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L'histoire, une arme au présent

Photo de Ivan Best

Harold James, université de Princeton

Publié le 07 février 2014 à 15:02 - Mis à jour le 09 février 2014 à 17:13

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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A la marge comme au coeur de l'Europe, les références historiques servent les batailles politiques présentes. Mais de manière différente. Par Harold James, professeur à Princeton

L'Histoire compte, mais de plusieurs manières. A certains endroits et pour certaines personnes, l'Histoire signifie des affrontements éternels formés par des forces géopolitiques profondes : les événements de quatre siècles auparavant sont semblables à ceux d'hier. Ailleurs et pour d'autres personnes, l'Histoire suggère la nécessité de trouver les moyens d'échapper à des situations délicates anciennes et à des préjugés dépassés. C'est ce clivage qui définit la bataille intellectuelle qui se déroule actuellement autour de l'Europe et en son sein.

Avec le centenaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale cette année, des dizaines de nouvelles analyses de « la Der des Ders » sont sorties des rotatives. Et il est tentant de faire des parallèles contemporains avec la complaisance de l'Europe impériale, en particulier dans sa ferme conviction que le monde était si interconnecté et prospère que tout revers était impensable. Aujourd'hui, malgré les effets civilisateurs supposés des chaînes d'approvisionnement mondiales, des poudrières comme la Syrie ou la mer de Chine du Sud pourraient faire sauter le monde, tout comme le conflit en Bosnie en 1914.

Quand le passé sert d'allusion aux luttes de pouvoir actuelles

Réfléchir sur l'héritage de la Grande Guerre a également été l'occasion de faire revivre les mentalités de l'époque. Au Royaume-Uni, le Secrétaire de l'Education Michael Gove a récemment publié un texte polémique contre les historiens, soulignant l'utilité de la guerre, la qualifiant de « guerre juste » dirigée contre le « darwinisme social impitoyable des élites allemandes. » Cela ressemble à une allusion à peine voilée aux luttes de pouvoir de l'Europe contemporaine.

Mais 1914 n'est pas le seul point de comparaison possible ou séduisant dans l'interprétation du passé de la Grande-Bretagne. L'année prochaine aura lieu le bicentenaire de la bataille de Waterloo et l'ultime défaite de Napoléon. Le politicien de la droite britannique Enoch Powell a utilisé cela pour prétendre que le Marché commun européen était la vengeance que les Allemands et les Français leur ont imposée pour les défaites que la Grande-Bretagne leur ont infligé.

François Hollande garde en mémoire le duc de Marlborough, qui a écrasé les armées de Louis XIV...

Les célébrations et commémorations seront pleines de symbolisme liées à des conflits contemporains. Déjà le Premier ministre britannique David Cameron a dû déplacer une réunion au sommet avec le Président français François Hollande sur le site proposé, le palais de Blenheim, car les diplomates français ont réalisé qu'il avait été construit pour célébrer John Churchill, duc de Marlborough, qui a écrasé les armées de Louis XIV en 1704, près de la petite ville de Bavière qui a donné son nom au palais.

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L'année 1704 est chargée de sens. La victoire sur la France a jeté les bases de l'Acte d'Union de 1707 entre l'Angleterre et l'Écosse. Cette union fera l'objet d'un référendum crucial cette année en Écosse.

Des dates historiques évocatrices sont utilisées à foison de la même manière sur l'autre rive du continent européen, pour raviver les images d'ennemis qui résonnent dans les débats politiques contemporains. Il y a quelques années, un film russe intitulé simplement 1612 évoquait le Temps des Troubles, quand un leadership faible a causé l'invasion de la Russie et son renversement par des aristocrates et des capitalistes polonais insidieux. Le réalisateur du film, Vladimir Khotinenko, a déclaré qu'il était important que son public ne le considère pas comme quelque chose qui était arrivé dans l'Histoire ancienne, mais comme un événement récent... où il fallait voir le lien entre ce qui s'était passé il y a 400 ans et aujourd'hui ».

Et si la Suède et la Lituanie soutenaient les pro-européens en Ukraine, pour se venger d'une défaite de 1709...

Alors que la Russie s'efforce de reprendre l'Ukraine dans son orbite, une autre date ancienne tient une place importante : 1709, quand le tsar Pierre le Grand a écrasé les armées suédoises et cosaques à la bataille de Poltava. Cette bataille a fait l'objet d'un film russe récent : The Sovereign's Servant - Fantassins, seuls en première ligne (2007). Des commentateurs de télévision russes décrivent les pays les plus engagés dans le soutien à une Ukraine orientée vers l'Europe (la Suède, avec la Pologne et la Lituanie, qui avaient été mises dans l'orbite suédoise) pour chercher à se venger de Poltava.

Le centre de l'Europe cherche à empêcher définitivement les conflits passés

Les périphéries occidentales et orientales de l'Europe seraient obsédées par les dates qui rappellent leurs luttes avec le centre : 1914, 1815, 1709, 1707, 1704 et 1612, entre autres. En revanche, le centre de l'Europe est obsédé par la tâche de transcender l'Histoire, en travaillant sur des mécanismes institutionnels visant à surmonter les conflits qui ont déchiré l'Europe durant la première moitié du XXème siècle. Le projet d'intégration européenne est une sorte de libération des pressions et des contraintes du passé.

Après la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle a évolué vers une métaphysique compliquée qui explique les relations de son pays avec son passé problématique. Chaque pays européen avait été trahi. « Voilà pourquoi la France a souffert plus que les autres : parce qu'elle a été plus trahie que les autres. Voilà pourquoi elle est seule à pouvoir faire un geste de pardon… Il n'y a que moi qui puisse réconcilier la France et l'Allemagne, puisqu'il n'y a que moi qui puisse relever l'Allemagne de sa déchéance. »

Échapper à l'histoire?

Winston Churchill (un descendant direct du duc de Marlborough) a eu une vision semblable de l'après-guerre visant à surmonter les divisions du passé et les querelles nationalistes.

«[C]e noble continent ... est la fontaine de la foi chrétienne et de l'éthique chrétienne. » dit-il.

Si l'Europe était unie dans le partage de son héritage commun, il n'y aurait pas de limite au bonheur, à la prospérité et à la gloire dont ses trois ou quatre cents millions de personnes pourraient jouir.

Le centre de l'Europe est-il à présent trop naïf ou trop idéaliste ? Est-il vraiment possible d'échapper à l'Histoire ? Ou au contraire, y a-t-il quelque chose d'étrange dans la façon dont la périphérie de l'Europe a recours de manière obsessionnelle à des étapes marquantes de l'Histoire ? En Grande-Bretagne et en Russie, cette obsession semble être non seulement une façon d'affirmer des intérêts nationaux, mais aussi un mécanisme pour rappeler à une population désabusée les réalités contemporaines du déclin du passé impérial.

De Gaulle et Churchill savaient beaucoup de choses sur la guerre et ils voulaient transcender l'héritage sanglant de Poltava, de Blenheim et de Waterloo. Ils lisaient l'Histoire comme un corpus de leçons concrètes sur la nécessité d'échapper au passé. Aujourd'hui, la périphérie de l'Europe semble en revanche déterminée à s'échapper dans ce passé.

Harold James est professeur d'Histoire à l'Université de Princeton et professeur émérite au Centre pour l'Innovation sur la gouvernance internationale (CIGI).

© Project Syndicate 1995-2014

Harold James, université de Princeton

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