis). De quoi dégager une cagnotte de 225 millions d'euros l'an dernier, notamment pour payer les retraites du clergé anglican britannique. Mais surtout, cette performance se confirme sur la durée : sur 15 ans, le fonds de 6 milliards d'euros obtient un rendement de 9,3 % par an en moyenne, contre 7 % pour les autres fonds.
L'explication de ce miracle ? Non, Dieu ne souffle pas aux gérants de l'Église d'Angleterre la future direction des marchés. En revanche, ceux-ci s'en tiennent à un strict code éthique. Pas question d'investir dans les entreprises de tabac, d'alcool, de pornographie ou de jeux de hasard. Celles qui font du clonage d'embryons, ou qui fabriquent des bombes à sous-munitions, sont aussi bannies.
Le bon rendement de l'Église d'Angleterre est-il un simple hasard ? Les partisans des fonds éthiques veulent croire que ce n'est pas le cas. En évitant les pires pratiques, qu'elles soient environnementales ou sociales, les investisseurs contournent aussi les plus grands risques. Ne pas toucher à BP permet d'éviter le choc d'une marée noire, par exemple.
Les fonds éthiques connaissent d'ailleurs une forte progression depuis quelques années. Mais le problème est qu'ils ne représentent par définition qu'une niche. Une niche grandissante et intéressante, mais une niche. Les compagnies pétrolières et minières ne manquent pas d'investisseurs ; les entreprises qui obtiennent des contrats grâce à la corruption non plus...
Pour faire face à ce problème, un nouveau concept est apparu depuis une décennie : celui de l'investissement responsable. Les Nations unies en ont même fait une charte depuis 2006. Près de 900 fonds et professionnels de l'investissement, représentant des encours de 22.000 milliards de dollars - une somme colossale -, en sont désormais signataires. « L'idée est plus pratique que celle d'éthique : il s'agit de pousser les actionnaires à vraiment s'approprier les entreprises dans lesquelles ils investissent, pour les faire changer », explique Colin Melvin, qui mène une équipe d'une trentaine de personnes spécialistes de la question à Hermes Equity Ownership Service. Les actionnaires sont ainsi appelés à voter aux assemblées générales, à rencontrer les dirigeants des entreprises, à les forcer à la transparence et à les pousser à changer si leurs pratiques ne sont pas éthiques. « Il ne faut pas opposer éthique et investissement, estime Colin Melvin. Une entreprise peut facilement ignorer les pressions de Greenpeace. Elle peut moins le faire avec ses propres actionnaires. »
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Colin Melvin, qui avait présidé le comité rédigeant la charte des Nations unies sur l'investissement responsable, reconnaît que les changements sont lents. Il accepte également que le concept risque de n'être qu'une « feuille de vigne » utilisée par les investisseurs pour se draper de morale. « Mais je suis optimiste, veut-il croire. Les ?trustees? des fonds de pension sont vraiment en train de changer et de tenir compte de ces principes. C'est encourageant. » Heureux les investisseurs responsables, ils seront bientôt sanctifiés des marchés : cela sera-t-il la prochaine béatitude ?
Eric Albert, correspondant à Londres