Au rond-point, faites demi-tour

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Lors de mes dernières vacances, je m'étais fait la promesse de réduire mon addiction au numérique. Sacha Guitry avait résumé ce type de bonne résolution en rappelant qu'il faut se faire des serments à soi-même, et ceux-là, les tenir...
Promesse presque tenue comme en témoigne la notification automatique de mon IPhone me félicitant d'avoir réussi à faire baisser mon temps d'écran, -en d'autres temps, on aurait parlé de « temps de cerveau disponible » - de 46%. Seule entorse à ce serment « digital detox », l'usage intensif du GPS sur les routes de France. Autant le dire tout de suite, ma bonne conscience avait d'emblée exclu cette voix prophétique du décompte de la consultation d'écrans en tous genres.
La conduite pendant de longues heures me permit de prendre un léger recul sur l'usage de cette technologie conçue pour libérer l'humain de ses errances géographiques. Technologie clé de notre monde moderne, on s'est habitué à se fier à elle les yeux fermés. Dès la destination rentrée dans la machine, une voix nous susurre qu'elle saura nous conduire à bon port, façon de nous dire que la trentaine de satellites qui tournent à plus de vingt kilomètres au-dessus de nos têtes veilleront sur nous, quoiqu'il arrive. Corvéable à merci, s'échinant sans cesse à rectifier notre itinéraire pour être certain que nous empruntons le bon chemin, GPS n'a qu'un objectif : nous faire arriver à destination le plus vite possible, comme en témoigne le drapeau à damiers, symbole de ces derniers mètres à franchir avant d'atteindre notre ligne d'arrivée.
Nous ne suivons pas GPS, nous lui obéissons au doigt et à l'œil. Et s'il nous prenait l'envie de nous écarter de ses instructions, ni une ni deux, la machine sait nous remettre dans le droit chemin. Au début, avec tact, en nous suggérant de rectifier notre cap, puis en se faisant plus insistante si nous persistons dans l'erreur : « Au rond-point, faites demi-tour dès que possible !». « Errare humanum est » s'oppose à « Deus ex machina » en une sorte de synthèse de nos vies numériques.
De retour dans notre siècle, Étienne de La Boétie, l'auteur du « Discours de la servitude volontaire » se serait régalé à scruter la façon dont l'usage du GPS réussit à dompter notre libre-arbitre lorsque nous suivons sans broncher ses instructions littéralement tombées du ciel. Qu'en sera-t-il demain de nos libertés de mouvement lorsque nos futures voitures seront équipées de technologies «Full self driving » (FSD), systèmes de conduite autonomes appelés à décharger entièrement le conducteur de sa tâche. Si GPS est notre guide, Wayze, Google Map et autres Citymapper sont nos prophètes.
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En attendant ce moment où nous pourrions être en permanence placés sous l'œil synoptique de ces satellites en charge de toutes nos mobilités, ce qui est déjà largement le cas, l'urgence immédiate consiste à solutionner les défaillances répétées de ce système de guidage développé par les Etats-Unis au milieu des années soixante-dix à des fins militaires. Depuis quelques mois, avec en arrière-fond les conflits et tensions géopolitiques en Europe et au Moyen-Orient, les attaques contre le GPS se multiplient. Résultat : dans les cockpits ou sur les passerelles des navires marchands, les positionnements des avions et des bateaux ne sont plus aussi fiables et obligent même certaines compagnies aériennes à demander à leurs pilotes de se dérouter, voire de désactiver leurs systèmes de navigation au survol de certaines zones du globe, à l'instar de la mer Baltique, de la mer Noire ou au-dessus de l'Europe centrale.
La cause de ces « usurpations de signal GPS » se nomme « spoofing ». Elle est à rechercher du côté de certains Etats (la Russie étant régulièrement pointée du doigt) ou de pirates animés par la volonté de nuire, aidée en cela par le fait qu'il est assez facile de trouver sur internet des brouilleurs de signal GPS de la taille d'une clé USB. Dans ce contexte de vulnérabilité du GPS, et en attendant l'usage plus répandu d'autres systèmes de navigation, à l'instar de Galileo co-développé par l'Agence spatiale européenne, des industriels travaillent à la mise au point de nouveaux récepteurs capables de décrypter et de repousser les brouillages des signaux de localisation. Une véritable urgence consistant à protéger par tous les moyens cet acquis technologique aujourd'hui aussi indispensable aux livreurs de pizzas qu'aux flottes de navires qui sillonnent les océans ou aux milliards de personnes qui comptent sur le signal GPS pour se repérer dans les villes ou sur les routes.
Et si cette quête du GPS gommé de ces faiblesses potentielles devait encore prendre du temps, peut-être devrions-nous accepter les faiblesses de cette boussole des temps modernes. Sur les routes de France, l'été pourrait alors se transformer en une nouvelle invitation aux voyages en tenant compte des caprices de cette technologie. Ce que nous perdrions en précision géographique, nous le gagnerions en liberté. Se perdre un peu n'est-ce pas se retrouver soi-même ?