Tourisme : la directive européenne menace 4.000 emplois, Paris doit agir

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Alain Capestan et René-Marc Chikli
Alain Capestan et René-Marc Chikli (Crédits : DR)
Le secteur du tourisme est économiquement stratégique pour la France. Or la directive européenne que finalise Bruxelles va réduire son activité et menace l'emploi, notamment en modifiant les conditions de la concurrence. Le gouvernement français doit se mobiliser pour éviter de telles conséquences. Par René-Marc Chikli, président du SETO (syndicat des entreprises de tour operating) et Alain Capestan, directeur général du groupe Voyageurs du Monde.

Alors que la destination France conserve le premier rang mondial avec 84,7 millions d'arrivées de touristes internationaux et le 3e rang en terme de recettes (42,7 milliards d'euros), alors que les entreprises de tour operating et les agences de voyages sont très actives sur les voyages à l'étranger - 5.000 entreprises, 30.000 salariés et 26 milliards d'euros de volume d'affaires annuel -, il est à déplorer que ce secteur professionnel soit aussi peu considéré  par les dirigeants français.

Un axe prioritaire qui mériterait qu'un ministère lui soit réellement dédié. Le secteur du tourisme est même désormais partagé entre deux ministres : celui des Affaires étrangères et celui de l'Economie et des Finances. Cela est d'autant plus dommageable que depuis 2007 et la réforme générale des politiques publiques, ce secteur professionnel n'a même plus une administration qui lui est entièrement dédiée puisqu'elle a été aspirée au sein de la nouvelle direction générale des entreprises à Bercy.

Un climat géopolitique tendu

Au final, le secteur du tourisme n'est pas représenté à la hauteur de son poids économique, en particulier à Bruxelles, alors que s'y traitent des questions aussi stratégiques que l'actuel projet de directive européenne relative aux  « voyages à forfait et aux prestations de voyage assistées ».

Les entreprises du secteur du tourisme sont confrontées aujourd'hui à de très grands bouleversements de nature conjoncturelle et structurelle. Le climat géopolitique tendu que connaissent de nombreuses destinations a eu de fortes répercussions sur les ventes ces derniers mois, impactant les résultats de façon inquiétante. Parallèlement, les profondes mutations technologiques et les évolutions du comportement et des modes de consommation des voyageurs nécessitent pour elles adaptation et lourds investissements.

 Un secteur porteur dans les années à venir

Ce secteur attend donc des pouvoirs publics une attention et un accompagnement effectif de leurs entreprises dans ce monde en mutation. Cette attente est d'autant plus légitime que le secteur du tourisme est identifié comme l'un des secteurs porteurs dans les années à venir et qu'il entend prendre toute sa place dans la relance de l'économie française et dans la création d'emplois, un des objectifs majeurs de notre gouvernement. Nos entreprises ont procédé aux investissements qui leurs ont été demandés par les pouvoirs publics pour créer les conditions d'une parfaite sécurité, pour garantir leurs voyageurs. Cela a été fait. Et aujourd'hui, après cet investissement massif, nos entreprises se sentent lâchées voire trahies.

Les entreprises du tourisme se battent au quotidien, notamment les tour-opérateurs, pour résister, dans un contexte particulièrement tendu et concurrentiel. Elles affrontent des concurrents souvent basés à l'étranger et hors Union Européenne (UE), qui ne sont pas soumis aux mêmes obligations, produisant à moindre coût dans un contexte de concurrence déloyale.

Le tour operating a perdu 10% de sa clientèle

Au cours des années 2010 à 2014, le secteur du tour operating a subi une baisse d'activité de 9,8 % et a perdu 10 % de sa clientèle. Ses pertes cumulées ont dépassé 120 millions d'euros sur ces exercices. Les restructurations opérées par les opérateurs pour adapter leurs modèles économiques ont eu pour conséquences la multiplication de plans sociaux avec la suppression de plus de 1.500 emplois chez des acteurs majeurs de la profession pour cette période. A ce triste constat, s'ajoutent les multiples liquidations dans le plus grand silence de  petites structures qui ne salariaient que quelques employés.

Dans ce contexte crispé, le projet de directive européenne relative aux « voyages à forfait et aux prestations de voyage assistées » n'a fait qu'accentuer le malaise et la colère qui règnent actuellement chez les professionnels du tourisme.

La désintermédiation favorisée

Le projet de texte favorise la désintermédiation déguisée en forfait. Ne pas se tromper, se fabriquer soi-même son voyage à partir du site d'un transporteur menant à un site de réservation hôtelière et/ou un site de location de voiture par exemple, ne sera pas considéré comme un forfait dans la nouvelle directive et donc ne sera couvert par aucune garantie contrairement au même type de prestations proposées en forfait par un professionnel.

A l'opposé, ce projet met à la charge des organisateurs professionnels de voyages de nouvelles contraintes qui ne manqueront pas de fait d'augmenter significativement leur coût de production. Assurément, si le projet de directive venait à être adopté en l'état, les conséquences seraient dramatiques.

L'idée première de cette directive, à l'échelon européen, était de renforcer la protection du consommateur en lui laissant le choix. Louable sur l'intention que nous soutenions, mais désormais totalement détourné de son objectif initial, ce projet crée, après un parcours d'élaboration purement administratif, une nouvelle distorsion de concurrence insupportable pour les entreprises françaises du tourisme, dépouillant littéralement le voyageur d'une véritable protection. Ce dernier ne sera plus garanti, il lui appartiendra seul de s'assurer de la sécurité de la destination et nous pouvons parier que le nombre de litiges devant les tribunaux ne manquera pas d'exploser, notamment au moyen d'actions de groupe menées par les associations de consommateurs.

Bruxelles décide, le gouvernement s'incline

Une fois de plus, sans verser dans les lieux communs, Bruxelles décide, le gouvernement s'incline sans véritable concertation avec les professionnels, au risque de les asphyxier et les consommateurs vont trinquer !

Cela pourrait être compréhensible si le consommateur était livré à des professionnels peu scrupuleux, mais ce n'est pas le cas en France. Bien au contraire, l'exemple du tsunami  en 2004 ou du volcan islandais en 2010 ont bien montré à quel point ils étaient capables de se mobiliser bien au-delà de leurs engagements contractuels pour rapatrier les consommateurs en difficulté.

Ceci pourrait aussi se comprendre, si tous étaient soumis aux mêmes règles de concurrence. Mais tel n'est pas le cas. Alors oui, cela suscite de la colère dans la profession car ce projet de directive européenne, qui s'applique aux prestations de vente « à forfait », permet à certains opérateurs, spécialisés dans la désintermédiation, de pratiquer des ventes de forfait déguisées, ce tour de passe-passe résultant d'une longue opération de lobbying.

Oui, les raisons de la colère sont multiples et fortes dans notre profession, parce qu'au final nos consommateurs sont trompés à bas coût ! Les exemples récents de condamnation à des amendes pénales élevées, et justifiées, de plusieurs comparateurs de vols qui vous permettent également d'aller sur des sites de réservations hôtelières, de réserver votre hôtel en imposant des tarifs insoutenables aux hôteliers, montrent le peu de fiabilité de ces professionnels et illustrent parfaitement leur attitude !

Colère dans la profession

Colère dans la profession aussi parce que les entreprises exerçant ce type d'activité en France, qui s'organisent pour échapper aux dispositions de la directive produisant à moindre coût dans un contexte de concurrence déloyale et celles implantées dans d'autres pays de l'UE, où la législation est moins contraignante, pourront désormais exercer sans être soumises à cette directive et donc aux mêmes obligations, au préjudice des consommateurs et de nos entreprises.

En effet, Bruxelles, qui n'est pas à un paradoxe près, annonce la protection du consommateur comme objectif, mais avec son invention de la prestation de vente assistée, les instances européennes ont plié et créent donc une nouvelle catégorie qui permet à des opérateurs de procéder à une vente à forfait déguisée et légalise, en somme, la concurrence déloyale !

Une perte de 150 millions d'euros par an

Ce projet de directive européenne relative aux « voyages à forfait et aux prestations de voyage assistées », c'est assurément, à court terme, une perte de 150 millions d'euros par an pour le secteur du tourisme et la destruction de 4.000 emplois.

La véritable protection du consommateur, le soutien à un secteur économique porteur et la préservation de 4.000 emplois sont donc les enjeux du dernier round de négociations à Bruxelles qui vient de débuter.

Une obligation de résultat pour le gouvernement

Depuis plusieurs mois, nous avons demandé une reprise en main de ce dossier au plus haut niveau de l'Etat, avec une vision politique stratégique, c'est certainement une des pages les plus sombres de ce secteur qui va s'écrire, dans un contexte où chaque emploi préservé compte : il serait, ainsi, irresponsable de ne pas agir !

La France, dans le cadre de la fin des négociations en cours, doit défendre les consommateurs, l'emploi et ses entreprises. Il est encore temps ! C'est possible, c'est indispensable et le gouvernement a, compte tenu des enjeux, une obligation de résultat.

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Commentaires
a écrit le 26/02/2015 à 18:44 :
ça interresse tellement Hollande , qu'il n'y a même pas de ministre du Tourisme ! par contre n, lui , il en fait du tourisme ! 3 jours en Indonésie pour jouer au "petit homme vert" , alors qu'il y a plus de 5 millions de chômeurs à s'occuper ! mais c'est pas son problême ! son souci c'est qu'il n'y ait pas de candidat "vert" en 2017
a écrit le 26/02/2015 à 15:53 :
Dogmatisme contre Pragmatisme.. qui aura le dernier mot!
a écrit le 26/02/2015 à 15:53 :
Arf...si le gouvernement faisait quelque chose d'utile, ça se saurait.
Les français méritent leur avenir à la grecque et ils l'auront.
D'autres pays ou civilisations se sont plantés et la terre tourne encore.
Bon, pour ceux qui ont des enfants, il faut les préparer à quitter le pays, tout en gardant un petit pied à terre à Paris, histoire de passer du bon temps.
a écrit le 26/02/2015 à 14:34 :
Le gouvernement- défendant l'emploi, vous rigolez !!! il ne s'intéresse qu'au mariage pour tous , au dialogue social , aux taxes diverses ...etc. Ils ont fait quoi depuis 2 ans pour l'emploi . (Mis à part Le Drian et son support aux ventes)
a écrit le 26/02/2015 à 13:43 :
Je ne comprends pas qu'un Pays comme la France et dont le tourisme génère le oste d'entrée de recettes le plus imporant , fermes ses magasins et autres restaurants le Wee-End.

Barcelone est ouvert tout le temps. Tellement ouvert que certains Français y font leurs emplettes.
a écrit le 26/02/2015 à 13:11 :
Messieurs. Vos concurrents ont mieux travaillé àque vous à Paris et à Bruxelles (et dans les 26 autres capitales) Retroussez vos manches et entamez vous aussi "une longue opération de lobbying". Dur, dur de comprendre l'Europe au delà des lieux communs réducteurs franco-français!
a écrit le 26/02/2015 à 12:59 :
Quel est le lobby derrière cette directive, sachant que Bruxelles ne fait qu'agir en fonction de lobbys divers et variés?
Réponse de le 26/02/2015 à 15:09 :
Ce qu'on sait, c'est quel lobby est derrière cette article: Celui des tour-opérateurs, profession vouée à dispaître à l'ère d'internet.
Réponse de le 26/02/2015 à 21:09 :
Sans rire, vous croyez qu'il n'y a pas de lobbies agissant auprès du gouvernement français ? Et vous croyez que les entreprises françaises ne font pas elles aussi de lobbying à Bruxelles ? C'est beau de vivre dans un rêve !

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