"La crise de l’écologie nous oblige à repenser la place de l’économie" (Corine Pelluchon)

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Corine Pelluchon, auteure et professeure de philosophie
Corine Pelluchon, auteure et professeure de philosophie (Crédits : Emmanuelle Marchadour)
#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans: à cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Et choisit d'interroger cinq spécialistes qui ont réfléchi à ce futur qui nous attend. Entretien avec Corine Pelluchon (*) qui considère que le problème majeur à résoudre dans les trente prochaines années sera la crise écologique. La réponse implique de repenser radicalement la façon dont l'Homme habite la Terre, et cohabite avec les autres êtres non-humains.

LA TRIBUNE - Quels sont les problèmes majeurs que nous allons devoir affronter dans les trente prochaines années ? Et en quoi la philosophie peut contribuer concrètement sinon à les résoudre, du moins à les éclairer ?

Corine Pelluchon - La crise écologique, qui ne se réduit pas à une dégradation de l'environnement ou à une raréfaction des ressources remettant en cause nos styles de vie, mais interroge aussi notre rapport à la nature, est un des problèmes majeurs. Nous avons habité la Terre en nous comportant comme des prédateurs et en oubliant que nous la partageons avec les autres espèces. Pensez aux souffrances inouïes que l'on fait endurer quotidiennement à des milliards d'animaux pour pouvoir consommer leur chair ou acheter leur fourrure. L'homme a tendance à penser qu'il est un empire dans un empire, que ses projets et ses possessions constituent le sens de sa vie et que la seule limite à sa liberté est l'autre homme. Or, la matérialité de son existence et sa corporéité montrent que sa vie est intimement mêlée à celle des autres êtres, passés, présents et futurs, humains et non-humains.

La crise écologique devrait nous conduire à ne plus fonder l'humanisme sur l'individu défini de manière atomiste, et donc à le rénover. La place de l'économie qui est aujourd'hui un économisme, où la recherche du profit détermine tout, doit aussi être repensée. J'élabore une philosophie du sujet relationnel et forge les outils éthiques et politiques qui s'ensuivent de cette réflexion sur l'existence. Actuellement, je m'interroge sur les capacités et dispositions morales qui pourraient nous permettre d'avoir plus de respect envers la nature et les autres vivants, d'être plus sobres, de savoir apprécier la beauté des paysages, etc. Il s'agit d'une éthique des vertus qui insiste sur les émotions et les affects, et fait le lien entre éthique et esthétique. Pour changer nos styles de vie, les principes et les règles ne suffisent pas, mais chacun doit se transformer et y trouver une forme d'accomplissement de soi.

Vous n'évoquez pas les risques liés aux progrès technologiques générés par les NTIC, les biotechnologies, les nanotechnologies... Ne menacent-ils par la liberté de l'homme ?

Je parlerai des biotechnologies, que je connais le mieux, des modifications génétiques, par exemple, qui nous obligent à nous interroger sur le sens de la vie. En elles-mêmes, ces techniques ne sont ni bonnes ni mauvaises ; tout dépend de l'usage qu'on en fait. Qu'est-ce qui pourrait en limiter les applications ? Le fait qu'elles ne seront pas généralisables, qu'elles auront un coût trop important... Je propose d'examiner leur impact sur les institutions et les individus, afin de voir au cas par cas si elles sont contraires à ce que nous continuons de chérir ou pas. Ainsi, les thérapies géniques germinales qui pourraient permettre de « designer » son enfant à venir en fonction de ce que l'on pense être une vie réussie s'opposent au sens de la parentalité comprise comme l'accueil de ce qu'on n'attend pas...

Les biotechnologies interrogent notre rapport à l'imprévisibilité, à l'inconnu, à l'autre et à la finitude. En ce sens, elles sont les alliées de l'idéal de maîtrise de soi et de performance constitutif de ce que j'ai appelé une « éthique de l'autonomie » : les personnes cherchent à tout contrôler, mais sans prendre de risques. Cette conception, qui n'aide pas à bien vivre sa vieillesse, par exemple, est liée à une anthropologie individualiste, fondée sur un sujet atomiste. Elle n'offre pas non plus de contrepoids à l 'économisme. Je lui oppose une conception relationnelle du sujet qui a d'abord donné lieu à une « éthique de la vulnérabilité », centrée sur la passivité du vivant, sur sa fragilité, mais aussi son ouverture aux autres, puis à une philosophie des nourritures qui désignent tout ce dont je vis et qui « nourrit » ma vie (l'alimentation, l'eau, l'air, le travail, etc.). Mon existence a du sens pour moi, mais aussi en raison de ce que je transmets et par rapport au monde commun qui m'accueille à ma naissance, survit à ma mort, et contient tout le patrimoine naturel et culturel. Au contraire, le projet transhumaniste est celui d'un individu tout-puissant et qui ne vit que pour lui. C'est l'individualisme contemporain, qui est un rejeton lointain de la philosophie des Droits de l'Homme, laquelle trouve son origine chez Thomas Hobbes : le droit est celui de l'agent moral qui peut faire tout ce qui est bon pour sa conservation. Mais ce droit illimité engendrant des conflits entre les êtres, chacun sera limité par la loi - imposée par la peur ou le glaive.

Pour lutter contre la théocratie et accorder à tout être humain des droits égaux, quelles que soient sa fonction ou sa religion, Hobbes avait besoin de cette fiction théorique de l'individu. Le problème est qu'on a pris ce concept opératoire pour une peinture exacte de la condition humaine, gommant tout ce qui nous reliait aux autres. La philosophie du sujet relationnel que je propose vise à compléter les droits de l'homme, qui ne peuvent plus être assis simplement sur un sujet individuel coupé des autres êtres humains et non-humains. Elle fait ainsi de la protection de la biosphère, du souci pour les générations futures et de l'amélioration de la condition animale, de nouvelles finalités de l'Etat s'ajoutant à la sécurité et à la réduction des inégalités.

Nous traversons une crise du politique, le citoyen ne se sent plus représenté. A quoi est-ce dû ?

A l'économisme, à la règle du profit qui fait plier le politique et a envahi toutes les sphères de la vie. Le système capitaliste actuel repose sur une anthropologie fausse et qui divise, mais elle fonctionne : les gens désirent des biens considérés comme prestigieux et que les autres ne peuvent posséder. Cela entraîne des pauvretés relatives : quand tout le monde possède une voiture, alors on désirera celle qui sera plus sophistiquée, le 4X4...

Le marketing s'appuie sur les ressorts psychologiques de cet individu qui ressent un vide intérieur expliquant aussi son addiction à la consommation. Les hommes ont perdu le sens du monde commun et de ce qui les relie aux autres. Ils ne se vivent plus que comme des forces de production et des forces de consommation. C'est ce que Hannah Arendt appelait la désolation, qui rend les individus des démocraties de masse vulnérables aux solutions totalitaires. Il s'agit aujourd'hui de reconstruire de la démocratie en revoyant la philosophie du sujet qui sert encore de base au contractualisme actuel et qui ne permet pas de lutter contre l'économisme et en rénovant ses institutions.

Aujourd'hui, il est nécessaire d'intégrer le long terme pour traiter des enjeux globaux associés à l'environnement. Ils sont parfois invisibles, comme les perturbations endocriniennes et la pollution. On a besoin de médiations scientifiques pour éclairer les décisions, mais aussi d'organes de veille et de vigilance - pouvant prendre la forme d'une troisième chambre disposant d'un droit de veto - afin que les propositions de loi ne contredisent pas la protection de la biosphère et l'amélioration de la condition animale devenues des devoirs de l'Etat. Cela éviterait d'avoir des politiques atomistes et souvent incohérentes. Les questions de justice intergénérationnelle, l'écologie et la question animale doivent être traitées de manière transversale. Ainsi, on pourrait penser les conditions de la délibération sur des sujets complexes. On aurait alors des outils pour proposer des législations adaptées aux différents acteurs, en trouvant des accords sur fond de désaccord. Il est également important de passer d'une démocratie concurrentielle, où l'on use d'une rhétorique plébiscitaire, reposant sur le marchandage, les promesses et les récompenses, et sur la peur, à une démocratie délibérative, où l'on pèse le pour et le contre avant de prendre des décisions politiques et où l'argumentation a toute sa place.

L'argumentation est une communication non coercitive qui s'adresse à l'intelligence d'autrui. C'est aussi ce que désirent la plupart des individus : qu'on sollicite leur bon sens.

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(*) Professeure de philosophie à l'université de Franche-Comté, Corine Pelluchon est l'auteure de plusieurs livres dont le dernier, "Les Nourritures - Philosophie du corps politique" (Editions du Seuil), constitue le premier volet d'un travail ambitieux visant à refonder une anthropologie ouvrant la possibilité d'un nouveau contrat social écologique. L'auteur considère que le problème majeur à résoudre dans les prochaines trente années sera la crise écologique. La réponse ne pourra pas être seulement technique, mais devra être aussi politique, ce qui implique de repenser radicalement la façon dont l'Homme habite la Terre, et cohabite avec les autres êtres non-humains.

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