"La liberté est la grande valeur révolutionnaire, donc une idée du futur" (Mathieu Laine)

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Mathieu Laine, créateur et dirigeant des sociétés de conseil Altermind et Hypermind
Mathieu Laine, créateur et dirigeant des sociétés de conseil Altermind et Hypermind (Crédits : Juliette Valtiendas)
#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans: à cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Et choisit d'interroger cinq spécialistes qui ont réfléchi à ce futur qui nous attend. Entretien avec Mathieu Laine, essayiste, consultant, libéral, créateur de deux sociétés et auteur de plusieurs ouvrages, dont "La Grande Nurserie" (2006) et, prochainement, du "Dictionnaire amoureux de la Liberté".

La liberté est-elle une idée du futur ?

Mathieu Laine : Evidemment oui ! La liberté est la valeur première et le corollaire absolu de l'être humain. Elle a donc, comme lui, un passé, un présent et un avenir, même si, selon les époques et les géographies, elle connaît des sorts divers. Remède aux tyrannies politiques, aux déterminants sociaux, aux maladies de l'âme comme aux dérives sectaires, moteur de l'innovation et du génie humain, la liberté est une valeur par essence révolutionnaire. Elle est ontologiquement disruptive !

Pourquoi un dictionnaire « amoureux » de la liberté ?

Parce que la liberté n'a jamais autant mérité d'être aimée ! On ne peut vivre sans elle. On peut mourir pour elle. Mais on l'oublie aussi, trop souvent, en ces temps incertains. On lui préfère d'autres idoles. On s'habitue à elle, on finit par la mépriser, ne plus la remarquer, la délaisser. Elle est très menacée, mais, en même temps, elle nous fait faire des progrès gigantesques. Si on prend une large focale historique, force est de reconnaître que, grâce à elle, plus d'un milliard d'êtres humains sont sortis de l'extrême pauvreté depuis 1990. On le voit partout dans le monde : l'aspiration à la liberté finit toujours par triompher de la pression tyrannique. C'est aussi vrai à Tunis ou à Rangoun, mais aussi, j'en suis certain, dans les villages tombés dans les griffes de l'Etat islamique...

Le souffle de la liberté sera l'idée forte du 21e siècle. En économie aussi, la liberté demeure une idée constamment neuve. Elle est au cœur de la créativité et garantit, par sa puissance, la supériorité naturelle de l'être humain, y compris, demain, face aux machines dotées de l'intelligence artificielle la plus développée. L'homme est, par nature, notre dernière chance et la puissance de l'intelligence libérée et collective n'a pas de limite. C'est parce que l'on est libre que l'on peut créer, y compris pour contourner les contraintes. La liberté est d'ailleurs le carburant de la révolution numérique qui bouscule aujourd'hui tous les secteurs économiques, partout dans le monde, en même temps. La liberté, bien plus que la contrainte et la protection inévitablement vaine et fragile des digues étatiques, est la seule juste réponse à apporter aux angoisses de ceux qui craignent l'avenir. L'Homme Libre, surtout face aux risques et aux dangers, a toujours été et sera toujours notre ultime recours. Il est la solution à toutes les questions essentielles de notre temps. Là où il n'y a pas de réponse, pas d'issue, il restera toujours la liberté. Face aux Etats autoritaires, face au terrorisme, face aux dérives d'un capitalisme sauvage, face au chômage de masse, face aux défis de la pauvreté ou de la maladie, c'est la liberté qui guérit.

Avec ce livre, j'invite le lecteur à résister, au nom de la liberté, avec tous les grands auteurs. C'est un travail qui m'a demandé trois ans de lecture, de rencontres, de plaisir et d'écriture. Résister avec Albert Camus et René Char contre l'obscurantisme, avec George Orwell et Simon Leys contre le communisme, s'opposer au fascisme avec Thomas Mann et Stefan Sweig. La liberté a combattu tous les totalitarismes. Cela vaut pour le totalitarisme soft de l'étatisme intrusif comme pour le totalitarisme archaïque et inhumain d'un islamisme magistralement dénoncé par Boualem Sansal ou Kamel Daoud.

Les Français aiment la liberté, qui est le premier mot de notre devise nationale. Mais ils se défient du libéralisme, perçu comme une déviance. Peut-on réconcilier liberté politique et liberté économique ?

Je crois qu'en France, il y a une confusion entre un modèle dogmatique et idéologique, que l'on appelle à tort le libéralisme, avec cette valeur fondamentale qu'est la liberté. Je n'ai pas peur du mot libéral ou libéralisme, car je ne le confonds pas avec la liberté de faire tout et n'importe quoi. La liberté ne se conçoit pas sans règles. Le propre de l'Homme est de vivre en relation avec d'autres hommes. La liberté va de pair avec un système normatif qui régit les relations en société. Ces règles doivent permettre à un individu de déployer sa liberté dans le respect de celle de chacun. Une vision trop dogmatique de la liberté, notamment économique, peut conduire à abuser de la liberté. Une société de la liberté n'est pas une société d'égoïstes, mais une société de droits et de devoirs. La liberté ne peut ainsi être séparée de son corollaire indispensable, la responsabilité individuelle.

Internet ne nous offre-t-il pas une fausse liberté ? Nous croyons pouvoir tout faire plus ou moins gratuitement. Mais le prix à payer est élevé en terme de vie privée.

Souvent, en France notamment, on commence par s'inquiéter de l'innovation. La vérité, c'est que le consommateur et le citoyen se sont complètement appropriés le nouveau monde numérique et qu'ils y ont, ainsi, conquis de nouvelles libertés. Beaucoup de nostalgiques y voient la fin du monde d'avant, l'éternel « c'était mieux avant ! » qui frappe chaque époque tant c'est un biais humain, et une menace. La transformation numérique détruirait de la valeur et des emplois dans le monde ancien. Mais ce mouvement est inextricable, et si nous n'accélérons pas, d'autres le feront à notre place, garantissant une destruction massive chez nous.

A l'âge d'Internet, des réseaux sociaux et des plateformes collaboratives, nous pouvons avoir accès à plusieurs vies, plusieurs métiers à la fois. On peut être boulanger le matin, chauffeur le soir, échanger ou louer un bien dont la valeur d'usage augmente. Du coup, cela permet à chacun, et pas seulement aux mieux nés, aux plus diplômés, de s'inventer des activités, des compléments de revenus, auxquels nous n'avions pas accès auparavant. Quelle formidable liberté !

Dans cette révolution des usages, le consommateur est roi. Et les données sont le nouveau carburant. C'est forcément déstabilisant pour les modèles traditionnels, mais c'est le sens de l'histoire comme le choix des peuples. Il faut donc s'y adapter. C'est ce que j'appelle le « vertige de la liberté ». Il y a une transition difficile, mais aussi de formidables opportunités pour ceux qui veulent s'en saisir. Je préfère un choc de modèles plutôt qu'un modèle figé. La question de la vie privée est légitime et des régulations sont nécessaires pour éviter des dérives type NSA. Mais chacun est libre de ne pas utiliser les plateformes qui seraient trop intrusives avec nos données personnelles. Je pense que là aussi, l'autorégulation va faire son oeuvre. D'ores et déjà, après l'affaire Snowden, Google, Facebook, tous les Gafa, ont pris au sérieux la question de la vie privée. La concurrence fera son oeuvre. Si les Gafa vont trop loin, un autre modèle, plus protecteur pour nos données, émergera forcément.

Et les hommes politiques français ? Sontils des « amoureux » de la liberté ?

L'immense majorité des hommes et des femmes politiques français est par sa formation et de par la nature même du système, méfiante à l'égard de la liberté. C'est presque un phénomène culturel chez nous. Cette classe politique professionnelle n'a peur que d'une chose : scier la branche sur laquelle elle est assise. Si on redistribue trop le pouvoir entre les mains des citoyens, que leur restera-t-il ? Or, c'est justement ce que fait Internet : le réseau redonne le pouvoir à la base, qui s'en sert pour s'exprimer, agir, en dehors des politiques dont la réputation est ternie et l'efficacité mise en doute...

Pour l'immense majorité des politiques, la France est un Etat avant d'être une Nation. D'où les trois maladies infantiles de notre pays que sont le centralisme, l'étatisme et l'autoritarisme. Le pouvoir est avant tout pensé comme vertical. Le seul homme politique qui me semble capable de sortir de ce vice de conception, c'est Emmanuel Macron. Il a compris que nous entrons dans un nouveau monde, qu'il faut savoir s'affranchir des codes de la politique traditionnelle, qu'il ne sert à rien de s'accrocher à des emplois voués à disparaître, mais plutôt de créer les conditions pour faire naître les nouveaux emplois de la nouvelle économie. François Fillon aussi a fait un sacré pas en direction de la liberté. Mais Emmanuel Macron me semble être, j'en témoigne, un véritable amoureux de la liberté et c'est ce qui le différencie de tous les autres politiques accrochés à leurs carrières purement politiciennes comme des moules sur un rocher.

Aujourd'hui, je me réjouis de voir qu'il a su libérer sa parole et que cela lui procure une popularité croissante. Si j'ai un conseil à lui donner, après sa loi sur les Nouvelles opportunités économiques, c'est de saisir la nouvelle opportunité que lui offre la conjoncture politique actuelle, en se présentant à l'élection présidentielle dès 2017. Car j'ai une conviction : tout est devenu « disruptable », même le monde politique ! Je me souviens en avoir parlé à Xavier Niel et lui avoir dit : « Macron a autant besoin d'avoir été élu local que toi d'avoir été cadre chez France Telecom avant d'avoir créé Free, ou Marc Simoncini d'avoir bossé pour Alain Afflelou avant d'avoir lancé Sensee ! » On ne peut plus attendre : à notre génération de faire sauter le plafond de verre de la liberté, pour tous, et notamment pour les jeunes de ce pays.

Propos recueillis par Philippe Mabille

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Essayiste, consultant, libéral et désormais installé à Londres, Mathieu Laine, à tout juste 40 ans, a créé deux entreprises de prestation de conseil: Altermind, spécialisée dans l'optimisation des stratégies d'entreprises et de gouvernements ; et Hypermind, plus technologique, créée avec Émile Servan-Schreiber, qui fait de la prédiction en se fondant sur une méthode nouvelle d'intelligence collective, réputée plus fiable que le Big Data et les sondages. Selon Hypermind, Alain Juppé l'emporterait en 2017. Mathieu Laine préférerait, lui, que ce soit Emmanuel Macron, dont il est très proche. Après un premier livre, "La Grande Nurserie", qui l'a fait connaître en 2006, Mathieu Laine a écrit en 2012 un "Dictionnaire du libéralisme", publié chez Larousse. Il s'apprête à publier, début janvier, chez Plon son "Dictionnaire amoureux de la Liberté", de A comme Amour, à Z comme Zola, en passant par M comme Mozart et U comme Uberisation...

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Commentaires
a écrit le 27/12/2015 à 12:34 :
On entend et voit beaucoup de philosophes institutionnels sur les ondes ou dans les étranges lucarnes. Je n'appartiens pas à ce monde formatisé et souvent formolisé, mais il m'arrive parfois de réfléchir (si! si!) et je vous adresse quelques élucubrations : être libre (autrement dit, être indépendant), c'est être responsable, c'est donc admettre que les autres peuvent légitimement aspirer à être libre, et qu'il faut donc instaurer une certaine réciprocité dans le comportement des uns et des autres...
être libre, ce n'est pas l'égalité de statut social, mais la possibilité pour chacun de s'épanouir dans tous les domaines : relations sociales, professionnelles, intellectuelles...sachant que tout le monde ne peut pas possé~der une Porsce 911, ou être président de la République, ou être intelligent !
on ne peut pas (que l'on soit un individu ou un Etat) revendiquer son indépendance et recourir à la mendicité, cette dernière aboutit inéluctablement au totalitarisme ("du pain et des jeux"...aujourd'hui c"est "un big mac et du foot") et aux conflits les plus meurtriers.
Certains ont prôné "la force de la volonté" (ah! Leni Riefenstahl et son copain Adolph) pour faire évoluer le monde, et l'ont parfois mise en pratique pour accéder au plus haut poste de l'Etat, afin de satisfaire leur ego et de conserver leurs "acquis sociaux" ; sans vouloir remonter trop dans le temps, examinez le bilan de nos trois derniers présidents, il y a de quoi pleurer...
Que mes divagations non conformes à la vulgate gouvernementale (dans l'ère soviétique on envoyait les opposants en asile psychiatrique ou au goulag) exprimées dans l'urgence et dans l'état d'urgence n'assombrissent pas vos fêtes.
Qui que vous soyez : animistes, israélites, chamanistes, catholiques, musulmans, yazidis, protestants, orhodoxes, bouddhistes, laïcs, numismates, ambidextres, copocléphiles, et j'en passe, je vous souhaite de passer de bonnes fêtes, une bonne année 2016, et surtout encore beaucoup de patience en attendant 2017.
a écrit le 18/12/2015 à 0:30 :
Assez agréable à lire. La liberté est effectivement le socle principal et l'idée révolutionnaire par excellence. Elle est malheureusement attaquée sans relâche et nos jeunes générations (et une bonne partie des vieilles) ont oublié que la défendre est un combat de tous les instants et réclamant courage, clarté de vue et détermination.
Merci en tout cas pour ce propos.
a écrit le 16/12/2015 à 15:09 :
Ha oui c'est vrai que Macron a vraiment libérer l'économie en voulant casser le notariat, corporation garantissant le professionnalisme et la compétence, a créer des emploies de chauffeurs de cars et de vendeurs dans les zones touristiques, emplois qui sont bien sûr à très haute valeur ajoutée !!
Quant à sa vision industrielle, cela a été à mettre entre les mains des américains le savoir faire d'Alsthom, ainsi que celui d'Areva entre les mains des chinois. Est il bien sûr que sieur Macron sert bien les intérêts de la France ?Quant à son copain Laine qui est un anglophile convaincu, qu'il garde ses conseils pour ses amis anglo-saxons !
a écrit le 16/12/2015 à 14:49 :
La liberté de dire ce que l'on pense est comme l'oxygène, elle est nécessaire à la vie. Et pour acquérir cette liberté il faut accepter la différence sexuelle, qu'un homme et une femme sont deux être physiologiquement et psychologiquement différent. A Partir de cette acceptation l'être humain s'ouvre à la culture, à l'amour et à la créativité donc à la liberté de penser. Croyez vous que dans la société du relativisme dans laquelle nous vivons cela est encore possible ?
a écrit le 16/12/2015 à 9:56 :
La réthorique de ce monsieur est de s'appuyer sur le concept de liberté pour justifier le libéralisme. Il nous explique qu'il fait la différence entre la liberté et le libéralisme, mais tout son discours est dans l'apologie du libéralisme qui serait le système garant de la liberté.
Le libéralisme est surtout le moyen de faire des affaires pour ceux qui ont les moyens financiers, intellectuels,à leur disposition, très loin du concept originel de liberté, qui ne va pas sans égalité, justice, fraternité...
a écrit le 16/12/2015 à 9:42 :
Le jacobinisme est une forme insidieuse de totalitarisme.
Citation complètement inconnue de Confucius.

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