Les smartphones vont-ils tuer la photographie ?

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(Crédits : Reuters)
Les smartphones démocratisent les clichés, mais font beaucoup de mal aux photographes, et à l'art de la photographie...

Au cours de l'histoire, plusieurs mouvements et avancements technologiques ont tenté de rendre la photographie en tant que médium artistique plus accessible. Mais la caméra de smartphone et les applications de retouche d'images, cela ne va-t-il pas un peu trop loin ?


La vie avant les smartphones

En 1888, George Eastman révolutionne la photographie en inventant le premier appareil photographique portable, le Kodak. Tout d'un coup, presque tout le monde pouvait prendre des photographies, horrifiant ainsi de nombreux photographes sérieux qui avaient l'impression que le public général, dénué de talent, était en train de s'approprier cette forme d'art. 25 ans plus tard, en 1913, Oskar Barnack, au Ernst Leitz Optische Werke, créé un appareil photo léger et de petit format en adaptant le format de film à 35 mm : la Leica. Oskar Barnack voulait rendre la photographie accessible à un public encore plus large et donner à ces personnes la possibilité de prendre des photos sans devoir utiliser des matériels coûteux et encombrants.

Son idée était qu'ils puissent prendre des photos naturelles de leur propre vie ; un changement radical par rapport aux portraits rigides et formels de l'époque. Il a conçu son appareil photographique comme étant « une partie intégrante de l'œil » ou encore « l'extension de la main ». Ces avancements n'ont fait qu'intensifier le débat autour de la photographie en tant qu'art : si n'importe qui pouvait prendre des photos, alors il n'était pas question que cette activité puisse être considérée comme forme d'art. 94 ans plus tard, l'iPhone lance une nouvelle révolution qui n'a pas seulement changé la façon dont nous prenons et observons les photographies, mais également la façon dont nous voyons le monde.

L'iPhone : renaissance ou destruction ?

L'introduction de l'iPhone en 2007 ne représente pas seulement un changement irrévocable dans le fonctionnement du téléphone portable et des communications par iInternet. Le lancement de l'iPhone et l'arrivée par la suite de l'App Store, à l'été 2008, ont marqué un changement fondamental dans le domaine de la photographie. Depuis, les photos prises avec un smartphone et celles prises avec un appareil photo numérique ont commencé à se ressembler. Cela s'explique surtout par l'appareil utilisé pour regarder les photos ; aujourd'hui, nous visualisons la plupart des photos sur nos smartphones ou tablettes, via des applications telles que Pinterest, Facebook, Google+, Flipboard, et surtout, Instagram. Après tout, quelle est la différence lorsque la résolution est de 1024 x 1024 pixels ?

Lors d'une interview avec The Guardian en 2013, Antonio Olmos, un photojournaliste, éditeur et photographe portraitiste mexicain, qui vit et travaille à Londres, a dit craindre que « la photographie n'a jamais été aussi à la mode, mais que nous sommes en train de la détruire. Jamais auparavant autant de photographies ont été prises, pourtant, la photographie est en train de s'éteindre. » Comme dans tous les métiers, les avancements technologiques permettent aux journaux et magazines de réduire leurs coûts en employant des photographes amateurs capables de produire des photographies impressionnantes en utilisant seulement leur smartphone. Antonio Olmos souligne que la montée de la photographie dans les années 1850 avait, à l'époque, remplacé les peintres qui gagnaient leur vie grâce aux portraits de familles, et affirme qu'aujourd'hui c'est au tour des photographes professionnels d'être remplacés :

« La montée des iPhones a détruit le métier de photographe. Les photographes professionnels qui auparavant gagnaient 1.000 livres pour des photos de mariage pendant un weekend sont ceux qui sont le plus exposés à cette pression. Nous n'avons plus besoin de photographes, puisqu'aujourd'hui chacun peut prendre des photos. »

Néanmoins, les avancements technologiques ont également leurs avantages : plus besoin de passer des heures et de dépenser trop d'argent pour prendre, développer et tirer des photos ou de classer, retoucher et imprimer des photos numériques. Les photographes professionnels peuvent désormais partager leurs photographies instantanément et ainsi raconter leurs histoires de façon unique et saisissante.

La démocratie à l'œuvre : photographe versus photographie

En effet, le déclin du photographe n'est pas synonyme du déclin de la photographie. L'iPhone et son choix infini d'applications photographiques ont fondamentalement changé notre perception commune de la photographie en tant qu'art, rendant l'acte de prendre des photos synonyme de celui de regarder et partager des photos. On n'a plus besoin d'être équipé d'un grand nombre d'appareils photos et de matériel d'éclairage : on peut viser un sujet et prendre, développer, partager, visualiser, « liker » et commenter une photographie à partir d'un même appareil. Ainsi, l'iPhone sert de catalyseur, introduisant le public général à une gamme éclectique d'applications photographiques telles que Instagram, Google+, Flickr, Pinterest et Tumblr pour commencer une conversation.

La technologie numérique ouvre-t-elle ainsi la voie à la photographie en tant que forme d'art plus démocratique ?

« Oui, d'une certaine façon. J'ai souvent été envoyé en mission en Irak et en Afghanistan, pour photographier les mouvements d'opposition populaires — surtout car il n'y avait pas de photographes locaux. Maintenant, grâce à la technologie numérique, la population locale peut prendre des photos aussi bien que moi. Ne me mécomprenez pas, j'aime beaucoup les iPhones et Instagram, dit Antonio Olmos, mais ce qui m'inquiète, c'est que Kodak employait auparavant 40.000 personnes et par qui ont-ils été remplacé ? 12 personnes sur Instagram. »

Nick Knight, décoré de l'Ordre de l'Empire britannique, est photographe de mode, photographe documentaire et éditeur web. Il a réalisé deux longs travaux avec pour seul outil son iPhone : un livre de 60 photographies qui célèbre l'œuvre de la défunte journaliste de mode Isabella Blow ainsi qu'une campagne pour la marque de vêtements Diesel. « Je travaille souvent avec l'iPhone, c'est presque devenu mon appareil photo de prédilection » a raconté Nick Knight au Guardian lors de l'interview de 2013. Il est intéressé par la façon dont la photographie est devenue une forme d'art complètement démocratique :

« Quand j'étais petit, il n'y avait qu'un appareil photo par famille, et encore... Maintenant tout le monde en a un et l'utilise tout le temps. [...] Je trouve cela fantastique — ce nouveau médium est beaucoup plus démocratique. »

En effet, Nick Knight compare cette révolution déclenchée par des caméras de smartphone améliorées au moment où le photographe de mode David Bailey s'est débarrassé de son trépied et a commencé à utiliser un appareil photo portable dans les années 1960 :

« Cela lui a donné de la liberté et a changé la photographie d'un point de vue artistique. C'est la même chose pour moi et l'iPhone : pendant des années je prenais mes photos avec un appareil photo 8×10 qui ne pouvait pas bouger lors de la prise de photo. Maintenant je suis plus libre lorsque je prends des photos. »

Talent versus technologie

Les dernières années ont témoigné d'un véritable bouleversement au niveau de la photographie. Le réalisme quotidien est devenu bien plus important que la qualité technique. À propos des arguments  selon lesquels l'objectif de l'appareil photo d'un iPhone ne peut pas être comparé à celui d'un appareil photo numérique ou à film, Nick Knight a sa propre réponse révolutionnaire :

« On s'en fiche ! L'image n'est pas nette ? Ce n'est pas grave ! L'un de mes photographes préférés est Robert Capa, dont les photos sont parfois un peu floues, mais je les aime parce qu'il arrive à capturer un instant. Ce qui m'attire, c'est le contact visuel avec le sujet, ce n'est pas la précision de la photo. Il est absurde de penser que les photos doivent être de haute résolution ; ce qui importe, d'un point de vue artistique, ce n'est pas le nombre de pixels, mais de savoir si la photo produit l'effet recherché. En photographie, plus qu'avec d'autres médiums, les gens ont tendance à s'attacher à la technologie. À part les maniaques de pinceaux, personne se demande quel type de pinceau utilisent les frères Chapman. Le type de machine qu'on utilise pour créer notre art n'est pas pertinent. Je peux rajouter un cadre à la photo, je peux corriger les valeurs noir et blanc d'une photo. Je ne peux pas vous dire comment cela fonctionne exactement, mais c'est cela que je trouve génial avec la photo. »

En effet, les hashtags d'Instagram tels que #nofilter, qui reviennent dans plus de 115 millions publications et #iPhoneonly, qui apparaissent dans plus de 91 millions publications sont très vite devenus des signes de fierté, snobant ainsi ceux qui osent encore utiliser un appareil photo numérique ordinaire pour prendre leurs photos. Même avec un choix infini d'applications et de filtres, la caméra de smartphone est toujours perçu comme l'appareil le plus honnête.

La popularité croissante des concours de photographies prises avec l'iPhone traduit une nouvelle reconnaissance pour ce type de photos. En effet, la huitième édition des iPhone Photography Awards a établi que « toutes les photos doivent être prises avec un iPhone, iPod ou iPad. Les photos n'ont pas le droit d'être retouchées à l'aide de programmes graphiques tel que Photoshop, mais il est possible d'utiliser les applications IOS. » On s'efforce, de plus en plus, d'inclure des termes tels que « iPhoneographie », « iPhonographe » et « art iPhone » dans le vocabulaire artistique. Les premiers artistes-iPhone incluent notamment Miltos Manetas et Memo Akten qui ont créé l'application theJacksonPollock ; Theo Watson qui a créé Fat Tag ; Scott Snibbe qui a lancé Gravilux et Bubble Harp ainsi que Golan Levin, le créateur de Yellowtail. De plus, des artistes tels que David Hockney et Corliss Blakely ont organisé des expositions artistiques présentant de l'art réalisé exclusivement avec leur iPad. L'art de l'iPhone peut ainsi menacer les galeries traditionnelles qui représentent des artistes de l'art numérique, les artistes pouvant désormais eux-mêmes proposer leurs applications directement au public général sans forcément passer par une galerie. Que ce soit pour faire progresser votre carrière ou simplement pour pousser les limites de ces outils, l'iPhone demeure une plateforme unique qui permet aux artistes des médias d'interpeller un public international.

Que nous réserve l'avenir ?

Malgré de nombreux avancements qui ont eu lieu jusqu'à ce jour, ceci n'est que le début de la révolution. Seulement six mois après le lancement du dixième iPhone, l'iPhone 6, le monde est déjà en train de se préparer à la sortie de son successeur. DaringFireballs.net, un blog qui accueille les opinions de John Gruber, écrivain, éditeur de blog, designer d'interface graphique et l'inventeur du format de publication Markdown, a récemment publié un podcast dans lequel John Gruber révèle que selon sa source, la caméra de l'iPhone 7 serait dotée d'un système de double objectif qui permettrait à ses utilisateurs de profiter d'une image de « qualité de reflex numérique ».

Une double lentille offre de nombreux avantages par rapport aux paramètres de caméra du dernier iPhone, certes très populaire, y compris l'option d'ajouter un zoom optique. Il a également été suggéré que les futures caméras d'iPhone auront une meilleure performance dans des conditions de très faible luminosité, le HTC One M8 ayant déjà une caméra arrière dotée d'un système de double lentille. Par ailleurs, les nouvelles technologies telles que Google Glass, qui, avec leur caméra de 5 mégapixels et leur capacité d'enregistrer une vidéo en 720p HD, ne font qu'accélérer le processus de transformation de la photographie.

Ainsi, nous nous trouvons au cœur d'une époque de démocratisation technologique de la photographie. Ce n'est plus notre matériel qui nous définit, mais seulement nos photos. C'est bien sûr la créativité derrière la photographie qui mérite d'être étudiée, non pas l'appareil photo qui a été utilisé. Une belle photographie est belle, même si elle a été prise avec une caméra de smartphone. L'art véritable réside dans la façon dont un instant, une vue ou un sentiment a été traduit par une image particulière, quel que soit l'outil utilisé. Après tout, seul un mauvais artisan met la faute sur ses outils de travail.

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a écrit le 06/04/2015 à 17:22 :
Apple qui met sur pied des concours "photo" réservés aux ailphones, c'est un peu comme si MCdo organisait un concours de cuisine...
cet article cite des hommes qui prétendent que la qualité "technique" d'une photo n'a pas d'importance... c'est déplorable de tenir un discours pareil...
je dirais même plus,c'est un affront à tous ceux qui essayent de sortir un travail de qualité.
a écrit le 06/04/2015 à 15:41 :
Finalement, un article très intéressant, merci. En tant que professionnel de la photo je n'ai qu'à regretter que certains sites de presse utilisent des images prises d'après des smartphones par des amateurs. Cette soi-disant démocratisation de la photographie ne va pas de pair avec les prix des caméras reflex et des objos dont on a besoin pour notre travail.
a écrit le 02/04/2015 à 11:09 :
Article intéressant mais implicitement centré sur un certain segment de marché : les appareils de poche. En effet, il est étonnant de constater à quel point aujourd'hui, les touristes prennent leurs photos avec des smartphones ou des tablettes alors qu'il y a dix ans, les appareils compacts étaient la norme.
En revanche, affirmer que les smarphones rentrent en concurrence sur les autres segments (Appareils reflex, bridges, mirrorless...) est beaucoup plus discutable : les possibilités offertes par les objectifs des reflex ont une valeur ajoutée sans équivoque, inégalées par les smarphones.
Quant au job de photographe, savoir cadrer, composer une photo et maitriser un matériel complexe ne s'apprend pas en un jour : les bons survivront s'ils arrivent à faire valoir leurs talents.
a écrit le 01/04/2015 à 15:46 :
Ca pourrit la vie de tout le monde, ou la moindre rencontre peut jouer les paparazzi à votre insu.
a écrit le 01/04/2015 à 14:06 :
Il y a photo souvenir, photo artistique, peaufinage (filtres sur l'éclairage pour compenser une dominante), le cadrage sans avoir à retraiter, ...
La photographie est beaucoup la gestion de la lumière. Qui pense à mettre un papier blanc comme réflecteur pour renvoyer un peu de lumière sur l'avant d'un champignon quand on le prend en "contre jour" ? Pour réduire le contraste, déboucher les ombres comme ils disent.
Par logiciel, on peut faire des tas de choses (presque tout pour certains) mais s'il faut passer 30 ou 60 minutes par cliché, ça doit en valoir la peine.
Ne plus avoir à payer la pellicule, le développement, tirage, ça aide aussi, effacée aussi vite que photo prise ou ratée. Démocratisation de la prise de vue. Je faisais des diapositives, plus faciles à jeter que garder une "ratée" par bande de 5 photos.
Quand je vois des flashs s'activer de jour, ça fait bizarre. Utile pour les contre jour mais pas parce que la luminosité est faible. J'imagine dans les musées : photo, oui, sans flash. "On l'enlève comment ??"
a écrit le 01/04/2015 à 11:52 :
Malgré tous les smarphones équipés de caméras, et l'iphone n'est pas le meilleur, il en existe même avec un véritable zoom mécanique, on n'a jamais autant vendu de reflex numériques pleins formats quasiment identiques à du matériel pro.
Et avec les stabilisateurs divers, la grande photo d'artiste est à la portée de tous, et l'iphone a ceci de génial :l'envie d'aller plus loin pour finir au reflex et rejoindre les afficionados de Canon ou Nikon.

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