Mourir pour les Artsakhiens de Stepanakert ?

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Considérer ces affrontements dans le Caucase du sud comme une affaire qui ne nous concerne pas, nous Européens, serait une profonde erreur. (Le groupe de réflexions Mars)
"Considérer ces affrontements dans le Caucase du sud comme une affaire qui ne nous concerne pas, nous Européens, serait une profonde erreur". (Le groupe de réflexions Mars) (Crédits : Reuters)
OPINION. C'est le retour du groupe Mars*, qui publiera tous les mardis une tribune. Après avoir publié une série de douze tribunes du groupe au printemps, La Tribune ouvre de nouveau ses colonnes à ce groupe de réflexion informel composé d'une trentaine de personnes, qui se sont données pour objectif de partager leurs réflexions sur l'avenir de la défense de la France et de l'Europe en vue des échéances électorales de 2022. "Il ne s'agit pas de défendre la candidature de telle ou telle personnalité politique, mais de proposer, en toute liberté, une vision de la politique de défense que pourrait porter un chef des armées inspiré par les valeurs de la gauche républicaine", explique le groupe Mars. Alors que les tribunes thématiques publiées au printemps proposaient une vision du "monde d'après" la pandémie, ces tribunes se proposent simplement de commenter périodiquement l'actualité de défense, en essayant "d'apporter un éclairage original et un peu de recul par rapport à la grande presse et à la communication institutionnelle".

Le conflit gelé du Haut-Karabagh (ainsi est communément appelée la République d'Artsakh, autoproclamée il y a près de trente ans) vient de reprendre avec une intensité inégalée depuis les combats du début des années 1990, qui avaient fait 30.000 morts. Considérer ces affrontements dans le Caucase du sud comme une affaire qui ne nous concerne pas, nous Européens, serait une profonde erreur. Les enjeux sont en réalité considérables : politiques, stratégiques, géopolitiques, diplomatiques, tactiques, voire industriels.

La France ne doit pas se désintéresser du Haut-Karabagh

Du point de vue historico-politique, la France ne peut se désintéresser du sort des populations arméniennes, qui cherchent depuis plus d'un siècle la protection d'un État contre la haine génocidaire des peuples turcophones qui l'entourent. De manière tout à fait remarquable, l'attachement aux Arméniens jouit en France d'un consensus qui transcende tous les clivages politiques. Son inscription dans une loi lapidaire promulguée en janvier 2001 ("la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915", signée Chirac et contresignée Jospin) et la pénalisation de sa négation ou de sa banalisation en 2016 font également consensus.

Nos concitoyens d'origine arménienne se comptent par centaines de milliers, et, si ce n'est pas un électorat homogène, il a toujours bénéficié de la sollicitude de la gauche en général et du parti communiste en particulier. La Russie soviétique a en effet offert aux Arméniens, qui n'avaient pas émigré ou été déportés, l'indispensable protection dont ils avaient besoin pour ne pas être définitivement exterminés. La Résistance française sait ce qu'elle doit aux réseaux d'immigrés arméniens qui ont combattu notamment aux côtés des FTP. Tout aussi remarquable est la reconnaissance quasi-unanime en Europe du génocide arménien, le Bundestag lui-même ayant eu en 2016 l'immense courage de reconnaître la complicité allemande du fait de la présence de nombreux conseillers militaires allemands auprès de l'armée ottomane au moment du génocide, planifié en pleine guerre au prétexte d'un risque de trahison au profit de la Russie et des alliés.

Il existe en outre, entre la France et l'Arménie, une lointaine similitude du fait du baptême antique de leur nation. Mais, alors que l'empire romain se délitait à l'ouest, il se renforçait à l'est, singulièrement contre les royaumes successifs d'Arménie, qui ont dû encore se battre contre les envahisseurs turcs et n'ont finalement dû leur sauvegarde qu'à l'impérialisme perse. Les Arméniens, devenus vassaux du Chah de perse, sont toujours restés loyaux aux dynasties qui ont régné à Tabriz puis Ispahan, alors que les Perses rejetaient l'Islam sunnite pour endosser le chiisme par défiance envers les Turcs. Il est vrai que certaines sources estiment que la dynastie safavide, qui a imposé le chiisme à la Perse, était d'origine kurde.

En quoi cette vieille histoire nous concerne-t-elle ?

Au-delà d'un certain romantisme, les querelles séculaires du Sud-Caucase peuvent-elles affecter notre sécurité ? La France peut-elle avoir une influence sur les développements d'une crise dont les racines sont si profondes ? Clairement, il n'est pas question à ce jour d'intervenir militairement comme si la crise se déroulait en Afrique, où le Conseil de sécurité de l'ONU n'hésiterait pas à solliciter Paris pour faire cesser les combats. Au Sud-Caucase, la puissance militairement et diplomatiquement capable d'intervenir est la Russie.

La zone des combats se situe sur le territoire d'une ex-république soviétique et Moscou entretient avec les belligérants des relations intenses, ne serait-ce qu'en tant que principal fournisseur de leurs arsenaux. On le sait, la Russie affectionne ces conflits gelés dans son "étranger proche", qui lui permettent, comme au temps des Soviets, quand le commissaire du peuple aux nationalités s'appelait Staline, de diviser pour régner. Cela dit, le pouvoir russe est probablement gêné aujourd'hui par les événements au Haut-Karabagh, qui dégénèrent à un point où Moscou perd le contrôle.

Si ce n'est à Moscou, à qui profite le crime ? Mis en échec en Syrie par l'intervention russe, contraint à abandonner Fayez al-Sarraj en Libye, sur le recul en Méditerranée orientale du fait de la fermeté française, contesté sur le plan intérieur du fait d'une crise économique profonde, le président turc Erdogan voit sans doute dans l'ouverture d'un nouveau front contre ses partenaires russes l'occasion de regagner un peu de crédibilité. Tout ce qui attise les braises du nationalisme turc (et pan-turc) est bon pour reprendre de la popularité, et l'Arménie est un adversaire à sa portée.

L'histoire est plus souvent tragique que logique

Ankara n'ignore cependant pas que la Russie est liée à l'Arménie par une alliance défensive. L'armée turque n'interviendra donc pas sur le sol arménien, de peur de susciter la riposte immédiate des forces russes, qui stationnent en permanence en Arménie. En revanche, le pouvoir turc affiche son soutien à l'Azerbaïdjan et lui procure un appui militaire, encore discret mais réel, et efficace. Il est vrai que Bakou se dit dans son bon droit. La République d'Artsakh est une entité séparatiste qui n'est reconnue par aucun État, sinon d'autres entités séparatistes de l'ex-espace soviétique. Même Erevan, la capitale arménienne, ne reconnaît pas formellement Stepanakert, le chef-lieu du territoire séparatiste peuplé de 150.000 habitants, qui se disent Arméniens mais ne le sont, juridiquement, pas. Les lignes de cessez-le-feu tracées à la suite des différentes crises n'ont pas le statut de frontière et le règlement politique du conflit paraît inextricable.

Le principe d'intangibilité des frontières est, ici comme ailleurs, confronté à celui du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La théorie de la non-ingérence se heurte à l'obligation de protéger les populations en péril de mort. En pratique, quand le droit est inopérant, c'est à la force de trancher. Qu'il s'agisse des guerres coloniales ou de l'implosion de la Yougoslavie, la guerre de libération, civile ou étrangère a permis de trouver une solution, le plus souvent dans le sens de la balkanisation des espaces de conflit. A cet égard, le conflit du Haut-Karabagh a servi de matrice à celui du Kosovo, et l'issue devrait logiquement être la même. Mais l'histoire est plus souvent tragique que logique, et il faudra sans doute encore des milliers de morts, avant que les Arméniens du Karabagh ne parviennent à une solution similaire à celle des Albanais du Kosovo, alors même que la République d'Artsakh est plus homogène ethniquement et culturellement que ne l'est le Kosovo.

L'OTAN est hors-jeu

Le contexte géostratégique est cependant bien différent aujourd'hui de celui des Balkans à la fin des années 1990. D'abord, l'alliance atlantique, alors unanime pour intervenir au Kosovo en dépit du blocage du Conseil de sécurité de l'ONU, est dorénavant, sinon en état de "mort cérébrale", du moins profondément divisée. Le consensus requis au niveau politique serait impossible à obtenir. Ensuite, la Russie considérerait comme un casus belli une intervention occidentale dans son "étranger proche". L'Azerbaïdjan n'est pas, comme la Serbie, encerclé par l'OTAN. Il n'est pas question que Bakou, dans l'orbite d'Ankara, rejoigne l'OTAN. Ce serait également un casus belli pour l'Iran, qui craindrait un encerclement. De fait, l'OTAN interviendrait à rebours de son engagement au Kosovo, où la responsabilité de protéger avait justifié les bombardements occidentaux contre la Serbie. L'OTAN est donc hors-jeu.

En cas d'agression de l'Arménie contre la Turquie, en réponse par exemple à un engagement turc trop évident aux côtés de l'Azerbaïdjan, Ankara pourrait demander l'aide des alliés au titre de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord. Mais, contrairement à une opinion courante, le déclenchement de l'article 5 en cas d'agression n'est pas automatique. Le territoire de la Turquie, y compris donc au Caucase, est bien couvert par cet article en vertu du protocole d'accession de 1951 qui a modifié l'article 6, mais le Conseil de l'Atlantique Nord, l'entité politique de gouvernance de l'alliance, pourrait estimer que les conditions de mise en œuvre de l'article 5 ne sont pas réunies, notamment sur le point essentiel de la légitime défense collective. Il est probable en effet que l'Alliance atlantique considère les forces arméniennes comme un adversaire à la mesure de l'armée turque. Il en irait différemment bien entendu d'une intervention russe sur le sol turc.

Ankara illégitime pour une mission de règlement du conflit

Sans se lancer dans des scénarios de géopolitique fiction, la crise au Sud-Caucase illustre à la fois les risques théoriques d'une alliance automatique et les caractéristiques pratiques de l'alliance atlantique, qui offre une alliance multilatérale régie par le consensus, soit un cadre juridique et politique beaucoup moins rigide qu'un système d'alliances bilatérales. Par conséquent, la France n'est théoriquement jamais obligée, dans le cadre de l'OTAN, de se lancer dans des guerres qui ne sont pas les siennes. Mais pour pouvoir opposer son veto à une décision majoritaire, il faut disposer d'un outil militaire crédible en général et d'un renseignement militaire autonome en particulier. Cela suppose un investissement constant dans le budget d'équipement des armées. Autrement dit, quand on appartient à une alliance multilatérale, moins on est fort et crédible militairement, moins on est en sécurité, car on risque de se retrouver entraîné dans des guerres qui ne sont pas les nôtres.

Si la Russie ne veut rien faire, si l'OTAN ne peut intervenir, qui pourrait trancher le nœud gordien ? Faut-il abandonner au Turcs la gestion de la crise ? En dénonçant publiquement le transfert via le territoire turc de 300 djihadistes syriens vers le théâtre du conflit en Azerbaïdjan, le président Macron a implicitement accusé Ankara de soutien au terrorisme international. C'est une accusation très grave, mais il a eu raison de le faire. Pour Paris, Ankara est donc illégitime à se voir investie par la communauté internationale d'une mission de règlement du conflit. Le chef des armées françaises n'aurait pas pris un tel risque diplomatique s'il ne disposait de preuves solides, fournies par une capacité autonome de renseignement militaire.

Israël au soutien de l'Azerbaïdjan

A l'inverse, jusqu'à la preuve contraire, le camp arménien ne pratique pas le terrorisme. Le terrorisme arménien dans les années 1970-1980 est né de la guerre civile libanaise, dans la diaspora arménienne du Proche-Orient. S'il a pu être manipulé par un État, c'est par la Syrie, et non par l'Arménie, qui n'existait alors pas en tant qu'état internationalement reconnu. Ce terrorisme dirigé contre les intérêts turcs et occidentaux (en tant qu'alliés des Turcs), y compris sur le sol français (comme à Orly en 1983), était craint également par Israël du fait de ses liens avec la mouvance palestinienne.

C'est peut-être ce qui explique la proximité d'Israël avec l'Azerbaïdjan, ainsi que la commune défiance à l'encontre de Téhéran. Le fait est que ce sont des armes turques (drones) et israéliennes (munitions rôdeuses de type Harop et Harpy) utilisées par les forces azéries qui provoquent les dommages les plus efficaces aux forces séparatistes.

La France démunie de défense aérien de théâtre

Que peut faire la France ? Paris, aux côtés de Washington et Moscou, co-préside depuis 1992 le "groupe de Minsk" (à ne pas confondre avec les accords de Minsk de 2014-2015 à propos de l'Ukraine) dans le cadre de l'OSCE. La France bénéficie ainsi d'une rente de situation héritée de la politique étrangère mitterrando-gaullienne. Mais, une rente, cela s'entretient, en l'occurrence par l'investissement dans l'outil militaire. Or, depuis 25 ans, le budget des armées a perdu plus d'un point de PIB au profit des "dividendes de la paix". Il est temps aujourd'hui que la France réinvestisse pour regagner sa place au premier rang des puissances pacificatrices.

Par exemple, depuis 25 ans, l'armée française n'a quasiment plus investi dans la défense anti-aérienne du champ de bataille. Elle dispose de systèmes anti-balistiques et d'une défense aérienne performante, notamment de son groupe aéronaval, mais au niveau tactique, les forces ne disposent que du système Mistral, décliné sous différentes versions adaptées aux différents milieux d'emploi et optimisé pour des menaces conventionnelles. Contre les drones et les munitions rôdeuses, qui font aujourd'hui des ravages au Haut-Karabagh, elles sont quasiment démunies ; ou plutôt, elle ne dispose que de capteurs anciens et de canons en trop petite quantité. Cela nous interdit en pratique à la fois d'armer le camp en infériorité tactique afin de rétablir un rapport de force favorable au cessez-le-feu, et d'intervenir en interposition, sous peine de subir de lourdes pertes.

Faute de capacités, la France doit passer son tour

C'est ainsi que, pour avoir voulu hier toucher les "dividendes de la paix", la France doit aujourd'hui renoncer à être faiseur de paix. Des milliers de vies vont peut-être être perdues alors qu'il aurait pu en aller différemment si la France avait, depuis 30 ans, gardé le niveau d'investissement qui lui permettait encore de figurer au rang des puissances sur lesquelles on compte.

Il n'est pas trop tard pour mieux faire, demain, mais cette fois, la France devra passer son tour. Pourtant, l'Arménie et l'Azerbaïdjan sont des pays amis. Par exemple, Bakou servait d'escale logistique aux forces françaises engagées en Afghanistan. La France n'a pas d'intérêt particulier dans la région. Profitant du repli américain et des trop nombreux conflits d'intérêts russes, n'étant pas partie au conflit, elle pourrait en être l'arbitre impartial. Il lui manque juste l'outil militaire capable de soutenir une telle ambition.

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* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

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Commentaires
a écrit le 20/10/2020 à 9:15 :
Tiens, j'avais fait un commentaire que j'avais estimé documenté et pertinent, qui parlait d'Arméniens, de la Marine Française qui les avait sauvés en 1915, et qui en plus n'avait rien d'agressif ou d'indécent.... et on me l'a censuré ? Ce n'est pas grave, je l'avais sauvegardé, et je le publierai ailleurs - avec un petit mot rajouté.

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