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Bons baisers de l'"Ancien Monde"

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 02 novembre 2020 à 07:00

Alaoui 2020

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

Guepard/LTA

Le Quotidien Numérique

04 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Rupture(s). La disparition de Sir Sean Connery, l’un des acteurs les plus emblématiques du XXe siècle a plongé le monde dans une vague nostalgique massive qui va bien au-delà de ce que l’on aurait pu imaginer. Au-delà des hommages, des images et des clichés, les personnages qu’il a incarnés ainsi que sa vie sont pleins d’enseignements sur les ruptures et fractures qui traversent la planète en 2020, alors qu’un nouveau « rideau de fer » sanitaire s’apprête à s’abattre sur l’Europe, que l’Amérique retient son souffle avant l’élection présidentielle, et que les sociétés du monde entier sont en...

... cherche d’un nouveau modèle économique et social.

Sean Connery était avant tout une présence. Un homme, un « vrai », comme l'aimait le monde d'après la deuxième guerre mondiale. Fort comme un roc, ne connaissant pas le doute ni la peur, doté d'un sourire ravageur et d'un humour corrosif, il réussit le tour de force de se réinventer perpétuellement au cours d'une carrière à la longévité inégalée. Mais cela ne raconte qu'une partie de l'histoire de cet acteur d'origine écossaise né en 1930, qui multiplia les petits boulots - dont celui de vernisseur de cercueils - avant de rencontrer le succès au début des années 1960 en incarnant le célèbre agent 007. Un rôle synonyme d'ascension sociale pour ce fils de cols bleus, qui connaîtra par la suite une traversée du désert avant de revenir au centre de la scène cinématographique - pour ne plus jamais la quitter -au milieu des années 1980. En filigrane, c'est l'histoire de notre monde contemporain qui s'est dessinée à travers le destin du comédien, qui épousa trois ruptures fondamentales qui sont plus que jamais au cœur de l'actualité.

Représentation de la femme, racisme ordinaire, et géopolitique

Il y a d'abord, évidemment, la question du genre et de la représentation de la femme. Il serait aujourd'hui inimaginable de tourner un « James Bond » à l'image de ceux produits dans les années 1960. Pétrie d'imagerie sexiste où les femmes sont reléguées au mieux au rang d'icône sexy ou de faire-valoir de l'espion, la franchise à succès aurait immédiatement suscité une levée de boucliers dans le contexte actuel. Truffés de clichés confinant au racisme ordinaire avec des personnages campant le russe retors, le chinois fourbe, l'arabe idiot, ou le sorcier vaudou, les films de James Bond n'auraient pas non plus passé le « stress test » actuel sans être immédiatement catalogués comme un symbole de la domination du mâle blanc occidental. Pour utiliser une sémantique à la mode : ces films n'étaient pas assez « inclusifs ».

Enfin, sur un plan géopolitique, l'opposition de fond entre le bloc soviétique et occidental, théâtre des intrigues des aventures de l'agent secret, perd peu à peu son sens avec la détente. La combinaison de ces trois éléments invitait donc à modifier profondément les choses. Sean Connery, à la fin des années 1970, avait donc compris qu'il était à la fois prisonnier du personnage de James Bond, mais également de toute l'imagerie caduque qui y est reliée. Après la vague féministe des années 1970 et les mouvements de libération sexuelle, il ne lui était plus possible de continuer à tirer le fil de cet imaginaire inégalitaire. Il le fit cependant une fois en endossant une dernière fois le costume de l'espion dans « Jamais plus jamais » (1983), avant de reléguer définitivement aux oubliettes le smoking et la vodka-martini.

La prégnance du religieux et de l'extrémisme

Et c'est à travers une autre tendance de fond que la résurrection de Sean Connery put intervenir, à savoir le déplacement du centre de gravité des affrontement mondiaux de l'idéologie politique vers la religion. Au milieu des années 1980, la guerre d'Afghanistan, « mère » de l'islamisme radical, bat son plein. Un certain Oussama Ben Laden fait ses premières armes dans les montagnes de ce conflit enkysté où l'empire soviétique exsangue jette toutes ses forces et où l'Amérique libérale finance les Moudjahidines avec la complicité de l'Arabie Saoudite. Et c'est précisément sur le terrain religieux que Sean Connery trouvera le rôle de la renaissance en endossant le costume d'un moine franciscain, Guillaume de Baskerville, dans le célèbre film tiré du best-seller d'Umberto Eco, « Le Nom de la Rose ». La trame de fond résonne aujourd'hui, car il y est question d'accès au savoir, à la connaissance, face à une nomenklatura religieuse obscurantiste. En voulant interdire aux religieux l'accès au second livre de la Poétique d'Aristote, qui traite de la comédie, les extrémistes religieux poursuivaient le même agenda que les émirs de l'extrémisme radical religieux islamiste aujourd'hui. La connaissance, en effet, est le meilleur outil pour combattre toutes les formes de radicalité. En emmurant les fanatiques dans l'ignorance et les certitudes, les marchands de religion poursuivent un agenda politique destructeur, qui ne saurait être résolu par l'empilement de mesures sécuritaires, mais uniquement par l'accès à la connaissance et l'éducation.

Le basculement du travail et la rémunération de la création

Enfin, la troisième rupture emblématique incarnée par la carrière de Sean Connery se situe à un niveau sociétal. Lors de son célèbre discours d'acceptation de l'oscar du meilleur second rôle pour les « Incorruptibles » en 1988, l'acteur formula le vœu que cesse la grève des auteurs et scénaristes américains, qui battait alors son plein. Considérée comme la grève la plus longue de l'histoire de l'industrie cinématographique, celle-ci portait notamment des revendications essentielles dont une meilleure rémunération de la propriété intellectuelle et la prise en compte de l'avis des auteurs sur les castings, afin que la vision des créateurs soit reflétée dans les produits finaux. En clair, le monde des idées, de la création, revendiquait dès la fin des années 1980 que la logique économique - celle du box-office- soit moins importante que la logique de la fidélité à l'œuvre créative. La suite de ce combat est malheureusement connue : pour financer une œuvre artistique de nos jours, l'Alpha et l'Omega est devenue la rentabilité et la capacité d'une œuvre à rencontrer un public de masse. Avant les autres, Sean Connery avait compris la précarisation accélérée du travail et la nécessité absolue de protéger les manufacturiers des idées au lieu des marchands du capital. Avec l'avènement de la quatrième révolution industrielle, la robotisation et l'Intelligence artificielle, jamais ce combat en faveur de la création n'a eu d'importance aussi cruciale. Que ce soit dans le monde des médias, de la culture, ou même de l'entreprise au sens large, aligner les intérêts des hommes et femmes producteurs d'idées avec celles des intérêts économiques est essentielle. A tous les niveaux, cette opposition fait rage : droits voisins dans les médias, « raison d'être » de l'entreprise, protection des « slasheurs » qui multiplient les contrats précaires ou encore position dominante des GAFAM sur les données personnelles.

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Au final, avec la disparition de Sean Connery et les bons baisers de l' « ancien monde » qu'il nous adresse, un acteur d'origine modeste qui connut la gloire, les traversées du désert, le chômage, le désamour puis l'adoration du public, il convient peut-être de faire une pause et de nous rappeler la seule chose qui compte en ces moments de basculement de civilisation : notre humanité.

Abdelmalek Alaoui

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