Donner du sens

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(Crédits : DR)
Dans le cadre du cycle de cours « Humanités & Sociétés » à destination des étudiants de l'Institut de Technologie et de l'Innovation de Paris Sciences et Lettres (PSL-ITI), Emmanuelle Barbara a décrypté avec les étudiants les bouleversements actuels sur le monde du travail, la société et le droit. Par Emmanuelle Barbara, Benjamin Tainturier et Marianne Urmès

Comment qualifieriez-vous notre époque ?

Nous vivons une transformation incroyable, qui touche les Institutions comme les individus. Ce qui m'impressionne le plus ce sont les ponts qui s'établissent entre le politique, le juridique, le sociologique, l'économique, et le numérique évidemment. Certainement, les nouvelles technologies, comme choc exogène, et la financiarisation de l'économie, comme mutation endogène sont en train de mettre fin au vieux modèle fordiste qui avait fait ses preuves au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Alors que notre monde mute, notre modèle social lui s'effrite. Nous multiplions les lois dans le code de travail, lois qui sont davantage des rustines que de vraies transformations. Il y a une vraie distorsion entre la réalité du code et la manière dont aujourd'hui on la contourne.

Que dire dans ce contexte sur l'évolution du contrat de travail ?

Nous assistons à un changement des rapports entre employeur et employé, marquant la fin de l'obéissance, la fin de la subordination comme socle du contrat de travail. Les rapports sont davantage basés sur la coopération, où ce n'est plus l'employeur qui est l'origine de l'initiative, mais le salarié qui la prend. L'accord d'entreprise du 27 septembre, signé chez Orange, va par exemple dans ce sens. Il organise la manière de travailler en glissant d'un management de projet à un « management collaboratif ». Cette remise en cause du fonctionnement top-down est en réalité un tour-de-force, s'inscrivant à contre-courant de la tradition jacobine française. Il plébiscite la communication, la coordination et le partage de ressources.

La jeune génération fait également bouger les lignes : elle recherche d'abord l'accomplissement, n'entend plus aliéner son temps de travail sans qu'il y ait de sens, elle chercher à éviter les heures fixes de travail sans grande marge de manœuvre, elle attend plus de flexibilité et s'éloigne du salariat classique.

16 % de la population cumule aujourd'hui des statuts en France et pourtant l'emploi est synonyme de salariat en France, tout le reste n'est vu comme des ersatz d'emploi et ne sont pas bien considéré. Devant les formes de travail qui s'imagineront demain, la sécurité sociale devra aussi nécessairement se réinventer. Elle était conçue pour se calquer sur le salariat. Alors bien évidemment, le salariat ne disparaît pas en tant que tel, mais la société et la solidarité ne peuvent plus reposer sur les mêmes fondements que du temps du salariat généralisé.

Comment voyez-vous les entreprises évoluer ?

Nous l'avons vu précédemment, le contrat de travail doit s'amender et surtout pour tout ce qui touche au lien de subordination. Cet axiome de base est dépassé, précisément parce que notre économie n'a plus besoin de subordonnés. Elle a au contraire besoin de capabilités, de compétences mobilisables et remobilisables. L'heure n'est plus tant à la personne et à la subordination, mais à ses compétences et son agilité. Cela ne va pas, contrairement à ce que l'on croît, avec une dévalorisation des tâches en tant que telles, au contraire. Il faut lire à ce sujet l'ouvrage de M. Lallement  L'Âge du faire qui revisite le travail comme un geste esthétique authentique et redore le blason de l'homo faber.

Il faut surtout voir que le travail ne sera plus le même demain : 47% des emplois viendraient à être détruits par la technologie selon un rapport publié par l'université d'Oxford en 2013.

La clé pour l'entreprise est d'anticiper, de penser au rebond des salariés, de mettre au cœur de la gestion des talents la notion de mobilité. Une mobilité pour tous, valorisée, dans l'entreprise voire dans d'autres entreprises. Dans une logique de contrat à durée indéterminée à un même poste, la question de la formation est très faible et reste une problématique de l'employeur. Or cette transformation des métiers challenge le modèle existant : elle remet l'individu au centre de sa vie professionnelle, et au cœur de cette vie professionnelle vient l'acquisition continue de compétences. En d'autres termes, nous passons d'un Etat-providence à un Etat dans l'action qui doit donner à chacun les moyens de se réaliser.

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Avocat au Barreau de Paris depuis 1993 et Associé-Gérant du cabinet d'avocats August Debouzy depuis 2001, Emmanuelle Barbara, spécialiste en droit social, a créé le pôle Social d'August Debouzy. Son équipe compte aujourd'hui 30 avocats et intervient auprès d'entreprises nationales et internationales dans tous les domaines du droit du travail et dans l'élaboration de leur stratégie RH. Elle enseigne à l'Ecole du Droit de Sciences Po Paris et à l'Université de Paris I, participe activement aux débats et réflexions sur l'évolution du droit social en France et de ses enjeux pour les entreprises auprès du MEDEF et s'implique au sein de nombreux Think Tanks. Emmanuelle Barbara est membre du Comité Directeur de l'Institut Montaigne, et depuis 2007, membre du conseil d'administration de l'Agence Centrale des Organismes de Sécurité Sociale (ACOSS) en qualité de personnalité qualifiée.

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Commentaires
a écrit le 03/12/2016 à 8:38 :
Pas un mot sur le role de l'énergie dans le développement de l'économie. Nous sommes encore au moyen age dans nos écoles d'économie.
a écrit le 02/12/2016 à 16:03 :
Encore un discours qui ignore la profonde crise économique dans laquelle nous a installé notre oligarchie financière.

On ne peut pas aboutir à un bon raisonnement sans avoir fait un bon bilan et donc sans être capable de prendre du recul sur les événements.

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