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L'entreprise, enjeu ou otage de l'élection du Medef

Photo de Philippe Mabille

Philippe Mabille

Publié le 07 février 2018 à 03:59 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:21

Le medef deplore le maintien en l'etat des seuils sociaux

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CHARLES PLATIAU

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Y a-t-il, oui ou non, un lien entre l'éviction de Jean-Dominique Senard de la candidature à la présidence du Medef et le violent débat qui oppose aujourd'hui au sein du patronat ceux qui sont pour, ou contre le projet d'Emmanuel Macron de changer l'objet social de l'entreprise ?

On ne le saura sans doute jamais, mais le fait que le gouvernement ait confié au patron de Michelin, réputé ouvert à cette idée, et à Nicole Notat, ex-secrétaire générale de la CFDT et patronne de l'agence de notation extra-financière Vigéo, une mission sur « Entreprise et bien commun » est un signe de la volonté du chef de l'État que la réflexion soit menée assez loin. N'en déplaise au Medef et à Pierre Gattaz qui, dans une première réaction assez épidermique, avait jugé mauvaise l'idée de modifier la définition de l'entreprise dans le Code civil. La mission rendra ses travaux le 1er mars et, d'ici là, il faut arriver à réconcilier les uns et les autres dans ce qui ressemble à une opposition frontale.

Atteint par la limite d'âge, Jean-Dominique Senard, avait fait jusque-là un parcours sans faute pour imposer l'idée qu'il ferait un très bon président pour l'organisation patronale dans la France de Macron. Signe qu'il était sans doute le candidat idéal de l'apôtre du « en même temps », le chef de l'État lui a rendu un hommage appuyé le 25 janvier dernier lors d'une visite du centre de technologie de Ladoux, près de Clermont-Ferrand. Le groupe Michelin « est un acteur économique emblématique à la fois du local et du mondial (...) Michelin, c'est un exemple parfait de ces entreprises qui ont à la fois une très grande productivité et qui sont attachées dans le même temps au dialogue social et à la formation », a souligné Emmanuel Macron au lendemain de son intervention au Forum économique mondial de Davos (lire page 7), où il a défendu la responsabilité sociale et environnementale des entreprises.

Senard ne sera pas président du Medef, mais son ombre va planer sur l'élection à venir, prévue le 3 juillet. Et, on le voit bien par les personnalités qui vont s'affronter, c'est aussi la vision de l'entreprise au xxie siècle qui sera l'enjeu, peut-être l'otage de cette élection. Pour Emmanuel Macron, ouvrir le débat sur la transformation de l'objet social de l'entreprise est un bon coup politique. Porté par son ministre de l'Écologie, Nicolas Hulot, le projet de réécrire les articles du Code civil qui fondent la relation exclusive de l'entreprise à ses actionnaires est un moyen habile de « gauchir » son image de « président des riches ». Le Medef, dans sa grande majorité, s'oppose à l'approche juridique qui voudrait réformer l'entreprise de l'intérieur, par sa définition même. Pierre Gattaz, en hussard du patronat libéral, propose plutôt une évolution par l'extérieur, par une révision du code de gouvernance Afep-Medef, afin d'y intégrer la possibilité de créer une nouvelle « classe » d'entreprise, dite « entreprise à mission ». Le patron de Michelin fera-t-il sienne cette approche ou bien, comme un coup de pied dans la fourmilière patronale, dira-t-il que cette logique d'autorégulation est trop floue, trop peu contraignante au regard des exigences nouvelles qui s'adressent à l'entreprise ? La consultation est en cours, mais des patrons comme Emmanuel Faber (Danone), Antoine Frérot (Veolia) s'activent en coulisse. Antoine Frérot est également le président de l'Institut de l'entreprise, qui vient de publier un rapport, intitulé « À quoi servent les entreprises », favorable à des changements profonds en direction de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises.

Car c'est bien cela la nouveauté à laquelle les entreprises sont confrontées : comme l'a écrit Larry Fink, le patron du plus gros fonds d'investissement mondial, BlackRock, aux dirigeants des sociétés dont il est actionnaire, face à la défaillance des États, « les attentes à l'égard de l'entreprise n'ont jamais été aussi grandes ». Et la question ne saurait se résumer à des arguties juridiques. Les entreprises prennent conscience qu'elles ne peuvent plus être gérées comme avant : soumis au court-termisme des marchés financiers et à la violence des investisseurs activistes, de plus en plus de patrons comprennent que la stratégie gagnante au xxie siècle, face aux profonds changements qu'elles vivent, consiste à fabriquer une nouvelle alliance avec leurs parties prenantes : leurs actionnaires bien sûr, mais aussi les salariés qu'il faut motiver et associer aux décisions, les clients et fournisseurs, et de façon plus générale la société civile, de mieux en mieux informée grâce à Internet et aux réseaux sociaux, et de plus en plus exigeante. On l'a vu au travers de l'affaire Lactalis, mais aussi Volkswagen : les patrons qui méconnaissent le pouvoir de la société jouent gros, peut-être plus gros qu'avec leurs actionnaires. Et ceux qui, au contraire, arrivent à réconcilier performances économique, sociale et environnementale et vision à long terme seront ceux qui parviendront le mieux à survivre dans les transformations en cours. Bien sûr, cela ne s'écrit pas dans un article du Code civil, ni ne se joue que sur une élection au Medef. Mais sous-estimer la réalité de ce nouveau paradigme du capitalisme, de ce « néofordisme », serait commettre une grave erreur d'appréciation.

Philippe Mabille

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