Peut-on encore être fier d’être Européen ?

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Pour l'économiste Michel Santi, la baisse des taux décidée par la BCE n'aura aucun impact sur la croissance européenne.
Pour l'économiste Michel Santi, la baisse des taux décidée par la BCE n'aura aucun impact sur la croissance européenne. (Crédits : DR)
La décision de la BCE d'abaisser son principal taux directeur a rassuré les marchés, mais elle intervient trop tard et c'est une arme bien trop faible, dans la situation actuelle. Par Michel Santi, économiste.

La blogosphère et la presse spécialisée ont unanimement applaudi la baisse de 0.25 points de base du taux d'intérêt directeur de la Banque centrale européenne le 7 novembre dernier. En outre, de Paul Krugman à Martin Feldstein, en passant par l'éminent Scott Sumner, les économistes les plus chevronnés et de toutes tendances confondues se sont accordés à reconnaître là un pas important entrepris par la BCE, en direction d'une politique expansionniste susceptible de ressusciter l'activité économique moribonde du continent.

 

Des effets réels négligeables

Selon eux, cette réduction devrait se transmettre sur l'ensemble des taux d'intérêt à court terme du marché monétaire et se répercuter en conséquence pour encourager l'investissement et la consommation à un moment où le continent menace de subir une contraction de sa croissance.

L'euphorie de la presse et des économistes est certes compréhensible dans le cadre d'une réaction "à chaud" face à une baisse surprise de ses taux d'intérêt émanant de la banque centrale la plus orthodoxe et la plus traditionnaliste qui soit ! Pour autant, les effets réels de cette décision de la part de la BCE s'avèrent, en finalité, négligeables et ne résistent pas à une analyse factuelle.


Aucune retombée positive sur la croissance

Les conditions prévalant aujourd'hui dans l'économie et sur les marchés financiers de l'Union rendent effectivement caduque cette baisse de 0.25% du taux d'intérêt européen qui n'aura qu'un impact marginal, précisément du fait des taux d'intérêt infinitésimaux déjà en vigueur en Europe.

Cet assouplissement de politique monétaire - qui certes aurait eu des conséquences favorables si les taux avaient été à des niveaux "normaux" et dans une conjoncture économique non déprimée - n'aura donc quasiment aucune retombée positive sur la croissance de l'Union. L'explication est en effet simple : dans le cadre d'une économie subissant la déflation et lorsque les taux d'intérêt sont déjà à des niveaux proches du zéro, il n'est plus possible pour une banque centrale de stimuler l'économie dont elle a la charge avec le levier du taux d'intérêt.

Une arme usée

 C'est le phénomène de la trappe de liquidités, véritable trou noir qui neutralise la politique monétaire traditionnelle. Et qui ne peut être combattue qu'en faisant appel à des armes moins conventionnelles, amplement déployées par des banques centrales majeures et déterminées, comme la Fed, la Banque d'Angleterre et la Banque du Japon, avec des effets bénéfiques incontestables pour leurs économies respectives.

En lieu et place d'opter pour des instruments innovants (quoique déjà mis à profit dès 2008 par la Réserve fédérale US !), la BCE reste donc sur le chemin de l'orthodoxie et répond à une économie européenne en pleine liquéfaction en activant son arme la moins efficace et la plus usée.

Une mesure frileuse

Si les bourses comme le marché obligataire ont accueilli avec soulagement cette réduction symbolique de 0.25% du taux européen, cette posture de la BCE est sans nul doute la moins déterminée et la moins directe si sa volonté était bien d'affirmer un contexte de taux bas sur le moyen terme.  Pourquoi ne pas avoir inauguré un programme en bonne et due forme de baisses de taux quantitatives - c'est-à-dire de création monétaire - conditionné à des objectifs tangibles et chiffrés à atteindre en matière de lutte contre le chômage ? Pourquoi n'avoir pas intensifié le programme LTRO qui aurait eu des conséquences incontestablement bénéfiques sur les économies périphériques en réduisant leurs coûts de financement ?

Comme la BCE doit impérativement trouver des moyens de répercuter sur l'Europe périphérique les très faibles coûts de financement du Nord et du cœur de l'Europe, elle devrait plutôt se lancer dans des acquisitions directes de Bons du Trésor des nations fragilisées, mais également d'obligations émises par les sociétés domiciliées dans ces pays.

 

Le "service minimum" de la BCE

Selon cette même logique, la BCE devrait aussi acheter les hypothèques (résidentielles et commerciales) non solvables qui plombent l'Irlande, l'Espagne et le Portugal. Cette réduction de la part de la BCE de son taux directeur ayant toutes les apparences d'une étape cruciale et volontariste ne devrait donc pas faire illusion. En réalité, c'est le "service minimum" que cet établissement accomplit en faveur d'une conjoncture européenne dépressive et, ce, tandis qu'il maintient son objectif fantaisiste de 2% d'inflation au sein d'une Union européenne saisie jusque dans ses tripes par une spirale baissière de ses prix !

Pourtant, comment monétiser les dettes souveraines des irresponsables cigales européennes alors même que le programme OMT - et que tous les traités - l'interdisent de manière explicite ?

La BCE, otage d'une Europe fragmentée

De fait, ce fameux programme OMT est tellement chargé de conditions qu'il n'a jamais été utilisé, et qu'il en devient inutile! Sachant que la moindre velléité de l'alléger dans l'espoir d'insuffler une maigre reflation au sein des économies périphériques serait immédiatement suivie de protestations allemandes véhémentes et indignées ainsi que d'une cohorte d'assignations en justice…

S'il est manifeste que la BCE est aujourd'hui au cœur d'une bataille politique, impossible d'absoudre pour autant une banque centrale en charge d'une zone économique au premier P.I.B. mondial et qui faillit grossièrement à ses responsabilités.

Dans un environnement économique européen désastreux où seuls des stimuli déterminés, localisés et innovants seraient à même de lutter efficacement contre la trappe de liquidités, la Banque centrale européenne est corps et biens l'otage des dissensions politiques entre le cœur et la périphérie de l'Europe. Tant et si bien que la réduction de son taux directeur de 0.25% - aussi minime soit-elle - en devient un enjeu quasi existentiel ! Et l'objet d'infâmes controverses, indignes d'un continent ayant traversé - et provoqué ! - deux guerres mondiales.

Le désaveu européen 

Car, au-delà du légitime débat d'idées, la BCE est aujourd'hui devenue le théâtre d'une bataille entre nations européennes. Qui a voté contre la baisse de 0.25% des taux européens du 7 novembre dernier, si ce n'est l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Autriche ?

En effet, le chef économiste de l'hebdomadaire allemand " WirtschaftsWoche " se fait le porte-voix de la quasi-totalité de la presse et des économistes de son pays lorsqu'il présente cette baisse de taux comme un "diktat de la nouvelle Banque d'Italie, basée à Francfort". Conforté en cela par un des économistes allemands les plus influents, Hans Werner Sinn, qui accuse "Mario Draghi d'abuser du système européen en assurant des financements à bas prix aux pays du Sud, qui n'auraient pas pu se financer dans de telles conditions sur le marché des capitaux"…

Une meilleure compréhension des mécanismes macro-économiques nous aurait néanmoins épargné la honte de telles déclarations, insultantes pour le Président de la BCE, et humiliantes pour les nations du Sud de l'Europe. Car il ne sert effectivement à rien de baisser des taux dans une trappe de liquidités. Voilà pourquoi, une fois de plus, la BCE a agi trop peu, et trop tard.

 

* Michel Santi, économiste franco-suisse, conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre de l'O.N.G. "Finance Watch". Vient de paraître : une édition étoffée et mise à jour des "Splendeurs et misères du libéralisme" avec une préface de Patrick Artus et, en anglais, "Capitalism without conscience". Vient de paraître :"L'Europe, chronique d'un fiasco politique et économique"

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Commentaires
a écrit le 20/11/2013 à 12:26 :
Il y a souvent plus de raisons d'être fiers d'être européens que simplement français ou autres... Et tout n'est pas si sombre sur le seul plan économique compte tenu de la diversité des situations de pays qui sans l'UE seraient en positions pires pour la plupart... Par contre il n'y a pas de motif d'être fiers de celles et ceux qui prennent l'UE comme bouc-émissaire de leurs ambitions râtées ou intérêts à longueur de temps et sans objectivité. Que de super réalisations, découvertes, avancées, projets etc en Europe aussi et grâce à l'Europe dans de nombreux domaines si on ne la dénigrait pas à longueur de journée avec une vision nationaliste étriquée. Avant l'UE c'était pire la plupart du temps donc mieux vaut améliorer et finaliser l'UE que de chercher à la désintégrer pour tomber bien plus bas et reculer largement en arrière.
a écrit le 20/11/2013 à 7:05 :
L'Europe est devenue une structure délirante ne visant qu'à sa propre conservation au prix de la vie des peuples et des individus. Je serai fier de participer à démonter cette horreur anti-démocratique.
a écrit le 19/11/2013 à 20:08 :
deja pourquoi devrait on etre fier d'etre europeen ? soyons fier d'etre soi meme ca suffira
a écrit le 19/11/2013 à 18:56 :
Europe ne veut rien dire d'autre que "Supermarché"; conséquence: "européen" veut dire "son client". vous n'êtes qu'un ticket de caisse pour la gouvernance mondiale. bientôt le code barre derrière la nuque...
(le procureur général d'Anvers veut déjà ficher l'ADN des nouveau-nés. c'est un début)
a écrit le 19/11/2013 à 18:53 :
On peut être fier de l'Europe autant que le métro est "un lieu de charme".
a écrit le 19/11/2013 à 15:17 :
Nous sommes européens, fiers ou pas, ce n' est pas de l' Europe dont il faut se prémunir, mais de ceux qui disant, la construire, la vole, la violente, et au bout du compte la déconstruise au profit d'une Europe des banquiers.
a écrit le 19/11/2013 à 11:44 :
Un véritable marasme ! vous parlez d'une "Europe" !
a écrit le 19/11/2013 à 9:51 :
Bien entendu on peut sauter sur sa chaise avec des sauts de cabri en disant:
l'Europe,l'Europe,l'Europe !!!
Mais cela n'aboutit à RIEN !
( Ch.De Gaulle le 14 Décembre 1965 ).
a écrit le 19/11/2013 à 9:39 :
Quelle UNION ? une" union" où chacun garde ses avantages et ne partage surtout pas les problèmes (cf. Dublin ll ) , est plutôt mal barrée ...
a écrit le 19/11/2013 à 9:28 :
reponse : NON
a écrit le 19/11/2013 à 3:54 :
D'accord avec Lascar Trobar.
Etre fier d'être né quelque part, c'est un signe de problèmes psychologiques graves. On peut être fier de ce qu'on a fait, pas de ce qui nous est arrivé de manière tout à fait incontrôlable.
Ce problème psychologique est la source de tous les nationalismes, et partant, de la plupart des guerres. Lorsqu'on aura vaincu tous les imbéciles heureux qui sont fiers d'être nés quelque part, on respirera mieux.
Réponse de le 19/11/2013 à 17:32 :
"Etre fier d'être né quelque part, c'est un signe de problèmes psychologiques graves."

Comme vous avez raison !

Seul le patrimoine génétique compte, pas une pseudo position de votre corps et de la terre par rapport aux étoiles le jour de votre naissance !

Lorsqu'on en aura finis avec ce délire du droit du sol, ce sera la fin du nationalisme et on va pouvoir passer au choses sérieuses.
a écrit le 19/11/2013 à 3:48 :
0.5% : la meilleure incitation à certains politiciens ("certains" = 99.5 % quand même) de promettre à nouveau tout et n'importe quoi à crédit. Un âne ne fait pas deux fois la même bêtise. La BCE, si. Et meê dix fois si on la laisse faire. sortez de cette union monétaire à la con qui détruira trop ou tard toute l'Europe.
a écrit le 19/11/2013 à 3:48 :
0.5% : la meilleure incitation à certains politiciens ("certains" = 99.5 % quand même) de promettre à nouveau tout et n'importe quoi à crédit. Un âne ne fait pas deux fois la même bêtise. La BCE, si. Et meê dix fois si on la laisse faire. sortez de cette union monétaire à la con qui détruira trop ou tard toute l'Europe.
a écrit le 19/11/2013 à 3:48 :
0.5% : la meilleure incitation à certains politiciens ("certains" = 99.5 % quand même) de promettre à nouveau tout et n'importe quoi à crédit. Un âne ne fait pas deux fois la même bêtise. La BCE, si. Et meê dix fois si on la laisse faire. sortez de cette union monétaire à la con qui détruira trop ou tard toute l'Europe.
a écrit le 19/11/2013 à 0:42 :
Une seule monnaie pour des économies nationales divergentes n'est pas viable. Vivement que la France sorte de ce carcan européen. Rejoignez l'UPR :-)
Réponse de le 19/11/2013 à 9:52 :
+1000. Dommage que les français mettent autant de temps à se reveiller.
a écrit le 18/11/2013 à 19:19 :
ou plus simplement : peut encore être fier de faire partie du genre humain?
a écrit le 18/11/2013 à 18:55 :
Être fier d'une identité quelle qu'elle soit c'est pathétique. C'est de nos réalisations, de nos engagements que nous pouvons être fiers et c'est tout. Ou sinon revenons au temps de l'ancien régime où il suffisait d'être noble pour se sentir d'une essence supérieure au commun.
Réponse de le 18/11/2013 à 21:41 :
+1
Réponse de le 19/11/2013 à 17:33 :
"Être fier d'une identité quelle qu'elle soit c'est pathétique. "

Antisémitisme ?
a écrit le 18/11/2013 à 18:35 :
Notre Europe, celle des citoyens, nous a été volée. Quant nos politiques ne respectent même plus les résultats de urnes, que nous reste-t-il ? Rien. Cette Europe des banques, des lobbys, des fonctionnaires européens surpayés, que personne n'a élu et qui décide désormais de tout, cette Europe là n'est pas la notre et nous ne saurions en être fiers.
Réponse de le 19/11/2013 à 9:42 :
tout à fait , entièrement d'accord avec vous
a écrit le 18/11/2013 à 18:28 :
ou plus simplement : peut encore être fier de faire partie du genre humain?
a écrit le 18/11/2013 à 18:06 :
tout bonnement on va vers la récession et la misère qui l'accompagne !
Réponse de le 18/11/2013 à 20:12 :
Citez moi un pays socialiste qui a prospéré a long terme .......
Réponse de le 18/11/2013 à 20:38 :
les USA ! loooooooooool . bref .... je ne suis pas d'accord avec la politique allemande (l'historique est là) ... non plus avec celle américaine (historique aussi) ... il nous faut un juste milieu !
a écrit le 18/11/2013 à 17:17 :
Mr. Santi, avant de poser la question:"Peut-on encore être fier d’être Européen ?", il faudrait se poser la question: "qu´est-ce etre europeen?" pouvez-vous y repondre? Merci.
Réponse de le 18/11/2013 à 17:26 :
Etre européen ca veut dire être issu d'un pays qui se trouve géographiquement sur le continent européen. Rien de plus. Aucun sentiment d'appartenance possible à ce truc politico-économique (UE) imposé aux peuples.
Réponse de le 18/11/2013 à 18:10 :
... juste un supermarché dans la disette rien de plus ni moins ! ... avec un "parlement statuant sur la taille des pots de yaourts " !
Réponse de le 19/11/2013 à 17:34 :
". juste un supermarché "

Bon, comme la France alors...
a écrit le 18/11/2013 à 16:10 :
+ 1 Excellent Oui à la Commission de faire son travail la BCE n'a pas à jouer la banque du Japon.
a écrit le 18/11/2013 à 15:44 :
Toujours cette croyance que la BCE peut quelque chose contre un chômage structurel, alors que c'est aux Etats malades de corriger eux-mêmes leurs structures défectueuses... En plus, pas besoin d'être immaginatif ! Il suffit de recopier ce que font les bons élèves...
Réponse de le 18/11/2013 à 18:38 :
Vous croyez que nous pouvons tous choisir les excédents commerciaux à l'allemande ? Il faudrait acquérir quelques bases logiques et économiques. L'Allemagne a basé son redressement sur une faible consommation et de fortes exportations... si nous faisons tous cela, que va-t-il se passer selon vous ? En somme, l'Allemagne triche et vous voudriez que tout le monde triche pour que cela aille mieux.... c'est un peu naïf.
Réponse de le 18/11/2013 à 18:45 :
Pol, contrairement à ce que vous croyez, l'Allemagne construit son excédent essentiellement hors d'Europe ! Elle pourra ainsi rembourser ses dettes.
Réponse de le 18/11/2013 à 19:24 :
Yves
L'économie ne se résume pas qu'à l'exportation. La consommation intérieure est un moteur de croissance essentiel. Un seul chiffre : 80 % du PIB en Europe repose sur sa consommation intérieure. L'austérité agit directement sur ce PIB et tue la croissance des pays européens sauf pour l'instant celui de l'Allemagne qui fait du dumping social.

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