Le double paradigme du règne de l’incertitude

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Abdelmalek Alaoui, Editorialiste
Abdelmalek Alaoui, Editorialiste (Crédits : Guepard/LTA)
RUPTURE(s). Avec l’avènement de la quatrième révolution industrielle, les seules tendances lourdes d’avenir sur lesquelles les experts avaient réussi à s’accorder étaient au nombre de deux : la vitesse et l’incertitude. Or, d’une part, la crise du Coronavirus a limité la course de vitesse folle dans laquelle nous étions engagés en remettant au cœur des préoccupations mondiale des sujets aussi essentiels que la transition climatique ou la répartition des revenus. D’autre part, la pandémie a en revanche placé l’incertitude comme un nouveau paradigme qu’il faudra appréhender comme élément consubstantiel de toute action publique ou privée. De fait, nous devrons non seulement vivre avec le virus pendant un certain temps, mais également apprendre à nous projeter différemment.

Comme un malade auquel l'on apprend qu'il est touché par une maladie le condamnant à court terme, le monde s'est engagé depuis mars dans le modèle de Kübler-Ross, qui comprend cinq étapes : le déni, la colère, le marchandage, la dépression puis l'acceptation. Selon toute vraisemblance, nous sommes actuellement dans la phase de marchandage, retenant notre souffle en attendant un hypothétique vaccin dont personne ne peut prédire avec certitude la date de sortie. Face à l'« infobésité » contradictoire et perpétuelle qui caractérise cette pandémie, certains ont même réussi à se forger une carapace aussi épaisse que dure afin de ne plus être aux prises avec les milliers de conjectures qui émaillent l'évolution du virus. C'est là une des propriétés bien connues du cerveau humain, et en même temps l'un de ses défauts. Pour se protéger de chocs externes importants, il reconstruit une réalité plus « acceptable » afin d'éviter de sombrer dans la dépression.

En clair, une bonne partie de l'opinion publique tente de se rassurer comme elle peut en s'accrochant aux lueurs d'espoir fussent-elles infinitésimales. Le débat autour de l'utilisation de la chloroquine participe de ce phénomène. Sans avoir lu les documents scientifiques relatifs à cette molécule, des millions de « partisans » de ce médicament ont pris fait et cause en faveur de sa généralisation. Le vaccin russe a également généré une vague d'enthousiastes sans que ne soit publiée aucune étude permettant de le viabiliser. En bref, nous détestons à ce point l'incertitude que nous sommes prêts à nous accrocher à n'importe quel élément qui permettrait de la réduire.

L'« or noir » du XXIe siècle ?

Mais c'est vraisemblablement au niveau économique que ce paradoxe est le plus emblématique. Alors que l'économie mondiale a brutalement décéléré depuis six mois, que des millions de travailleurs ont perdu leurs emplois, que la consommation a chuté drastiquement, la bourse des valeurs technologiques américaine, le NASDAQ, s'est appréciée de 26%. Comment expliquer ce mouvement a priori contre-intuitif ? Un début de réponse est apporté de manière saisissante par le prix Nobel d'économie Michael Spence . Ce dernier explique dans une analyse récente que le centre de gravité mondial des investissements s'est déplacé de l'économie « traditionnelle » vers une économie basée sur le capital « intangible ». En clair, la propriété et le contrôle des données est finalement devenu l' « or noir » du XXIe siècle. Le capital traditionnel a donc vécu, et le Corona a contribué à clouer le dernier clou de son cercueil. Combiné à la place centrale qu'occupe désormais l'incertitude, ce remplacement rapide des modèles économiques mondiaux constitue en outre une très mauvaise nouvelle pour le marché du travail.

En effet, toujours selon Spence la création de valeur incrémentale dans les marchés et la création d'emplois divergent, et ce, de plus en plus rapidement. Si l'on ajoute à ce fossé les millions de nouveaux entrants attendus sur le marché du travail lors de cette rentrée qui ne trouveront vraisemblablement pas ou peu d'emplois, l'on est potentiellement en présence d'un choc tellurique dont la magnitude risque de nous plonger dans une récession sans précédent. Si ce mouvement se poursuit, nous devrions donc vivre une succession de crises économiques et une mise sous tension globale.

Un accroissement des inégalités ?

Plus grave encore, le règne de l'incertitude combiné à la modification des structures productives dans ce monde « d'avec » devrait produire un accroissement des inégalités de revenus. Le confinement et ses restrictions a déjà eu raison de milliers de très petites entreprises et de PME ne disposant pas de fonds propres leur permettant de surmonter le double choc d'offre et de demande. Avec un léger effet retard, cela contribuera à la paupérisation d'une classe moyenne laborieuse dont le sentiment de « déclassement » risque de venir nourrir les discours extrêmes ainsi que les replis nationalistes. A un autre niveau, la rétention de « cash » de la part de ceux disposant du capital retardera les achats et les investissements, mettant encore plus sous pression les plus fragiles. Reste une lueur d'espoir au niveau des plans de relance publics, à condition que ces derniers soient suffisamment importants sur le plan quantitatif et qualitatif pour permettre que l'argent circule à nouveau dans l'économie et que l'emploi reparte.

Une reconfiguration de l'espace et du temps ?

Enfin, une reconfiguration de l'espace de vie mondial est également à attendre comme résultante de la généralisation de l'incertitude. De nombreux experts estiment en effet que les grands ensembles urbains, et les très grandes villes devraient rapidement entrer dans une phase de décroissance. Désireux de vivre dans des logements plus spacieux, d'être plus proche de la nature et moins entassés les uns sur les autres, les travailleurs du savoir, qui n'ont pas besoin d'être physiquement sur leur lieu de travail, devraient être les premiers à tenter l'aventure des villes moyennes, voire de la ruralité. Si ce mouvement se confirmait, cela aurait des conséquences très importantes sur la structure même de nos économies, dont les grandes citées constituent les pierres angulaires en concentrant la richesse, la consommation, le divertissement, ainsi que les ...impôts. Après tout, ne disait-on pas qu'il faudrait construire les villes à la campagne car l'air y est plus pur... ?

Au-delà de la boutade, la manière dont nous occuperons l'espace et le temps dans les années à venir constituera probablement la meilleure parade pour réduire l'incertitude. En étant mieux enracinés, moins pollueurs, et surtout plus agiles dans nos modes de travail, il nous sera collectivement possible de surmonter ce double changement de paradigme. Tout changement est douloureux. Reste à savoir si celui-ci sera salvateur...

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Commentaires
a écrit le 26/02/2021 à 12:47 :
Je suis très agréablement surpris .J ai connu Abdelmalek Alaoui quand il était enfant et adolescent avec mon fils Mourad Menjili ,d abord a l Ecole Paul Cézanne et ensuite au Lyceee Descartes a Rabat.
J ai beaucoup apprécié cette chronique très documentée et très claire à la fois. Bravo Abdelmalek . Et bon vent.
L Architecte Abdesselam Menjili.
a écrit le 16/09/2020 à 13:21 :
Pour projeter différemment il faut réécrire the narrative financière car elle est homologuée aux standards du pouvoir de la finance. Cela signifie, entre outre, "filling the dots" et évaluer les impacts de la financiarisation de l'économie produisant affluence virtuelle et non richesse réelle.
a écrit le 08/09/2020 à 9:21 :
Les économistes sont très vexés : les marchés financiers n'anticipent absolument pas les catastrophes qu'ils nous prédisent.
Mais c'est bien normal : les prévisions sont toujours fausses ex post.
Et il faut bien faire avec l'incertitude : c'est pour ça qu'on a inventé les marchés financiers.
a écrit le 07/09/2020 à 17:05 :
Les économistes sont très vexés : les marchés financiers n'anticipent absolument pas les catastrophes qu'ils nous prédisent.
Mais le pire n'est jamais sûr, c'est bien connu.
Il est éventuellement grand temps de revoir les modèles.
Même si les prévisions sont toujours fausses.
a écrit le 07/09/2020 à 13:38 :
J'ai entendu une réflexion d'une parisienne cadre supérieure, la quarantaine, de celles qui se tatouent du maquillage sur le visage afin de "gagner du temps", de celles dont les enfants volent derrière elles tellement ils ne peuvent pas suivre, de celles qui se précipitent à acheter une voiture allemande et-c... bref de la grande famille des drogués à la consommation qui ne se posent jamais de question quant à leur manichéisme de la rapidité, qui était tout simplement traumatisée de sa semaine imposée à la campagne parce que "entre midi et deux toutes les boulangeries sont fermées, incroyable !"

Si c'est pour se coltiner ce genre d'énergumène merci du cadeau hein ! Bref en l'état actuel des choses cela ne va pas dépendre d'un simple déplacement de la population mais dès l'enseignement des enfants, de leur apprendre que la nature est plus importante que l'argent, que la vie est plus importante que la vitesse, que les gens sont plus importants que les clients, presque deux mondes opposés et même si nombreux parisiens sont déjà prêts à faire le pas à la campagne c'est d'abord et avant tout parce qu'ils sont au bout du rouleau, la dernière chance avant le suicide en quelque sorte, autant dire pas les meilleures conditions pour venir s'installer non plus.

Cela aurait du partir d'une réflexion d'ensemble guidée par la classe dirigeante mais celle-ci étant dorénavant totalement défaillante, complètement aliénée par sa cupidité, il faut faire avec la classe productrice et donc se dire bel et bien que celle-ci n'est que le résultat de dizaine de milliers d'années d'évolution et ne va donc pas comme ça en un claquement de doigts changer brutalement si on ne l'y instruit pas. Nos dirigeants par cupidité et aliénation l'ont éduqué afin qu'elle se désintéresse totalement de ses paradis fiscaux et de sa profonde avarice et dangerosité, nous partons de très loin.

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