"Ganbei !", ou de l'importance de trinquer en Chine
Jérôme Berny
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En Chine, le repas est une étape essentielle de tout processus relationnel, qu'il soit d'ordre professionnel ou privé. Tout passe par la table. L'objectif direct et immédiat d'un repas est simple : faire en sorte que les convives se sentent bien, qu'ils passent un moment agréable. C'est dans cette optique que l'alcool intervient, jouant pleinement son rôle désinhibant. L'alcool est en Chine un puissant vecteur de socialisation. Il n'y a pas de repas sans que des toasts soient portés.
Les sentiments de colère, de joie, de déception ou d'étonnement s'extériorisent davantage dans les cultures d'Occident alors qu'ils paraissent mieux contrôlés en Asie. Je pense que ce cliché culturel possède sa part de vérité. Il n'est pas facile de contrecarrer une tradition comportementale millénaire. L'alcool peut alors aider à faire tomber ce masque opaque, l'espace de quelques heures, le temps qu'il faut pour offrir à son entourage un peu de son vrai soi.
Accepter de boire avec un interlocuteur, c'est tout simplement accepter de s'ouvrir à lui. C'est l'autoriser à voir qui se cache derrière notre façade, permettant ainsi d'entrer dans une relation d'intimité. Pour qu'il y ait intimité, il faut qu'il y ait rapprochement. Pour qu'il y ait rapprochement, il faut qu'il y ait parité. La parité n'est alors possible que si les barrières sociales, culturelles ou intellectuelles tombent le temps de l'entrevue. L'alcool permet alors de remettre tout le monde à niveau, lissant ainsi toutes ces différences qui, en temps normal, ne permettraient pas une relation naturelle.
C'est toujours celui qui invite (car en Chine on ne partage jamais l'addition, même entre amis) qui prend l'initiative du premier toast, remerciant ainsi l'assemblée d'être réunie en sa présence. Ce rituel immuable marque le début du repas et des premiers coups de baguettes.
C'est aussi le top départ d'un jeu très intéressant de sollicitations individuelles qui va se mettre en place, de manière informelle, autour de la table. C'est alors que va s'enclencher, dans l'apparente indifférence d'un repas convivial, un subtil enchaînement de sollicitations où chacun va trinquer avec l'ensemble des membres mais de manière exclusive, comme pour mieux individualiser ses considérations. Si nous sommes invités à un repas en Chine, il est important que nous prenions l'initiative de trinquer avec chacun des invités, mettant ainsi en avant toute l'estime que nous leur portons. Eux aussi nous solliciteront au cours du repas. Attention alors à ne pas rester passif attendant d'être interpellé pour trinquer et donner ainsi l'impression de seulement recevoir le respect des autres, sans prendre l'initiative d'en offrir. Omettre de trinquer avec l'un des membres en présence peut être perçu comme un affront par l'oublié(e) du soir.
Jérôme Berny
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