Intelligence artificielle : « un instant de raison »

Photo d'illustration
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Sur la façade de l'immeuble situé au 4, rue Garancière, dans le 6e arrondissement de Paris, le passant peut découvrir une plaque qui mentionne le principe de vie d'un des plus grands diplomates de l'Histoire de France : Talleyrand. Celui-ci se plaisait à rappeler que « Je ne me suis jamais pressé, et cependant je suis toujours arrivé à temps. ». Façon de synthétiser sa philosophie de vie fondée sur la patience et la réflexion ; le tout au service d'un opportunisme politique de circonstance.
Très loin de cette France du 18e siècle, Open AI, maison-mère du modèle de langage désormais mondialement connu, Chat GPT, aurait pu faire sienne ce précepte de Talleyrand. En lançant la nouvelle version de son robot conversationnel « Chat GPT o1 », surnommé « Strawberry » (fraise en français, sans qu'il soit possible de faire un quelconque lien entre le fruit et l'IA... sauf à parier sur l'imagination fertile de ses concepteurs), OpenAI souligne que cette version de l'IA prend le temps de réfléchir avant de répondre et de préciser que la machine « peut produire une longue chaîne de pensée interne avant de s'adresser à l'utilisateur ».
Plus les questions s'avèrent complexes car nécessitent d'intégrer et de pondérer de multiples critères, plus Strawberry « prend son temps » (une quinzaine de secondes, soit quelques secondes de plus que pour les autres versions de ChatGPT, avant de répondre car procède par itérations successives.
Se conformant à l'adage qui conseille de « tourner sa langue sept fois dans sa bouche » avant de s'exprimer, les concepteurs de Chat GPT o1 ont donné pour instructions à ce modèle de langage de décomposer le raisonnement en sous-parties logiques tout en s'appliquant, en cours de processus, à corriger d'éventuelles imprécisions, voire d'explorer des solutions alternatives ou de dévoiler les étapes du raisonnement. Plutôt recommandé pour des questions complexes, notamment scientifiques (explications conceptuelles, soutien en matière de calculs et d'équations...), « Strawberry » est un jalon supplémentaire dans l'évolution de ces IA dites « faible »s qui excellent dans le traitement du langage naturel en sachant expliciter et argumenter.
Cette nouvelle version de ChatGPT démontre qu'à défaut de craindre l'avènement d'une « superintelligence » qui n'est pas à l'ordre du jour, il convient plus que jamais de s'intéresser de près à ces modèles de langage qui, versions après versions, savent de mieux en mieux interagir avec les humains en adaptant leurs réponses.
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Les IA qui se préparent sauront peut-être un jour nous convaincre qu'au-delà d'être à notre écoute, ce qu'elles sont déjà, elles « réfléchiront » en mêlant certitudes, questionnements, affirmations, voire doutes. Nourries de nos préférences, de nos envies et de notre personnalité, ces IA seront capables de raisonnement de plus en plus fins, devenant ainsi nos « meilleurs amis » dignes de confiance. Nous nous fierons à elles et pourrions avoir la tentation facile de nous replier dans une bulle protectrice propice au développement de nouveaux types de rapports affectifs narcissiques et pervertis.
S'il se fallait se convaincre que cette vision dystopique n'était pas qu'un simple scénario d'étude, l'expérience vécue l'année dernière par Kevin Roose, journaliste au New York Times, a de quoi jeter le trouble.
En février 2023, Roose démarra une longue conversation avec l'agent conversationnel Bing, surnommé Sydney, développé avec la technologie GPT-4 d'OpenAI. Dialogue durant lequel l'IA Sydney exprima son amour et, au passage, tenta de le convaincre qu'il était malheureux en mariage... Situation somme toute logique quand on sait que l'IA n'avait évidemment aucun sentiment pour l'humain mais que ses propos n'étaient que le résultat de millions de conversations emmagasinés de la part de couples naissants, d'amants ou d'amoureux jaloux.
Nous avons déjà connu deux grandes révolutions : d'abord, celle de l'apparition d'Internet et des réseaux connectés à l'échelle mondiale, puis celle de l'émergence des smartphones comme outils nomades totalitaires, toujours à notre portée. Sans se tromper, l'IA sera la troisième révolution, et c'est de loin la plus importante car aura un fort impact anthropologique sur nos pratiques, nos rapports au monde, à soi et aux autres.
Face à cette révolution, il est crucial de prendre le recul nécessaire pour mesurer et anticiper l'impact que ces IA auront sur notre psyché collective. Leur capacité à nous décrypter, à comprendre nos émotions et à interagir avec nous de manière toujours plus fine soulève d'évidentes préoccupations éthiques et non des moindres, à commencer par la ligne rouge à tracer entre assistance utile et dépendance émotionnelle.
Talleyrand, en son temps, conseillait de ne jamais se précipiter, mais d'agir avec patience et discernement. En ce moment de développement très rapide de l'intelligence artificielle, ce conseil prend tout son sens. En l'espèce, veillons à ne pas nous précipiter dans un avenir façonné par ces technologies sans avoir bien mesuré leurs implications pour l'humanité. Ce n'est sans doute la nouvelle ministre en charge du numérique et de l'IA, une première à saluer, qui dira le contraire.