La poésie de l'euro

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Par Harold James, professeur d'histoire et de relations internationales à Princeton.

De manière étonnante, les raisons à l'origine de la création d'une monnaie unique ont été dans l'ensemble oubliées par une Europe déchirée par la crise. L'audacieuse aventure européenne reflétait une nouvelle approche concernant le rôle de la monnaie et de la manière dont elle devait être gérée. En choisissant une monnaie "pure", créée par une banque centrale indépendante d'une autorité nationale, les Européens ont volontairement tourné le dos à ce qui était devenu la tradition monétaire dominante.

Au cours du XXe siècle, la création de monnaie - les billets de banque - était généralement perçue comme étant une prérogative des États. L'émission de monnaie était possible parce que les gouvernements avaient le pouvoir de définir l'unité de compte dans laquelle les impôts devaient être payés. Cette tradition est bien antérieure à l'émission de monnaies fiduciaires. Pendant plusieurs siècles, alors que circulait la monnaie métallique, définir l'unité de compte - livres tournois, marks, florins ou dollars - était du ressort de l'État (ou de ceux qui détenaient le pouvoir).

L'utilisation abusive de cette prérogative par les gouvernements, qui ont créé de l'inflation pour se débarrasser de dettes excessives, a eu un effet destructif sur l'ordre politique au cours de la première moitié du XXe siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, les politiciens libéraux les plus farouches défenseurs du fédéralisme européen étaient parfaitement conscients de ce fait. L'économiste italien Luigi Einaudi, gouverneur de la banque centrale, ministre des Finances, puis président de la République italienne, a défendu cette cause dès la fin de la guerre : "Si une fédération européenne prive les États individuels du pouvoir de financer les dépenses publiques grâce à la planche à billets et les circonscrit aux dépenses financées uniquement par les impôts et les prêts volontaires, elle aura par ce seul fait accompli une tâche remarquable."

Les autorités monétaires ne décident jamais de simplement convertir toutes les dettes en monnaie. Elles décident plutôt que certaines industries, banques ou entités politiques doivent être soutenues pour le bien commun. Les industries, banques ou entités politiques qui ne bénéficient pas de ce soutien se sentent inévitablement délaissées et perçoivent les actions de la banque centrale comme un abus de pouvoir. Dans les systèmes fédéraux en particulier, les entreprises et autorités politiques les plus éloignées du centre de pouvoir ont le plus de chances d'être exclues de la politique de relance et donc de se sentir lésées.

L'hyperinflation en Allemagne dans les années 1920 a exacerbé les sentiments séparatistes en Bavière, en Rhénanie et en Saxe, parce que ces Länder éloignés ont estimé que les actions de la banque centrale allemande et du gouvernement de Berlin étaient discriminatoires à leur égard. Les fondateurs de l'Europe moderne avaient compris qu'une monnaie instable et sujette aux manipulations politiques serait un cauchemar pour l'Europe et qu'elle entraînerait des animosités et des antagonismes nationaux dévastateurs. Les deux économistes les plus influents du XXe siècle, Friedrich von Hayek et John Maynard Keynes, appuyaient ce point de vue.

La question centrale pour Hayek d'une autorité émettrice de monnaie et protégée de toute influence politique, et donc d'un désaveu politique, est une partie essentielle du traité de Maastricht. Keynes avait de son côté proposé, dans le cadre de la mise en place d'un nouvel ordre après la Seconde Guerre mondiale, une monnaie internationale qui garantirait la stabilité et empêcherait la déflation. L'idée de l'indépendance des banques centrales, essentielle à la mise en place d'un ordre politique stable et solide, n'est pas seulement un concept européen des années 1990. Elle a également été adoptée dans les législations régissant les activités d'autres banques centrales et est reflétée par la place croissante qu'occupent les banquiers centraux.

Ce point de vue est sérieusement mis à l'épreuve aujourd'hui. Dans le sillage de la pire crise financière depuis la Seconde Guerre mondiale, les banques centrales sont à nouveau invitées à monétiser les titres de certains débiteurs, mais pas de tous. Le processus de sélection des débiteurs est hautement politique et empoisonne la notion de stabilité monétaire. Jean-Claude Trichet aime à dire que la monnaie est comme la poésie, et qu'elles donnent toutes deux un sentiment de stabilité. Cette formule inattendue, bien que pertinente, rappelle la réplique du général von Gneisenau au roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, qui, au début du XIXe siècle, réfutait les préoccupations patriotiques du général comme n'étant "rien de plus que de la poésie". "La religion, la prière, l'amour de son roi, l'amour de sa patrie, qu'est-ce sinon de la poésie ?" dit von Gneisenau. "La sécurité du trône est fondée sur la poésie." Une monnaie stable est, elle aussi, la fondation de l'ordre politique. Ne laissons pas la crise actuelle nous accabler au point de l'oublier.

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Commentaires
a écrit le 13/12/2011 à 15:38 :
Pardon, mais il me semble que Hayek défendait le système de banque libre (free banking) où chaque banque commerciale émet sa propre monnaie.... c'est la concurrence entre ces monnaies qui est censée assurer la régulation du système...

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