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Peut-on encore être fier d’être Européen ?

Photo de Antoine Patinet

Michel Santi

Publié le 18 novembre 2013 à 12:04 - Mis à jour le 18 novembre 2013 à 12:49

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La décision de la BCE d'abaisser son principal taux directeur a rassuré les marchés, mais elle intervient trop tard et c'est une arme bien trop faible, dans la situation actuelle. Par Michel Santi, économiste.

La blogosphère et la presse spécialisée ont unanimement applaudi la baisse de 0.25 points de base du taux d'intérêt directeur de la Banque centrale européenne le 7 novembre dernier. En outre, de Paul Krugman à Martin Feldstein, en passant par l'éminent Scott Sumner, les économistes les plus chevronnés et de toutes tendances confondues se sont accordés à reconnaître là un pas important entrepris par la BCE, en direction d'une politique expansionniste susceptible de ressusciter l'activité économique moribonde du continent.

Des effets réels négligeables

Selon eux, cette réduction devrait se transmettre sur l'ensemble des taux d'intérêt à court terme du marché monétaire et se répercuter en conséquence pour encourager l'investissement et la consommation à un moment où le continent menace de subir une contraction de sa croissance.

L'euphorie de la presse et des économistes est certes compréhensible dans le cadre d'une réaction "à chaud" face à une baisse surprise de ses taux d'intérêt émanant de la banque centrale la plus orthodoxe et la plus traditionnaliste qui soit ! Pour autant, les effets réels de cette décision de la part de la BCE s'avèrent, en finalité, négligeables et ne résistent pas à une analyse factuelle.


Aucune retombée positive sur la croissance

Les conditions prévalant aujourd'hui dans l'économie et sur les marchés financiers de l'Union rendent effectivement caduque cette baisse de 0.25% du taux d'intérêt européen qui n'aura qu'un impact marginal, précisément du fait des taux d'intérêt infinitésimaux déjà en vigueur en Europe.

Cet assouplissement de politique monétaire - qui certes aurait eu des conséquences favorables si les taux avaient été à des niveaux "normaux" et dans une conjoncture économique non déprimée - n'aura donc quasiment aucune retombée positive sur la croissance de l'Union. L'explication est en effet simple : dans le cadre d'une économie subissant la déflation et lorsque les taux d'intérêt sont déjà à des niveaux proches du zéro, il n'est plus possible pour une banque centrale de stimuler l'économie dont elle a la charge avec le levier du taux d'intérêt.

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Une arme usée

C'est le phénomène de la trappe de liquidités, véritable trou noir qui neutralise la politique monétaire traditionnelle. Et qui ne peut être combattue qu'en faisant appel à des armes moins conventionnelles, amplement déployées par des banques centrales majeures et déterminées, comme la Fed, la Banque d'Angleterre et la Banque du Japon, avec des effets bénéfiques incontestables pour leurs économies respectives.

En lieu et place d'opter pour des instruments innovants (quoique déjà mis à profit dès 2008 par la Réserve fédérale US !), la BCE reste donc sur le chemin de l'orthodoxie et répond à une économie européenne en pleine liquéfaction en activant son arme la moins efficace et la plus usée.

Une mesure frileuse

Si les bourses comme le marché obligataire ont accueilli avec soulagement cette réduction symbolique de 0.25% du taux européen, cette posture de la BCE est sans nul doute la moins déterminée et la moins directe si sa volonté était bien d'affirmer un contexte de taux bas sur le moyen terme.  Pourquoi ne pas avoir inauguré un programme en bonne et due forme de baisses de taux quantitatives - c'est-à-dire de création monétaire - conditionné à des objectifs tangibles et chiffrés à atteindre en matière de lutte contre le chômage ? Pourquoi n'avoir pas intensifié le programme LTRO qui aurait eu des conséquences incontestablement bénéfiques sur les économies périphériques en réduisant leurs coûts de financement ?

Comme la BCE doit impérativement trouver des moyens de répercuter sur l'Europe périphérique les très faibles coûts de financement du Nord et du cœur de l'Europe, elle devrait plutôt se lancer dans des acquisitions directes de Bons du Trésor des nations fragilisées, mais également d'obligations émises par les sociétés domiciliées dans ces pays.

Le "service minimum" de la BCE

Selon cette même logique, la BCE devrait aussi acheter les hypothèques (résidentielles et commerciales) non solvables qui plombent l'Irlande, l'Espagne et le Portugal. Cette réduction de la part de la BCE de son taux directeur ayant toutes les apparences d'une étape cruciale et volontariste ne devrait donc pas faire illusion. En réalité, c'est le "service minimum" que cet établissement accomplit en faveur d'une conjoncture européenne dépressive et, ce, tandis qu'il maintient son objectif fantaisiste de 2% d'inflation au sein d'une Union européenne saisie jusque dans ses tripes par une spirale baissière de ses prix !

Pourtant, comment monétiser les dettes souveraines des irresponsables cigales européennes alors même que le programme OMT - et que tous les traités - l'interdisent de manière explicite ?

La BCE, otage d'une Europe fragmentée

De fait, ce fameux programme OMT est tellement chargé de conditions qu'il n'a jamais été utilisé, et qu'il en devient inutile! Sachant que la moindre velléité de l'alléger dans l'espoir d'insuffler une maigre reflation au sein des économies périphériques serait immédiatement suivie de protestations allemandes véhémentes et indignées ainsi que d'une cohorte d'assignations en justice…

S'il est manifeste que la BCE est aujourd'hui au cœur d'une bataille politique, impossible d'absoudre pour autant une banque centrale en charge d'une zone économique au premier P.I.B. mondial et qui faillit grossièrement à ses responsabilités.

Dans un environnement économique européen désastreux où seuls des stimuli déterminés, localisés et innovants seraient à même de lutter efficacement contre la trappe de liquidités, la Banque centrale européenne est corps et biens l'otage des dissensions politiques entre le cœur et la périphérie de l'Europe. Tant et si bien que la réduction de son taux directeur de 0.25% - aussi minime soit-elle - en devient un enjeu quasi existentiel ! Et l'objet d'infâmes controverses, indignes d'un continent ayant traversé - et provoqué ! - deux guerres mondiales.

Le désaveu européen

Car, au-delà du légitime débat d'idées, la BCE est aujourd'hui devenue le théâtre d'une bataille entre nations européennes. Qui a voté contre la baisse de 0.25% des taux européens du 7 novembre dernier, si ce n'est l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Autriche ?

En effet, le chef économiste de l'hebdomadaire allemand " WirtschaftsWoche " se fait le porte-voix de la quasi-totalité de la presse et des économistes de son pays lorsqu'il présente cette baisse de taux comme un "diktat de la nouvelle Banque d'Italie, basée à Francfort". Conforté en cela par un des économistes allemands les plus influents, Hans Werner Sinn, qui accuse "Mario Draghi d'abuser du système européen en assurant des financements à bas prix aux pays du Sud, qui n'auraient pas pu se financer dans de telles conditions sur le marché des capitaux"…

Une meilleure compréhension des mécanismes macro-économiques nous aurait néanmoins épargné la honte de telles déclarations, insultantes pour le Président de la BCE, et humiliantes pour les nations du Sud de l'Europe. Car il ne sert effectivement à rien de baisser des taux dans une trappe de liquidités. Voilà pourquoi, une fois de plus, la BCE a agi trop peu, et trop tard.

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* Michel Santi, économiste franco-suisse, conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre de l'O.N.G. "Finance Watch". Vient de paraître : une édition étoffée et mise à jour des "Splendeurs et misères du libéralisme" avec une préface de Patrick Artus et, en anglais, "Capitalism without conscience". Vient de paraître :"L'Europe, chronique d'un fiasco politique et économique"

Michel Santi

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