« Le salut de la Tunisie passe par l'investissement privé » (Mohamed Fadhel Abdelkefi, ministre du Développement)

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Mohamed Fadhel Abdelkefi, 46 ans, est le nouveau ministre tunisien du Développement, de l'Investissement et de la Coopération internationale.
Mohamed Fadhel Abdelkefi, 46 ans, est le nouveau ministre tunisien du Développement, de l'Investissement et de la Coopération internationale. (Crédits : Bruno Fanucchi)
Nouveau ministre tunisien du Développement, de l'Investissement et de la Coopération internationale, Mohamed Fadhel Abdelkefi (46 ans) accompagnait ces jours-ci à Paris le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed. Pour La Tribune, il fait le point sur les priorités économiques du gouvernement tunisien, en place depuis deux mois seulement, mais qui écarte radicalement l'hypothèse d'une dévaluation du dinar.

Considérez-vous faire partie de cette nouvelle génération politique que l'on qualifie de « pragmatique » ?

MOHAMED FADHEL ABDELKEFI - Je pense l'être, mais mon patron l'est aussi. On nous demande beaucoup, mais en deux mois on a déjà fait redémarrer le phosphate, qui était en panne depuis quatre ans et demi. Nous avons réglé l'important problème de Petrofac : désormais, il n'y a plus aucun bateau en rade au large de Radès (le port principal de Tunis qui assure 80 % du commerce étranger, ndlr), situation inédite depuis 2010. Nous nous sommes aussi attaqués à la contrebande, avec une brigade spécialisée, et nous avons à notre actif plusieurs descentes dans des dépôts de contrebande que nous avons saisis et montrés à la télévision pour faire passer le message qu'il est grand temps d'appliquer les lois !

Quelles sont les priorités du gouvernement de Youssef Chahed ?

La première, c'est de rétablir la rigueur économique et de maintenir la stabilité politique. Il nous faut aussi continuer d'investir énormément dans la sécurité, bien que cela nous coûte très cher et que l'on achète des équipements militaires au prix du marché. Cela n'est pas normal pour un pays qui défend les marches Sud de l'Europe, à la frontière libyenne !

Quelle situation économique avez-vous trouvée à votre arrivée ?

C'est un peu compliqué car nous avons d'un côté des accords avec le FMI qui veut geler les salaires de la Fonction publique et de l'autre les syndicats avec lesquels l'ancien gouvernement a signé un accord d'augmentation de salaires. La loi de Finances va bloquer les salaires en 2017 et 2018 et nous négocions. En moins de cinq ans, nous avons doublé la masse salariale qui est passée de 6 milliards à 13,7 milliards de dinars. Cela n'est plus tenable.

Et les autres indicateurs économiques ne sont guère meilleurs...

Au bout de cinq ans de transition, on se retrouve face à des chiffres effrayants, comme le doublement de la dette publique passée de 25 à 55 milliards de dinars, un déficit public de l'ordre de 6,5 % du PIB et, à l'arrivée, 80 % des revenus fiscaux paient les salaires. Nous n'avons plus aucune marge de manœuvre sur les finances publiques et les investissements de l'Etat, nécessaires pour les routes, les autoroutes, les hôpitaux, etc.

Notre salut passe donc par l'investissement privé, local et international. Car la Tunisie - malgré tous ses problèmes - reste  incontestablement le site le plus compétitif de la rive sud de la Méditerranée.

Qu'attendez-vous de la France, premier investisseur en Tunisie ?

Nous avons eu un énorme soutien politique dans le monde, mais ce bonus de sympathie autour de la Tunisie, seule transition du « Printemps arabe » qui s'est faite dans le calme, ne s'est pas transformé en un bonus économique. François Hollande comme Manuel Valls ont réaffirmé leur soutien politique à la Tunisie. Tous les deux ont parlé de la relance du tourisme et de la nécessité d'inciter les entreprises à aller investir en Tunisie. Il nous faut ramener les investisseurs en Tunisie, qu'ils gagnent de l'argent chez nous et que nos jeunes travaillent chez eux pour sortir d'un certain désespoir, qui peut les faire basculer dans la radicalisation.

C'est l'objectif de la conférence , que vous organisez à la fin novembre à Tunis, et dont l'objectif est d'attirer les investisseurs privés...

Notre premier objectif, c'est de restaurer l'image économique de la Tunisie dans le bassin méditerranéen. Car il y a plusieurs domaines dans lesquels la Tunisie peut se considérer comme un hub subsaharien pour l'Afrique et un trait d'union avec l'Europe : les TIC, le médical, le tourisme, les textiles, les filières aéronautiques et les composants automobiles... autant de secteurs où la Tunisie a des compétences réelles et reconnues pour être un site, si ce n'est le site de référence. D'où une loi d'urgence économique qui dit aux investisseurs étrangers : vous avez désormais un seul interlocuteur, c'est notre Ministère, qui va simplifier toutes les autorisations administratives pour s'installer chez nous.

Un guichet unique ?

Nous n'en sommes pas là, mais nous déroulons déjà un « tapis rouge » avec un vis-à-vis unique pour faire arriver à bon port les meilleurs projets d'investissement. Pour redorer l'image de la Tunisie, il y aura lors de cette Conférence des 29 et 30 novembre quelques signatures et effets d'annonce dans les TIC, les infrastructures, les banques, etc. Il y a réellement un potentiel de croissance énorme en Tunisie.

On parle d'une dévaluation du dinar...

Non, jamais de la vie ! Nous avons connu une dévaluation compétitive implicite, pas une dévaluation administrative. Mais la Banque centrale cote correctement le dinar. Nous ne sommes pas dans une logique de maintenir artificiellement le dinar fort. Une certaine dévaluation, qui a été glissante sur cinq ans, a rendu la Tunisie encore plus compétitive.

Vous êtes ministre depuis deux mois, c'est la première fois que vous accédez à des responsabilités gouvernementales. Comment avez-vous réagi lorsque le Premier ministre Youssef Chahed vous a sollicité ?

Quand Youssef Chahed m'a appelé pour me proposer ce portefeuille dans un gouvernement d'union nationale, je n'ai pas hésité une seconde, même si ma vie a totalement changé. Je pensais que l'on travaillait moins dans la Fonction publique, mais c'est tout le contraire. On travaille encore plus que dans le privé et j'ai des journées interminables... Mais j'ai cette chance d'appartenir à une équipe resserrée autour du Premier ministre, une équipe jeune qui a envie de faire bouger les choses et qui a la liberté d'entreprendre. Après avoir fait voter, deux semaines seulement après mon arrivée, la nouvelle loi régissant les investissements en Tunisie, j'ai maintenant plusieurs échéances à assumer : réussir la Conférence sur les investissements, les 29 et 30 novembre prochains, puis celle faire de voter et mettre en place le Plan quinquennal 2016-2020.

Propos recueillis par Bruno FANUCCHI

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Commentaires
a écrit le 14/11/2016 à 17:20 :
Ha ! Christian Clavier a enfin changé de métier.

Merci beaucoup aux tunisiens de l'avoir récupéré c'est pas qu'il soit méchant hein mais un poil soulant quand même...

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