Les fondamentalistes sont en passe de mettre la main sur la droite américaine

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Curtis Roosevelt
Curtis Roosevelt
Spécialiste de politique américaine et petit-fils de Franklin D. Roosevelt, Curtis Roosevelt vit en France. Il profite de la guerre des chefs qui mine la droite française, entre droite dure et droite plus centriste, pour poser son regard sur le changement identitaire qui s'opère actuellement à droite outre-Atlantique.

La droite française fait face actuellement à des problèmes d'identité, coincée entre son aile dure et son aile centriste. Ce mouvement de "fondamentalisation" de la droite a cours dans tous les pays européens. Pour avoir une idée du malaise qui traverse les droites, il peut être utile pour les citoyens européens de poser un ?il sur ce qui se joue actuellement aux Etats-Unis. Ils verront que le problème ne leur est pas propre.

La pauvreté du langage empêche d'y voir clair

Premier problème: Aux Etats-Unis, les expressions pour décrire le spectre politique tels qu'extrême gauche, extrême droite, droite libérale, de gauche ou conservateur - même républicain et démocrate - ont des sens très imprécis. Et la presse n'aide pas pour cela.

On peut prendre pour exemple ce titre du Washington Post du 20 novembre dernier : "Les républicains conservateurs contre-attaquent..." Ou cet autre: "Les dirigeants évangéliques et les activistes conservateurs adressent un message simple pour les républicains de l'establishment...". Derrière ce mélange de mots, involontairement trompeur, ce sont les extrémistes, les fondamentalistes qui sont évoqués. Ces républicains viscéralement attachés au Tea Party tel qu'il était bien avant d'être absorbé par le parti républicain.

Dans l'International Herald Tribune, Paul Krugman parle de "l'état d'esprit antirationnel qui a mis la main sur le parti (républicain, Ndlr)". Cynthia Tucker va quant à elle jusqu'à faire référence, en parlant de l'aile droite du parti républicain, "à des manivelles congénitales destinées à demeurer insatisfaites" dans le National Memo.

Mais ce faisant, une seule face du problème est mise à jour. Les manivelles sont certes bruyantes et perturbent l'attention, mais elles sont rarement dangereuses. Alors que les extrémismes peuvent l'être (dans le cas de Hitler ou Staline, ils ont même été mortels).

Les américains ne semblent pas conscients du fait que notre langue se détériore à cause de termes trop vagues. Nous nous sommes habitués à l'usage d'un jargon impressionniste au quotidien. Et nous nous enfermons dans la facilité en ne demandant pas plus de précision, que nous ayons devant nos yeux un candidat à une élection ou une publicité pour une nouvelle voiture.

Personne ne semble comprendre que ce manque de précision empêche de comprendre ce qu'il y a derrière le discours et les spots publicitaires des politiques qui jouent sur nos bas instincts et notre avidité. Dans ce schéma, nous sommes les perdants.

Républicain : un terme unique qui masque deux réalités

Pour illustrer ce vers quoi tend le parti républicain, Paul Krugman prend l'exemple du sénateur de la Floride, Marco Rubio. Marco Rubio est contre l'enseignement des sciences, particulièrement celui de la théorie de l'évolution, car cela pourrait ébranler la foi des enfants en ce en quoi leurs parents leur ont dit de croire. Au niveau du parti, le problème est le même. Ainsi, comme le relève Paul Krugman, sur la question du changement climatique, le parti s'est enterré dans le déni et l'assertion selon laquelle tout ceci n'est qu'un canular concocté par une vaste conspiration de scientifiques. C'est là en effet une face du parti républicain.

Mais il faut nuancer. Les républicains sont divisés en deux camps. D'un côté, ceux qui sont irrémédiablement accrochés à leur vision fondamentaliste et de l'autre ceux qui pensent que le parti doit se "centriser". Ou du moins en donner l'impression. Afin de s'attirer le vote des femmes et des hispaniques notamment. David Brooks les désigne sous le nom de "républicains modérés". Mais pour la plupart de ceux dont les premières observations remontent à plus d'un demi siècle en arrière, les républicains modérés, comme pouvait l'être le gouverneur Nelson Rockfeller, ne sont plus une espèce en danger... c'est une espèce éteinte.

Brooks tente d'attirer l'attention sur ces groupes de jeunes penseurs et stratèges des think tanks de Washington associés aux républicains. Leurs commentaires sont intéressants, visent souvent juste, et pourraient permettre au parti républicain de se réformer d'après des lignes centristes. Mais pourront-ils vraiment imposer leur ligne aux extrémistes, dont la principale préoccupation est de consolider leur position au pouvoir?

Le bien contre le mal

Le terme "fondamentaliste" peut ne pas être perçu comme une menace par des gens qui considèrent la loi et l'ordre comme nécessaires dans une société qui semble s'effondrer. Mais le désir d'ordre des fondamentalistes signifie, dans une vision simpliste, diviser la vie en deux camps, celui du bien et celui du mal. Le dictionnaire définit le fondamentalisme comme un ensemble de "croyances traditionnelles orthodoxes tels que l'inerrance des Écritures et l'acceptation littérale des fondamentaux du christianisme protestant". J'y ajouterais pour ma part les droitiers de confession catholique.

Le fondamentalisme laisse toutefois une place à l'interprétation, et on peut voir de profondes divisions au sein des rangs qui le composent. A la fois religieuses et politiques. Ces divisions vont peser sur les épaules des républicains dans leurs efforts pour se remettre de la défaite de Mitt Romney et leur recherche d'un coupable. Ils vont se demander si c'est le mouvement vers des positions centristes sur certains sujets et un mauvais calcul électoral qui les y a mené.

L'équilibre démocratique menacé

Cette lutte pour le leadership au sein du parti républicain au cours de l'année qui vient devrait bien illustrer la place du fondamentalisme dans le paysage politique américain. Si c'est l'aile fondamentaliste qui l'emporte, ce que je pense qu'il arrivera, cela aura pour effet de changer tout le processus démocratique des Etats-Unis. Les républicains ne seront plus la force d'opposition traditionnelle des démocrates, cette formation essentielle au débat politique et à notre système législatif dont le processus repose sur deux partis qui dominent le Congrès pendant que le président est issu de l'un d'entre eux.

Pour avoir une idée du changement fondamental que cela provoquera dans le paysage politique américain, il suffit de jeter un ?il aux racines du fondamentalisme. L'ouvrage de Richard Hofstader, "Le rôle de la paranoïa dans la politique américaine", rédigé après les années du maccarthysme, en offre un bon aperçu.

Les républicains aiment dire qu'ils sont le parti du président Ronald Reagan. Cela a toujours été une vague référence, mais cela est en passe de changer. Ils seront bientôt le parti héritier de l'ancien président Herbert Hoover pour qui "la seule fonction du gouvernement est de mettre en place les conditions favorables au développement et au bénéfice de l'entreprise privée". Il était le président du début de la Grande Dépression. Pour Hoover, l'entreprise privée était une valeur sacro-sainte, l'intervention de l'État un blasphème.

Quand l'aile droite du parti républicain aura pris le contrôle, l'organisation deviendra idéologique, orthodoxe, et ce sans concession. Il sera devenu pleinement fondamentaliste.

*Curtis Roosevelt est le petit fils de l'illustre Franklin D. Roosevelt, 32ème président des États-Unis. Diplômé de la School of Government and Public Law de l'Université de Columbia, il vit désormais dans le sud de la France après une longue carrière aux Nations-Unies. Il est notamment l'auteur de "Trop près du soleil", qui retrace ses douze premières années à la Maison-Blanche, dans le sillage de son grand-père, dont il a partagé les dernières années.

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Commentaires
a écrit le 06/12/2012 à 17:56 :
LA quelle Bravoure !!!VERITE vous dérange d'après ce que je constate !
a écrit le 06/12/2012 à 14:44 :
Il est intéressant de voir les réactions d'une bonne partie des évangéliques dits "fondamentalistes" après la défaite de Mitt Romney. Après l'échec du candidat mormon qu'ils ont soutenu à contrec?ur, ils sont devenus méfiants : ils sont l'impression - encore une fois ! - d'avoir été grugés par les stratèges du Parti Républicain prêts à les manipuler en agitant, juste avant les élections, de bien utiles chiffons rouges pour obtenir leur vote. Pour bon nombre d'évangéliques, la solution en politique aujourd'hui est un engagement social et personnel local, une attitude critique envers les hommes politiques, et des conclusions à tirer quant à l'échec du Tea Party.
Les républicains blancs sont en déperdition, 45 % des latinos évangéliques ont voté Obama et bien plus des Afro-Américains !

Le changement ne viendra pas d?un président républicain traditionaliste incapable de transformer les c?urs, mais d?un mouvement où les chrétiens prendront eux-mêmes en main leur destin et décideront librement de leurs priorités. Même avec l?Obamacare, le travail social des églises restera colossal, face aux défis d?une société américaine égoïste, sans repères et hyper violente.

Voir l?article incisif de Lee Grady dans "Charisma Magazine" (1.11.2012 ) Presidents can?t save us ( Le salut ne vient pas des présidents) déclarant "Quit making politicians into gods !" "Arrêtez de considérer les politiciens comme des dieux
a écrit le 06/12/2012 à 12:25 :
Quel génie ces journalistes, ils nous feraient quasi croire qu'il y a une gauche et une droite aux états-uni alors que c'est une droite et une extrême droite.
a écrit le 05/12/2012 à 19:11 :
depuis 1989 et la chute du mur c'est le soit disant libéralisme qui a eu la voie libre et on voit
que pour beaucoup d 'êtres humains cela a surtout abouti au droit d'être licencié et mis à la rue.













et combien de mort du fait de la dette du tiers monde et de la politique neolibérale du fmi? De plus le soi disant libéralisme a surtout abouti pour de nombreux êtres humains au droit de se retrouver mis à la rue.c'est la crise, mais pas pour tous le monde, y en à qui sa profite sacrément!




et
a écrit le 05/12/2012 à 18:49 :
celui qui prétend interdire le socialisme ne peut pas se prétendre démocrate.et il y a là
une contradiction fondamentale,qui quand on n'est pas amputé du cerveau, saute aux yeux,avec la justification philosophique et politique du" libéralisme "
a écrit le 05/12/2012 à 15:11 :
ce qui est le plus inquiétant c'est que dans tous les pays du monde il y a une montée du fondamentalisme quelque soit le type de gouvernement.Or ce manichéisme primaire ne peut qu'engendrer le conflit. Les conflits ne se règlent que par le compromis admis par la majorité et pas par une vérité assénée par des dogmatiques.
a écrit le 05/12/2012 à 1:58 :
Vu le recul lent mais général du dollar dans les transactions internationales, et vu la perte de contrôle absolu des US sur la planète, ils vont, effectivement, basculer dans l'extrême-droite et s'arranger pour déclencher un conflit mondial. Simplement en espérant encore tromper la planète pour s'en sortir...
Réponse de le 05/12/2012 à 17:19 :
Déclencher un conflit coûte de l'argent et les USA n'en ont plus les moyens. Mais les républicains ne le savent peut-être pas encore et croît dur comme fer à l'hégémonie américaine sur le monde. Le réveil va être douloureux.
Réponse de le 05/12/2012 à 17:28 :
ca depend du type de conflit et ca depend surtout si vous gagner ou si vous perdez la supériorité numéraire américaine est écrasante .Mais franchement je doutes qu on en arrive là Par contre une croisade contre le moyen orient ca serait bien dans l esprit tea party

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