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OpinionsGénération deuxième gauche

De la Sorbonne à la place de la République

Photo de Ivan Best

Pierre-Yves Cossé

Publié le 20 mai 2016 à 05:30

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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En 1968, cette couche de la population qui s'intéresse à la chose publique et éprouve un besoin irrépressible de s'exprimer, d'échanger et de confronter les points de vue était à la Sorbonne. Aujourd'hui, elle est place de la République. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Il fut un temps, pas si lointain, où le centre de la Place de la République était quasiment inaccessible aux piétons. Après les aménagements, longs et coûteux, décidés par Bertrand Delanoë, la place est devenue un lieu idéal et symbolique pour des rencontres militantes, diurnes et nocturnes, sous la protection d'une Marianne en bronze, triomphante et pacifique. Je ne sais si Delanoë avait prévu cet usage. Une fois achevée la période chaude, notre Marianne aura besoin d'un bon coup de karcher. Il est vrai qu'elle en a vu d'autres.

Je me souviens du 4 septembre 1958 : devant le monument De Gaulle présentait la constitution de la cinquième république. La mise en scène fut grandiose et le spectacle télévisé (nous étions à ses débuts) fit pleurer dans les chaumières, si l'on en croit le bloc-notes de François Mauriac.

« Démocratie directe et publique »

Nous étions moins nombreux ce lundi de Pentecôte après midi. Le paysage était paisible, pas de police apparente (les policiers se tenaient sur les boulevards attenants) pas de haut-parleur bruyant, des nuages sans pluie. Autour du monument, quelques groupes peu occupés, l'un escaladait une statue pour accrocher un nouveau calicot, l'autre réglait sa sono, d'autres montaient une plate-forme. Beaucoup fumaient ou buvaient, surtout des hommes de toutes couleurs. A priori, des personnes inoccupées venues passer la journée, sans intention de participer à des ateliers, elles accueillent cordialement les visiteurs. Mon grand âge me vaut une offre de boisson de la part d'un grand black.

Les « professionnels » de ce genre de rencontres sont là : libertaires avec leur librairie, mouvements écolo, dont les adversaires de l'aéroport de ND des Landes et auteurs d'ouvrages ésotériques destinés à sauver le monde et essayant de vendre leurs œuvres.

Sous une tente montée par le DAL (droit au logement) un film militant sur des expulsions à Romainville est projeté. Le public, plutôt âgé, assis sur des toiles, manifeste sa satisfaction : une famille a vu reconnaître ses droits par la Cour d'Appel, des petites filles défilent en chantant « A bas l'Ecole » Puis viendront des témoignages de femmes expulsées qui jusqu'ici n'avaient jamais pu se faire entendre.

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Sur le sol est marqué « Démocratie directe et publique » Sont assis autour une quinzaine de participants à l'atelier, plus des mecs que des filles, de tout âge, des « souchiens » sérieux, un cahier de notes et un crayon à la main, Une caméra équipée d'un micro tente de filmer et d'enregistrer mais l'on entend mal avec les bruits de la rue. La question en discussion est difficile et sans issue. Comment éviter les redites, les répétitions, la lassitude engendrée par des débats interminables sans conclusions ? Faire alterner les pour et les contre ? Surveiller strictement la durée des interventions ? Synthétiser régulièrement les points de vue exprimés ? La liberté totale d'expression est le leitmotiv du débat.

Transformer la place de la République en place Maidan

L'atelier « violence » est plus nombreux, plus jeune et plus diversifié : des filles et pas seulement des souchiens. Il est aussi mieux équipé, un haut parleur passe de mains en mains et les intervenants sont tous compréhensibles. En 2016, un grand nombre de Français savent s'exprimer avec aisance en public. Sur cette question centrale, les opinions et les expériences sont extrêmement variées.

Un jeune homme évoque une expérience personnelle, celle de la place Maidan à Kiev : les manifestants sont restés en permanence jour et nuit devant une police qui les attaquait, il y eut des blessés et des morts (une dizaine...) et un beau matin la police impuissante a déposé les armes, le gouvernement a destitué le président qui s'est enfui. Le jeune homme rêve de transformer la place de la République en place Maidan, là où la violence institutionnelle a été mise en échec.

Un militant, plus âgé et plus chevelu, préfère la notion de « résistance » à celle de violence. La résistance, c'est d'abord un comportement personnel. A la dernière manif, lorsque les CRS ont lancé des grenades lacrymogènes, il ne s'est pas enfui, il a ajusté ses lunettes, son foulard, sa casquette et il a attendu. La Résistance, c'est sa règle de vie, à l'égard des banques, des employeurs, des supermarchés et de toutes les institutions. Si tous résistaient à sa manière, la société capitaliste s'effondrerait. Le changement, il est d'abord individuel, l'obstination est nécessaire.

Le syndicaliste aux cheveux grisonnants est pédagogue. Certes, la violence est inévitable dans toute action collective mais il y a violence et violence. Trois millions de manifestants dans la rue, c'est de la violence, en particulier pour les pouvoirs en place. La grève générale, c'est aussi de la violence. De la bonne violence alors que la bagarre et les coups doivent venir en dernier, ils conduisent le plus généralement à l'impasse et à l'échec.

Un code muet

Les participants qui s'expriment sont convaincus que la violence est un piège tendu par la force publique pour déconsidérer le mouvement, voire par les casseurs, absents ce jour et à cette heure. Certains incitent à la prudence, ne perdons pas notre liberté actuelle de nous réunir et de débattre. Cette liberté, elle n'existe pas dans beaucoup de pays étrangers.

Nuit Debout utilise un code muet, que je ne connais pas, pour exprimer accord ou désaccord. Lever les mains et les tourner, comme dans une comptine enfantine, semble être un signe d'approbation. La discipline est respectée. L'animateur tient une liste des intervenants et veille à ce que chacun parle à son tour.

Derrière les militants assis, des curieux, debout et en cercle, suivent les échanges avec attention, voire demandent à participer. Parmi eux, peut-être un représentant des ex-RG, qui fera une synthèse destinée à nos gouvernants et faisant ressortir l'extrême diversité des personnalités et des discours. Bien sûr, elle ne serait pas destinée à notre premier ministre, pour qui chercher à comprendre, c'est déjà être complice.

Un désintéressement à mettre à l'actif de la société française

Les effets directs de Nuit Debout sur la vie politique seront probablement faibles, les effets indirects et diffus plus importants. Un mouvement de ce type, mobilisateur pendant autant de temps, est nécessairement la matrice de vocations et d'initiatives qui apparaitront progressivement.

Ce qui est certain, visible et positif, c'est la permanence en France d'une couche de la population qui s'intéresse à la chose publique et éprouve un besoin irrépressible de s'exprimer, d'échanger et de confronter les points de vue. Elle ne peut le satisfaire à travers les institutions existantes. En 2016, elle le fait Place de la République. En 1968, c'était à la Sorbonne.

Elle rêve de changer la société. Saluons son désintéressement. Il est à mettre à l'actif du bilan de la démocratie française.

Pierre-Yves Cossé

Mai 2016

Pierre-Yves Cossé

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