« Nous ne vivons pas assez scientifiquement dans ce monde » Nassim Nicholas Taleb

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Nassim Nicholas Taleb publie Antifragile, après ses best-sellers Le Cygne noir et Le Hasard sauvage, aux éditions Les Belles Lettres.
Nassim Nicholas Taleb publie "Antifragile", après ses best-sellers "Le Cygne noir" et "Le Hasard sauvage", aux éditions Les Belles Lettres. (Crédits : Reuters)
L’ancien trader, auteur du best-seller « Le Cygne noir », publie en français son nouveau livre « Antifragile », où il montre que l’exposition aux changements et aux variations nous est bien plus profitable contre le risque que notre recherche éperdue d’un monde où tout est sous contrôle.

Avec « Le Hasard sauvage » et surtout « Le Cygne noir », publié peu avant la crise financière de 2008, Nassim Nicholas Taieb est devenu l'un des essayistes les plus importants du moment à l'échelle internationale. Il livre aujourd'hui dans sa traduction française son dernier ouvrage de quelque 650 pages serrées, titré « Antifragile ».

Pourquoi un tel néologisme?  D'ordinaire, fragilité est opposée à robustesse. Mais comme l'illustre la célèbre fable de La Fontaine « Le chêne et le roseau », un vent violent peut déraciner le chêne robuste quand le roseau plie mais ne rompt pas! C'est précisément cette adaptation aux variations du vent qui intéresse l'auteur.

Le savoir sous toutes ses formes

"En réalité, je n'ai pas créé l'expression "antifragilité", je l'ai emprunté au vocabulaire des traders", explique d'une voix douce Nassim Nicholas Taleb, de passage à Paris pour la promotion de son livre. Cet homme affable, lecteur vorace, toujours soucieux d'illustrer ce qu'il avance, est lui-même un ancien trader, spécialisé dans les marchés des dérivés.

Ayant gagné suffisamment d'argent pour être à l'abri du besoin, il s'adonne à sa passion, le savoir sous toutes ses formes - de l'histoire de l'antiquité aux mathématiques financières en passant par l'épistémologie.

Mais pour saisir ce qu'est cette « antifragilité », sans doute faut-il comprendre d'abord ce qu'est la fragilité. "La fragilité - qui manque d'une définition technique - pouvait être définie comme ce qui n'aime pas la volatilité ; et ce qui n'aime pas la volatilité, n'aime pas le hasard, l'incertitude, le désordre, les erreurs, les pressions, etc.", avance Nassim Nicholas Taleb.

Les bonnes recettes de cuisine

L'antifragilité est alors « cette qualité propre à tout ce qui est modifié avec le temps : l'évolution, la culture, les idées, les révolutions, les systèmes politiques, l'innovation technologique, les réussites culturelles et économiques, la survie en commun, les bonnes recettes de cuisine (la soupe au poulet, par exemple, le steak tartare agrémenté d'une goutte de cognac), l'essor des villes, des cultures, des systèmes judiciaires, des forêts équatoriales, de la résistance aux bactéries... jusqu'à notre propre existence en tant qu'espèce sur cette planète. »

Pour résumer, « l'antifragilité dépasse la résistance et la solidité. Ce qui est résistant supporte les chocs et reste identique ; ce qui est antifragile s'améliore», souligne-t-il.

Bref, elle est partout à l'œuvre dans les organismes vivants. D'où l'idée de l'auteur que, en étudiant ce concept, il est possible d'en extraire des  enseignements précieux pour mieux comprendre le monde et y mieux évoluer.

Eviter d'être "la dinde de Noël"

Rechercher l'antifragilité, c'est ainsi accepter ces variations permanentes du monde, c'est s'adapter aux aléas plutôt que de s'enfermer dans un confort rassurant, mais qui nous laisse à la merci d'un événement inattendu capable de nous emporter. Il nous faut éviter d'être la « dinde de Noël », comme l'expliquait Nassim Taleb dans « Le Cygne noir », en reprenant une parabole de Bertrand Russell.

Cette dinde qui voyant tous les jours son propriétaire lui donner à manger se persuade qu'il en sera ainsi pour toujours, jusqu'au jour, la veille de Noël, où arrive un imprévu : le maître arrive avec un couteau.

On a en effet tout à gagner à se référer à l'antifragilité, qui aurait peut-être poussé le malheureux volatile à essayer de s'échapper de sa situation faussement idéale. Ses applications sont nombreuses.

C'est, par exemple, la  « mithridatisation », du nom de ce roi du Pont qui, chaque jour s'exposait à de petites quantités de substances mortelles pour s'immuniser contre les fortes doses de poisons qui, sinon, lui eussent été fatales.

Il s'agit, du reste, là, du principe de la vaccination. C'est aussi « l'hormèse », une expression pharmacologique, qui désigne la capacité qu'a l'absorption d'une petite dose de poison de guérir l'organisme en provoquant des réactions excessives et salutaires.

Davantage "bottom up" que "top down". 

L'application de l'antifragilité à « l'évolution, à la politique, à l'innovation dans les affaires, à la découverte scientifique, à l'économie, à l'éthique, à l'épistémologie et à la philosophie générale" offre la possibilité de jeter un regard différent sur le monde. Ainsi, en politique, des organisations décentralisées résisteront mieux que des Etats hypercentralisés et bureaucratisés.

Que l'on compare la solidité du système fédéral de la Suisse et celui de l'URSS qui s'est écroulé comme un château de cartes. Bref, l'antifragilité est davantage "bottom up" que "top down".

Mais outre l'originalité du propos, fondé sur des recherches scientifiques nourries, de vastes lectures et des échanges avec d'autres chercheurs dans les domaines les plus divers, son succès s'explique aussi par d'autres raisons.

D'abord, il y a la clarté du propos, sans jargon. Le texte est avant tout guidé par la volonté de se faire comprendre. Même les passages consacrés notamment aux mathématiques ne sont pas un obstacle. Il n'y a là aucun secret : « J'ai passé une vie entière à travailler mon style », confie l'auteur.

L'érudition comme matière vivante

Il y a ensuite sa façon de « raconter » ses thèses. Les considérations théoriques se mêlent à celles tirées de l'observation quotidienne, des exemples les plus triviaux aux axiomes des mathématiques en passant par les probabilités ou les coups de gueules contre les banquiers ou encore les intellectuels.

L'érudition non seulement historique mais aussi philosophique devient une matière vivante qui renvoie le lecteur à sa situation concrète. « Si j'écris sur la probabilité, c'est avec toute mon âme et toute mon expérience dans le domaine de la prise de risques ; j'écris avec mes stigmates, c'est pourquoi ma pensée est inséparable de mon autobiographie », écrit Nassim Nicholas Taleb.

Le troisième atout de l'ouvrage, c'est de nous faire observer le monde avec un regard différent. Il nous pousse à l'étonnement, dont Aristote affirmait qu'il est le commencement nécessaire à la philosophie. « Nous ne vivons pas assez scientifiquement dans ce monde », affirme-t-il.

Paradoxalement, cela ne veut pas dire être plus théorique, scientiste mais au contraire face aux nombreuses théories « sensationnelles » qui prolifèrent, il faut partir d'un authentique savoir qui s'applique dans la vie courante. « Les plus grandes découvertes ont été faites par des bricoleurs », souligne-t-il.

Reconnu par ses pairs

De ce point de vue, « Antifragile » est un ouvrage serein, comme si l'auteur était apaisé. « Le hasard sauvage » et « Le cygne noir » étaient des ouvrages de combat qui n'hésitait pas à polémiquer. L'ex-trader cherchait alors à se faire reconnaître sur la scène intellectuelle internationale.

Désormais, Nassim Nicholas Taleb est admis dans le monde savant et est reconnu par ses pairs. Il enseigne en tant que « Distinguished Professor » à l'université de New York et est professeur invité au Centre d'économie de la Sorbonne. Un parcours en forme d'odyssée pour ce natif du Liban, et dont l'adolescence a été marquée par la guerre civile.

Pour autant, rien n'est asséné ex-cathedra, Taleb n'avance pas un argument sans se saisir de son ebook pour l'appuyer de quelque démonstration mathématique. D'ailleurs, une bonne partie de ses travaux de haut vol en statistiques et en mathématiques sont consultables directement sur le net.

"Les gens qui parlent et n'agissent pas n'ont jamais été aussi visibles"

Le lecteur ne sera donc pas étonné que « Antifragile » se termine sur une éthique. Après son long détour théorique, la fin du livre pointe un principe de responsabilité, devenu encore plus flagrant avec la crise financière. « Les gens qui parlent et n'agissent pas n'ont jamais été aussi visibles et n'ont jamais joué un rôle aussi important qu'à l'époque moderne. C'est le résultat du modernisme et de la division des tâches », constate-t-il.

C'est pourquoi, selon lui, ceux qui prennent les risques, du personnel politique aux banquiers, ne sont paradoxalement jamais sanctionnés quand cela tourne mal. L'auteur demande donc à ce que les rôles soient, selon sa terminologie, « calibrés », c'est-à-dire que les risques soient assumés par ceux qui prennent les décisions.

Cette leçon de vie qu'est « Antifragile » réhabilite le rationalisme comme forme d'éthique de vie, mais une vie pratique, vécue à l'épreuve du réel.

Certains pourront trouver déprimante une telle remise en cause de leurs illusions confortables, d'autres devraient au contraire considérer le propos de ce livre  en forme de "gai savoir" comme libérateur, et comme la meilleure façon d'éviter grâce à ce "gai savoir" de devenir à leur tour une « dinde de Noël ».

 

« Antifragile », par Nassim Nicholas Taleb, éditions Les Belles Lettres, traduction de l'anglais de Lucien d'Azay et Christine Rimoldy, avec la collaboration de l'auteur, 649 pages, 25,50 euros.

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a écrit le 04/10/2013 à 8:31 :
Taleb est l'un des intellectuels les plus stimulants que j'ai lu. Il nous offre une autre grille de lecture du monde, nous apprend à ne plus être des moutons.
a écrit le 03/10/2013 à 10:21 :
En cent ans la science et ses applications ont fait un bond énorme!, imaginez vous les cent prochaines années!.
a écrit le 03/10/2013 à 3:43 :
L'autre jour, je suis tombé sur un article sur un bunker aménagé en maison souterraine mis en vente; et je me suis dit, par rapport à tous les commentaires moqueurs évoquant l'absurdité, que comme la probabilité d'une catastrophe mondiale n'est pas nulle seulement peu probable, il serait vraiment irresponsable pour notre espèce comprenant 7 milliards d'individus de ne même pas préparer une assurance pour sauver ne serait-ce que 1000 individus. Je pense que Taleb fait référence à ce genre de réflexion, qu'on n'use pas assez des probabilités pour appréhender le monde et qu'on répète trop souvent les mêmes erreurs sans apprendre des dérèglements qu'elles engendrent par effet domino.
Mais d'un autre côté on peut aussi se demander si par nature, ceux qui "voient" ou plutôt "évaluent" juste, ne sont pas condamnés à rester ultra-minoritaires, puisque leur action modifient les probabilités( l'historique ou la théorie) sur lesquelles ils se basent. J'ai moi aussi fait des recherches sur le hasard, l'information, la physique et l'histoire depuis 10 ans, côtoyé les marchés, et j'ai l'impression qu'au final, tout réponse restera toujours insatisfaisante; on élargit sa base de regard, dans le temps et l'espace jusqu'à raisonner au niveau de l'univers et devoir m'approcher de théories audacieuses et j'ai d'autant plus l'impression d'être perdu, comme si, tout était mélangé en un seul point et que tout se chevauchait sur un nombre infini de dimensions. Je n'ai que quelques repères, bien maigres et forcément sujets à caution, tels quelques lettres de l'aphabet. Cela me donne la frustration de ne pas être assez évolué.
a écrit le 02/10/2013 à 21:18 :
C'est pour ça que l'on est surpris , les vert ne sont pas vert ! allez comprendre !
a écrit le 02/10/2013 à 19:13 :
pourkoi , l'arnaque a grand éschelle et mulletifhorme , c pas schientifik ?
a écrit le 02/10/2013 à 17:11 :
Les traders philosophes ca seduit au debut et puis après ca..... Le theme est sympa après c'est l'histoire d'un gars qui a reussi en gagnant de l'argent qui maintenant donne des lecons au monde.

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