Mythologies américaines

Photo d'illustration
Rachel Wisniewski
Le monde des personnages Marvel est ancré dans la culture populaire des États-Unis. Apparus dans les années 1930, ces super-héros, figures mythologiques modernes, à l'image de Captain America, Wonder Woman, Flash, Spider Man, Batman ou les Quatre Fantastiques..., incarnent une Amérique messianique appelée à sauver le monde. Pour les concepteurs de ces héros iconiques porteurs de valeurs d'ordre et de liberté, le glaive de la justice, complété par la force de leurs extraordinaires pouvoirs, sont les armes à utiliser pour dissiper le chaos du monde.
Forcément manichéenne, l'idéologie politique véhiculée par ces bandes dessinées populaires ne fait pas dans la dentelle : d'un côté la défense du bien et des valeurs morales fondatrices des États-Unis (esprit pionnier, liberté, justice, sacrifice, résilience, persévérance, innovation scientifique...) et de l'autre, l'éradication du mal quel qu'il soit, surtout si celui-ci a pour objectif d'effacer cet imaginaire conquérant.
Dans ce flot conséquent d'analyses sur le sens à donner à ces élections présidentielles américaines, un parallèle surprenant se dessine entre les personnages de ces « comics » et les fondateurs, eux bien réels, de cette « Big Tech » américaine, ces entreprises technologiques géantes à l'instar des Elon Musk, Jeff Bezos, Peter Thiel (fondateur de Paypal) et autres Mark Zuckerberg. Si deux d'entre eux (Elon Musk et Peter Thiel) se sont ouvertement rangés aux côtés du candidat Trump, par ailleurs lui-même dépeint par ses supporters en « sauveur providentiel », ces « Quatre Fantastiques », par analogie avec la bande dessinée Marvel éponyme, ont tous, à des degrés divers, pour point commun de véhiculer cette image d'une Amérique conquérante et innovante.
Avec un langage souvent emprunté à la science-fiction et l'usage immodéré de visions futuristes, ces entrepreneurs-pionniers, hérauts d'un monde de technologies avancées, de libertés amplifiées, voire de vies prolongées incarnent cette culture populaire peuplée de mythes modernes.
Leur mission, à bien des égards quasi-divine, se pare d'une aura messianique alimentée par le pouvoir de leurs empires technologiques et la construction au millimètre de leur image personnelle. Un seul tweet de Musk, 203 millions d'abonnés sur « X », son réseau social, et c'est le cours des cryptoactifs qui fluctuent quand ce n'est pas des millions de réactions suite à un autre de ses messages (le 16 aout 2019 : « Nuke Mars ! ») sur l'impérieuse nécessité de coloniser la planète Mars et au passage de créer des « soleils artificiels » au-dessus de l'atmosphère martienne. Un seul essai publié par l'entrepreneur libertarien Peter Thiel - « De zéro à un / Comment construire le futur » - et c'est la reprise de l'idée que la démocratie telle qu'elle existe entrave la « véritable » liberté du peuple, pilier centrale de la société américaine.
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Quant à Jeff Bezos, iconique patron fondateur d'Amazon, créateur de la société spatiale Blue Origin et patron de presse avec le New York Times, il pourrait lui aussi trouver sa place dans la galaxie Marvel en incarnant le milliardaire-innovateur Tony Stark, alias Iron Man. Un peu plus en retrait, bien que régnant sur un empire (notamment Facebook et Instagram) qui, quotidiennement, s'adresse à plus de 2,5 milliards d'utilisateurs, Mark Zuckerberg « se contente » de vouloir créer un nouvel univers numérique parallèle : le métavers.
Les entreprises de ces héros populaires jouent un rôle similaire aux mythologies modernes décrites par le philosophe-sémiologue Roland Barthes : elles ne se contentent pas seulement de vendre des produits ou des services, mais promeuvent une certaine vision du monde qui tend à devenir des normes, façonnant ainsi la manière dont la société se perçoit et interprète la modernité. Musk, Zuckerberg, Bezos et en son temps Steve Jobs sont les héritiers modernes de ces mythes fondateurs étatsuniens, chacun incarnant une version actualisée de cette nouvelle frontière, à présent technologique, à conquérir.
À des degrés divers, ils sont devenus des figures emblématiques qui, dans l'imaginaire collectif de ce pays, perpétuent l'idée que le succès et le progrès sont atteignables grâce à l'innovation et l'audace. La société américaine continuant de se construire sur ce besoin de figures emblématiques, à présent incarnées par ces « Big Tech » en tant que nouveaux repères idéologiques et modèles de réussite.
Dans ce paysage où la réalité flirte souvent avec la science-fiction, ces figures de proue de la « Big Tech » détiennent par ailleurs une immense responsabilité, ne serait-ce qu'en matière de diffusion d'informations. Comme l'écrit Julie Martinez dans son tout récent essai IA et fake news, « les GAFAM ont profondément transformé notre rapport à l'information et à la politique ». Le fait que les fausses informations se diffusent aujourd'hui beaucoup plus rapidement que les vérités, n'est pas étranger au poids numérique de ces plateformes créées par ces démiurges du numérique, surtout s'ils s'érigent en protecteurs de la vérité, si possible la leur...
À l'heure de la désinformation numérique généralisée, ce pouvoir démesuré sur l'information se transforme en une arme redoutable. Jouissant d'une telle notoriété, voire d'une incontestable aura, ces « Quatre Fantastiques » ont la capacité d'orienter, de faire ou de défaire des opinions publiques et partant de garantir la stabilité sociale d'un pays et au-delà. Nul besoin de revenir sur l'usage immodéré du numérique couplé à la puissance de l'IA lors de la campagne électorale américaine pour illustrer cet état de fait.
Sur ce sujet crucial pour nos démocraties, nos « Quatre Fantastiques » feraient bien de s'inspirer des propos d'un autre membre de la famille de ces super-héros : Peter Parker, alias Spider-Man. Sa réplique est connue : « With great power comes great responsability », autrement dit, « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Souhaitons que cet adage entendu dans la bouche d'un héros Marvel soit de mise à l'aube de ces quatre années d'une nouvelle présidence américaine...