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« Nous ne vivons pas assez scientifiquement dans ce monde » Nassim Nicholas Taleb

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 02 octobre 2013 à 14:51 - Mis à jour le 02 octobre 2013 à 15:03

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06 juin 2026

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L’ancien trader, auteur du best-seller « Le Cygne noir », publie en français son nouveau livre « Antifragile », où il montre que l’exposition aux changements et aux variations nous est bien plus profitable contre le risque que notre recherche éperdue d’un monde où tout est sous contrôle.

Avec « Le Hasard sauvage » et surtout « Le Cygne noir », publié peu avant la crise financière de 2008, Nassim Nicholas Taieb est devenu l'un des essayistes les plus importants du moment à l'échelle internationale. Il livre aujourd'hui dans sa traduction française son dernier ouvrage de quelque 650 pages serrées, titré « Antifragile ».

Pourquoi un tel néologisme?  D'ordinaire, fragilité est opposée à robustesse. Mais comme l'illustre la célèbre fable de La Fontaine « Le chêne et le roseau », un vent violent peut déraciner le chêne robuste quand le roseau plie mais ne rompt pas! C'est précisément cette adaptation aux variations du vent qui intéresse l'auteur.

Le savoir sous toutes ses formes

"En réalité, je n'ai pas créé l'expression "antifragilité", je l'ai emprunté au vocabulaire des traders", explique d'une voix douce Nassim Nicholas Taleb, de passage à Paris pour la promotion de son livre. Cet homme affable, lecteur vorace, toujours soucieux d'illustrer ce qu'il avance, est lui-même un ancien trader, spécialisé dans les marchés des dérivés.

Ayant gagné suffisamment d'argent pour être à l'abri du besoin, il s'adonne à sa passion, le savoir sous toutes ses formes - de l'histoire de l'antiquité aux mathématiques financières en passant par l'épistémologie.

Mais pour saisir ce qu'est cette « antifragilité », sans doute faut-il comprendre d'abord ce qu'est la fragilité. "La fragilité - qui manque d'une définition technique - pouvait être définie comme ce qui n'aime pas la volatilité ; et ce qui n'aime pas la volatilité, n'aime pas le hasard, l'incertitude, le désordre, les erreurs, les pressions, etc.", avance Nassim Nicholas Taleb.

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Les bonnes recettes de cuisine

L'antifragilité est alors « cette qualité propre à tout ce qui est modifié avec le temps : l'évolution, la culture, les idées, les révolutions, les systèmes politiques, l'innovation technologique, les réussites culturelles et économiques, la survie en commun, les bonnes recettes de cuisine (la soupe au poulet, par exemple, le steak tartare agrémenté d'une goutte de cognac), l'essor des villes, des cultures, des systèmes judiciaires, des forêts équatoriales, de la résistance aux bactéries... jusqu'à notre propre existence en tant qu'espèce sur cette planète. »

Pour résumer, « l'antifragilité dépasse la résistance et la solidité. Ce qui est résistant supporte les chocs et reste identique ; ce qui est antifragile s'améliore», souligne-t-il.

Bref, elle est partout à l'œuvre dans les organismes vivants. D'où l'idée de l'auteur que, en étudiant ce concept, il est possible d'en extraire des  enseignements précieux pour mieux comprendre le monde et y mieux évoluer.

Eviter d'être "la dinde de Noël"

Rechercher l'antifragilité, c'est ainsi accepter ces variations permanentes du monde, c'est s'adapter aux aléas plutôt que de s'enfermer dans un confort rassurant, mais qui nous laisse à la merci d'un événement inattendu capable de nous emporter. Il nous faut éviter d'être la « dinde de Noël », comme l'expliquait Nassim Taleb dans « Le Cygne noir », en reprenant une parabole de Bertrand Russell.

Cette dinde qui voyant tous les jours son propriétaire lui donner à manger se persuade qu'il en sera ainsi pour toujours, jusqu'au jour, la veille de Noël, où arrive un imprévu : le maître arrive avec un couteau.

On a en effet tout à gagner à se référer à l'antifragilité, qui aurait peut-être poussé le malheureux volatile à essayer de s'échapper de sa situation faussement idéale. Ses applications sont nombreuses.

C'est, par exemple, la  « mithridatisation », du nom de ce roi du Pont qui, chaque jour s'exposait à de petites quantités de substances mortelles pour s'immuniser contre les fortes doses de poisons qui, sinon, lui eussent été fatales.

Il s'agit, du reste, là, du principe de la vaccination. C'est aussi « l'hormèse », une expression pharmacologique, qui désigne la capacité qu'a l'absorption d'une petite dose de poison de guérir l'organisme en provoquant des réactions excessives et salutaires.

Davantage "bottom up" que "top down".

L'application de l'antifragilité à « l'évolution, à la politique, à l'innovation dans les affaires, à la découverte scientifique, à l'économie, à l'éthique, à l'épistémologie et à la philosophie générale" offre la possibilité de jeter un regard différent sur le monde. Ainsi, en politique, des organisations décentralisées résisteront mieux que des Etats hypercentralisés et bureaucratisés.

Que l'on compare la solidité du système fédéral de la Suisse et celui de l'URSS qui s'est écroulé comme un château de cartes. Bref, l'antifragilité est davantage "bottom up" que "top down".

Mais outre l'originalité du propos, fondé sur des recherches scientifiques nourries, de vastes lectures et des échanges avec d'autres chercheurs dans les domaines les plus divers, son succès s'explique aussi par d'autres raisons.

D'abord, il y a la clarté du propos, sans jargon. Le texte est avant tout guidé par la volonté de se faire comprendre. Même les passages consacrés notamment aux mathématiques ne sont pas un obstacle. Il n'y a là aucun secret : « J'ai passé une vie entière à travailler mon style », confie l'auteur.

L'érudition comme matière vivante

Il y a ensuite sa façon de « raconter » ses thèses. Les considérations théoriques se mêlent à celles tirées de l'observation quotidienne, des exemples les plus triviaux aux axiomes des mathématiques en passant par les probabilités ou les coups de gueules contre les banquiers ou encore les intellectuels.

L'érudition non seulement historique mais aussi philosophique devient une matière vivante qui renvoie le lecteur à sa situation concrète. « Si j'écris sur la probabilité, c'est avec toute mon âme et toute mon expérience dans le domaine de la prise de risques ; j'écris avec mes stigmates, c'est pourquoi ma pensée est inséparable de mon autobiographie », écrit Nassim Nicholas Taleb.

Le troisième atout de l'ouvrage, c'est de nous faire observer le monde avec un regard différent. Il nous pousse à l'étonnement, dont Aristote affirmait qu'il est le commencement nécessaire à la philosophie. « Nous ne vivons pas assez scientifiquement dans ce monde », affirme-t-il.

Paradoxalement, cela ne veut pas dire être plus théorique, scientiste mais au contraire face aux nombreuses théories « sensationnelles » qui prolifèrent, il faut partir d'un authentique savoir qui s'applique dans la vie courante. « Les plus grandes découvertes ont été faites par des bricoleurs », souligne-t-il.

Reconnu par ses pairs

De ce point de vue, « Antifragile » est un ouvrage serein, comme si l'auteur était apaisé. « Le hasard sauvage » et « Le cygne noir » étaient des ouvrages de combat qui n'hésitait pas à polémiquer. L'ex-trader cherchait alors à se faire reconnaître sur la scène intellectuelle internationale.

Désormais, Nassim Nicholas Taleb est admis dans le monde savant et est reconnu par ses pairs. Il enseigne en tant que « Distinguished Professor » à l'université de New York et est professeur invité au Centre d'économie de la Sorbonne. Un parcours en forme d'odyssée pour ce natif du Liban, et dont l'adolescence a été marquée par la guerre civile.

Pour autant, rien n'est asséné ex-cathedra, Taleb n'avance pas un argument sans se saisir de son ebook pour l'appuyer de quelque démonstration mathématique. D'ailleurs, une bonne partie de ses travaux de haut vol en statistiques et en mathématiques sont consultables directement sur le net.

"Les gens qui parlent et n'agissent pas n'ont jamais été aussi visibles"

Le lecteur ne sera donc pas étonné que « Antifragile » se termine sur une éthique. Après son long détour théorique, la fin du livre pointe un principe de responsabilité, devenu encore plus flagrant avec la crise financière. « Les gens qui parlent et n'agissent pas n'ont jamais été aussi visibles et n'ont jamais joué un rôle aussi important qu'à l'époque moderne. C'est le résultat du modernisme et de la division des tâches », constate-t-il.

C'est pourquoi, selon lui, ceux qui prennent les risques, du personnel politique aux banquiers, ne sont paradoxalement jamais sanctionnés quand cela tourne mal. L'auteur demande donc à ce que les rôles soient, selon sa terminologie, « calibrés », c'est-à-dire que les risques soient assumés par ceux qui prennent les décisions.

Cette leçon de vie qu'est « Antifragile » réhabilite le rationalisme comme forme d'éthique de vie, mais une vie pratique, vécue à l'épreuve du réel.

Certains pourront trouver déprimante une telle remise en cause de leurs illusions confortables, d'autres devraient au contraire considérer le propos de ce livre  en forme de "gai savoir" comme libérateur, et comme la meilleure façon d'éviter grâce à ce "gai savoir" de devenir à leur tour une « dinde de Noël ».

À lire également

  • Nassim Taleb : "nous devons passer au capitalisme 2.0"
  • Nassim Nicholas Taleb : "Plus la finance est mathématisée, plus c'est du baratin"
  • le site personnel de Nassim Nicholas Taleb

« Antifragile », par Nassim Nicholas Taleb, éditions Les Belles Lettres, traduction de l'anglais de Lucien d'Azay et Christine Rimoldy, avec la collaboration de l'auteur, 649 pages, 25,50 euros.

Robert Jules

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