Quel Afghanistan voulons-nous ?

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L'annonce du retrait progressif des soldats américains d'Afghanistan marque le début de la recherche d'une solution négociée avec les talibans même si, à court terme, les opérations militaires ne cesseront pas. Mais quelles concessions les Occidentaux sont-ils prêts à faire pour que les talibans rompent avec al-Qaida et ne reprennent pas la guerre civile ? La question reste ouverte.

Le retrait de 33.000 soldats américains d'Afghanistan d'ici à 2012, annoncé le 22 juin dernier par le président Barack Obama, revêt un sens symbolique à l'heure où le président américain est tout à la fois engagé dans le processus qui doit lui permettre de briguer à nouveau les suffrages de ses concitoyens et dans une lutte féroce contre les républicains concernant le déficit budgétaire des États-Unis. La guerre menée en Afghanistan n'est pas populaire, pas plus aux États-Unis qu'en France, elle consomme des ressources considérables à l'heure où les États sont appelés à faire preuve de davantage d'orthodoxie dans la gestion de leurs finances. Beaucoup d'arguments plaident donc en faveur d'un désengagement progressif des forces de l'Otan, même si les chefs militaires américains ne sont pas tous de cet avis.

Désengagement militaire certes, mais remplacé par quoi ? Le président américain a été clair dans son intervention télévisée : l'heure est à la solution politique. Cela fait des mois, sinon plus, que l'hypothèse d'une négociation avec les talibans est envisagée, afin de permettre un retrait des forces de l'Otan que tout le monde appelle de ses voeux. Des discussions ont lieu de façon plus ou moins formelle, à l'initiative du président Hamid Karzaï. Mais jusqu'à maintenant, l'objectif des États-Unis était d'obtenir sur le terrain suffisamment de succès militaires, pour entamer cette discussion dans les meilleures conditions, si toutefois ce terme a un sens s'agissant de l'Afghanistan. La décision de rendre publique l'annonce de ce retrait envoie donc un signe clair aux talibans : bien que l'état-major américain et Obama lui-même s'en défendent, l'hypothèse d'un succès militaire d'une ampleur telle qu'il contraigne les talibans à négocier, perd chaque jour de sa substance. Cela ne signifie pas que, depuis quelques mois, les troupes de l'Otan n'ont pas rencontré quelques succès. Mais ils sont relatifs. Les soldats américains ont bien gagné du terrain dans les provinces du sud d'Helmand et de Kandahar, mais ils n'ont pu empêcher l'influence des talibans de s'étendre vers l'est, dans les provinces qui jouxtent le Pakistan, où la montée de la violence dans le nord du pays. Cela dit, l'action militaire sur le terrain s'est révélée bien plus efficace que les efforts déployés par les États-Unis pour influencer de façon positive la gouvernance politique à Kaboul ou pour former l'armée et la police afghanes. On peut raisonnablement douter de l'influence politique des États-Unis sur Karzaï, qui n'a cessé, ces derniers mois, de fustiger l'action des forces de l'Otan, et de la capacité de l'armée afghane de rétablir, de façon autonome, la sécurité dans le pays.

Si une négociation s'engage avec les talibans, sur quelles bases discuter ? C'est un point extrêmement délicat. Officiellement, il n'est pas question pour les Occidentaux de transiger sur un certain nombre de valeurs fondamentales comme la liberté d'opinion ou les droits accordés aux femmes. Mais au cours d'une discussion avec un journaliste américain du magazine « Foreign Policy », Abdul Salam Zaeef, ancien ambassadeur d'Afghanistan au Pakistan du temps du gouvernement taliban, qui a passé quelque temps à Guantanamo et qui sert aujourd'hui d'intermédiaire plus ou moins officieux entre talibans et Américains, se laissait aller à cette confidence : « Ce qu'il faut à l'Afghanistan, c'est un dictateur intelligent, fort, honnête et sévère. » Un portrait-robot qui suscite quelques appréhensions à Washington et à Paris.

Pour l'administration Obama, si les talibans veulent être admis à la table des négociations, ils doivent rompre avec al-Qaida, abandonner toute forme de violence et obéir à la Constitution de leur pays. Il semble qu'une partie d'entre eux soient disposés à accepter ces règles. Mais qu'en sera-t-il vraiment du sort des femmes et notamment de leur accès à l'éducation et aux soins ? Comment sera traitée la frange libérale et « occidentalisée » des Afghans, vivant notamment à Kaboul ? Quel sort réserver aux non-Pashtouns qui vivent dans le nord du pays ? Ce qui renvoie, au fond, à cette question, autrement gênante, en toile de fond : s'ils ont la garantie des talibans de rompre avec al-Qaida et de ne pas lancer une nouvelle guerre civile, les États-Unis ne seront-ils pas tentés de faire une croix sur les valeurs démocratiques et les avancées récentes de la société civile et de laisser les talibans appliquer en Afghanistan la loi islamique dans ce qu'elle a de plus sévère ? Ce serait ajouter à l'échec politique (l'incapacité de Karzaï à diriger le pays) et militaire (le peu d'effet réel des opérations de contre-insurrection lancées depuis 2009), un abandon des valeurs au nom desquelles cette guerre a été lancée en novembre 2001.

L'analyse

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