Dépasser l'idéologie de la concurrence

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Il faut aller au delà du discours sur les "réformes structurelles". Et dépasser l'idéologie bruxelloise de la concurrence. La compétition est nécessaire, mais ne doit pas être excessive et déséquilibrée. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

L'accord de mutualisation des réseaux mobiles qui vient d'être signé entre SFR et Bouygues Telecom, conforme à l'avis de l'Autorité de la Concurrence, peut surprendre.

 Non pas que les accords entre entreprises soient exceptionnels. Ils sont fréquents mais généralement dissimulés. Beaucoup d'entreprises, proclamant haut et fort les vertus du libre marché, tentent, lorsqu'elles le peuvent, d'adoucir les effets de la concurrence par des accords sur les prix ou les débouchés, appelés vulgairement ententes. Cela existe, plus ou moins, dans tous les pays et à toutes les époques. Mais c'est interdit et des organismes ont été mis en place pour sanctionner des pratiques restrictives, sources de rente et d'inefficacité. La France, déjà soumise à un contrôle souvent contesté de la Commission Européenne, s'est dotée d'une Autorité de la Concurrence aux pouvoirs étendus, accrus sous le dernier quinquennat, suite à un énième Rapport Attali. Un accord entre deux grandes entreprises, comme SFR et Bouygues, béni par le gendarme de la concurrence, est donc un événement.

 Le discours sur les "réformes structurelles" insiste sur la concurrence

L'événement détonne avec le discours néolibéral sur les « réformes structurelles » dont la nécessité est serinée par les organisations internationales. La formule ésotérique recouvre un ensemble de mesures visant à stimuler la concurrence, ouverture des professions, suppression de barrières externes ou internes, abolition de réglementations dites malthusiennes. Bref plus de marché et moins d'Etat. L'habillage théorique est la théorie de l'optimum sur un marché parfait, à la Léon Walras (oui, un Français) Pas de cartels, pas d'entente, pas de monopoles.

 L'accord SFR/Bouygues va dans le sens inverse: une hirondelle annonçant le printemps?

L'accord SFR/ Bouygues est donc le contraire d'une « réforme structurelle ». Si cet accord amorce une compréhension plus exacte et plus fine du fonctionnement des marchés, ce pourrait être une hirondelle annonçant le printemps. Bien sûr, le marché parfait et des acteurs purement rationnels n'existent que dans les livres. La réalité est plus complexe et diverse. L'économie n'est pas une science énonçant des principes valables en tout temps et en tout lieu. Il faudrait, plutôt que des savants, des jésuites, experts en casuistique aptes à prendre en compte des situations concrètes. Un examen approfondi et permanent, par secteur et segment de marché, est nécessaire pour parvenir à un compromis efficace entre concurrence, réglementation et coopération entre entreprises.

 Le compromis existant en France n'est pas satisfaisant

 Dans certains secteurs, la concurrence est faible ou nulle ; ce sont les fameuses professions fermées, dont le catalogue avait été fait il y a plus de cinquante ans dans le Rapport Rueff/ Armand : taxis, pharmaciens, notaires…Croire qu'on peut par un coup de baguette magique supprimer ces rentes sans compensation est un leurre, il n'y a que Jacques Attali pour y croire. Un jeune chauffeur de taxi parisien qui vient de payer sa plaque 230 000 euros en s'endettant, n'acceptera pas que cette valeur baisse brutalement. La disparition des rentes, surtout en temps de crise coûtera. Il faudra payer -même si n'est pas conforme à la doctrine et accepter des transitions. Commençons -car il faut commencer- par les professions où des compensations équilibrées sont négociables et les effets économiques mesurables (pharmaciens ?)

 La question de plusieurs réseaux 4G est posée

D'autres secteurs relèvent du « monopole naturel », chaque secteur ayant ses spécificités. Il serait absurde, au nom de la concurrence, de créer plusieurs réseaux ferrés ou électriques. La question mérite d'être posée pour la 4 G. Les dévots bruxellois de la concurrence ont cette tentation, en partie parce qu'il s'agit d'entreprises publiques. Le compromis imposé aux États est l'ouverture des réseaux d'origine à d'autres entreprises à un prix n'assurant pas la rentabilisation des anciens réseaux, au risque d'augmentation de prix supportées par les utilisateurs. Cette ouverture forcée dans le domaine de l'énergie a été jugée plus importante à Bruxelles que la sécurisation des approvisionnements de l'Europe.

Imposer des règles strictes aux monopoles

Comme tout monopole, qu'il soit public ou privé, a tendance à abuser de son pouvoir, des règles strictes doivent lui être imposées : transparence comptable, cahier des charges excluant toute subvention, autonomisation ou ventes de filiales ne correspondant pas au cœur de métiers, droits donnés aux organisations de consommateurs. D'autres secteurs, moins connus, sont proches du « monopole naturel » comme l'assurance- crédit à l'exportation, qui suppose un réseau d'information mondial sur les entreprises.

 Quand la concurrence est excessive ou déséquilibrée

Sur d'autres segments de marché, la concurrence est excessive ou déséquilibrée. La pression exercée par les « grandes surface » sur les fabricants de toute taille ne porte pas seulement sur les prix des produits mais sur d'autres éléments contractuels ou non, qui sont à la marge de la légalité. Les délais de paiement dépassent 60 jours dans 30% des cas contrairement à la réglementation (30 jours) et sont sensiblement plus élevés qu'en Allemagne, entraînant des difficultés de trésorerie et des surcoûts (les pénalités de retard étant rarement réclamées) pour des PME. L'arme brutale du déréférencement est également pratiquée. En dépit d'efforts récents (Loi de Modernisation de l'Économie) les pouvoirs publics ont de la peine à s'introduire dans les relations fournisseurs/clients, d'autant que leur préoccupation immédiate est de faire plaisir aux consommateurs- électeurs avec des prix les plus bas possibles.

 A l'export, pas de solidarité entre entreprises

Pour l'industrie exportatrice, la concurrence s'exerce sur les marchés extérieurs. Nos entreprises se concurrencent normalement sur ces marchés. Nos comportements, du fait d'un excès d'individualisme, ne sont pas conformes à l'intérêt du pays. Nos entreprises non seulement ne « chassent pas en meute » comme les allemandes mais elles préfèrent, lorsqu'elles ne sont pas retenues, qu'une entreprise non française gagne. En poste à l'étranger, j'ai entendu ce dialogue « M le Directeur, c'est un asiatique qui l'a emporté » « Eh bien Dupont, si c'est un jaune, nous n'y pouvions rien en-effet » Faire gagner un concurrent français si l'on n'est pas le mieux placé ne vient pas à l'esprit de nos entreprises.

 Sortir du dualisme binaire concurrence/entente

Nous devons sortir du dualisme binaire, au risque de déplaire aux journaux télévisés, à Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon. Le choix n'est pas entre le bien-la concurrence- et le mal-l'entente- mais dans une combinaison, complexe, variable et évolutive.

La concurrence entre les entreprises n'exclut nullement leur coopération. C'est un équilibre délicat qui doit être recherché. Les entreprises françaises doivent apprendre à coopérer dans la transparence tout en étant concurrentes, dans un cadre défini par les pouvoirs publics. La France est un des pays où les relations entre grandes et petites entreprises sont les plus mauvaises. Les plaintes des sous-traitants qui supportent une grande part des chocs conjoncturels, remise en cause des marchés et des prix, sont particulièrement vives. Elles sont aussi critiques à l'égard des grands groupes que de l'État.

 Les performances dépendent de la qualité des relations interentreprises

Certes des progrès sont en cours. Les pôles de compétitivité sont un exemple ; leur nombre excessif (71) et la variété de leur taille rendent difficile une appréciation d'ensemble. La politique des filières pourrait en être un autre. Mais ces dispositifs peuvent n'être que de simples guichets de distribution d'aides publiques accaparés par les plus gros. Certaines filières fonctionnent directement à l'initiative des entreprises et sont des succès, comme la filière aéronautique. En revanche, la filière automobile, pour autant qu'elle existe, fonctionne mal. On peut établir un lien entre la qualité des relations interentreprises et les performances de la filière.

C'est en amont que la coopération s'impose le plus, notamment dans la recherche

C'est évidemment dans les activités d'amont que la coopération s'impose le plus. Les entreprises coopèrent de plus en plus avec les grands établissements de recherche et les pôles de recherche universitaire, à travers notamment des groupements aux formes juridiques variées. S'agissant de la valorisation de la recherche, la frontière entre coopération et concurrence peut être difficile à tracer. Le volume des financements à rassembler est un critère de délimitation. Ainsi, dix grands laboratoires rivaux, dont Sanofi viennent de s'associer pour développer des traitements nouveaux contre le diabète et la maladie d'Alzheimer, Ils s'engagent à ne pas développer leurs propres médicaments. C'est le financeur (230 millions de dollars) l'institut américain de la santé qui a imposé l'accord.

Dans le domaine de la formation, certains syndicats professionnels, comme l'UIMM sont en avance. Mais il y a place pour une beaucoup plus grande coopération, notamment à l'échelle territoriale en liaison avec les régions.

Le succès de l'open source, combattu à l'origine par les grands groupes, où les acteurs français sont présents, est un autre exemple de coopération bénéfique.

 Clarifier les missions: de l'Etat, des collectivités locales, des entreprises

Beaucoup reste à faire, ce qui implique une démarche excluant une approche exclusivement globale et s'inscrivant dans la durée. La première étape est une clarification des missions des différents acteurs.

L'Etat doit en faire moins, mieux et plus. Moins, il doit supprimer un certain nombre d'entraves qui réduisent l'efficacité des marchés, en particulier dans le domaine de du droit du travail (qu'il faut dépénaliser) et de la construction. Mieux en utilisant plus les TIC, en réduisant les délais, en améliorant la transparence (marchés publics) en déconcentrant ou décentralisant selon les cas. Plus, en mettant en œuvre des réformes trop longtemps différées tout en oubliant la formule de « réformes structurelles » « étroite et idéologique.

Il doit ouvrir sans précipitation ni naïveté les professions fermées, améliorer sa connaissance des différents marchés, en utilisant mieux l'Autorité de la Concurrence et les autorités techniques de régulation, fermer des « guichets » de subventions publiques inefficaces, inciter les entreprises à coopérer à l'exportation et dans des domaines comme la formation, la recherche, la valorisation des territoires, tout en luttant contre les abus et les pratiques discriminatoires.

Pas de "meccano industriel" à la Edith Cresson

Cette meilleure connaissance des marchés ne doit pas être un prétexte pour faire du « meccano industriel » à la Edith Cresson. Qu'il se contente d'administrer les entreprises où il est présent avec une vision de long terme.

Les collectivités locales doivent cesser, leurs pratiques malthusiennes concernant l'ouverture de grandes surfaces, inspirées par des préoccupations intéressées de cout terme et donner la priorité au développement de réseaux et d'outils en vue d'une plus grande cohérence économique et sociale à l'échelle territoriale.

 Faire évoluer les mentalités, mettre en place les bonnes incitations

Les entreprises sont faites pour produire et vendre des produits et services et rentables mais elles doivent tenir plus compte du contexte dans lequel elles s'insèrent, le territoire, la nation et…les concurrents. Elles ne peuvent prétendre tout faire et toutes seules. Il s'agit plus d'une évolution des mentalités et d'incitations que de règles formelles nouvelles.

Une telle démarche n'est ni simple ni spectaculaire mais elle est adaptée à une réalité complexe. Peut-on dans une démocratie élaborer un programme « vendable » sur de telles bases ? Ce n'est pas évident. Il relève du génie des hommes politiques, après avoir pris le temps d'analyser la complexité, de découper le souhaitable en tranches comestibles pour l'électeur, mêlant le sucré et le salé.

 

Pierre-Yves Cossé

Février 2014

 

 

 

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Commentaires
a écrit le 12/02/2014 à 10:29 :
L économie n étant pas une science exacte ne prenons pas une position ni pour ni contre. L Europe à pris une position de concurrence mondiale , nous emportons nous mieux qu' avant , réponse non , résultat chômage de masse. L URSS avait aboli la concurrence la aussi fiasco. Réfléchissons au courant anti trust américain et peut être qu' une réflexion pourrait nous indiquer la voie à suivre
a écrit le 12/02/2014 à 8:38 :
Mr Cossé, ce pays est à genou et l'urgent c'est l'avenir immédiat.
Le secteur des télécoms a été ouvert à la concurrence et cela n'a pas été une mauvaise chose.
a écrit le 11/02/2014 à 21:50 :
Beaucoup de technocratie dans votre discours Mr cossé .Revenons à l' essentiel l' avenir de la France et de nos jeunes ,obligeons les entreprises qui nous vendent en masse à produire un peu chez nous et réduisons notre facture pétrolière. Tout le reste est du bla bla au vue de la france qui s' enfonce chaque jour un peu plus.
a écrit le 11/02/2014 à 20:05 :
Monopole, Oligarchie, Chaos, Confusion.... Régulation ! oui, c'est celà, je me permets de vous inviter à consulter - si ce n'est déjà fait - les régulationnistes... Les anciens du Plan vous orienteront si besoin était...
a écrit le 11/02/2014 à 17:20 :
Encore un qui a tout compris à l'idéologie du communiste et du plan, il ne doit pas être à la bonne époque, c'était en 1953, la mort de Staline on est en 2014, la concurrence n'est pas une idéologie mais un mode de fonctionnement d'une économie saine, c'est clair que le monopole ou le monopsone sont plus confortables on peut fixer les prix que l'on souhaite par exemple tous les services publics qui sont tous en faillite et qui sont d'excellement exemples de ce qu'il ne faut pas faire!
Réponse de le 12/02/2014 à 6:58 :
Moi je suis pour la concurrence dans les couvertures sociales : pour ne plus cotiser ou être solidaire de gens comme vous ...
a écrit le 11/02/2014 à 17:12 :
Ok - les monopoles pour moi et mes copains oligarques et la libre concurrence pour la populasse... Sympa la solution! qui decide quoi? ou est l equite? comment un jeune peut il monte sa boite et ebranler tous ses monopoles?

'Genie des hommes politique': Si les politiciens avaient du genie ca se serait! Je crois que Tocqueville avait bien resume les choses en disant que en general les gens se lancaient en politique car ils etaient incapable de reussir dans les affaires ... donc le constate a ete fait avant moi. Le nouveau Jesus Chris que vous attendez n'existe pas et n existera jamais. Mais bon votre generation aime ce mythe! quitte a re-ecrire l'histoire pour s'inventer des super heros!!!


Solidarite Franco francaise: Vous vivez a quelle epoque? La nation en danger c'etait bien a l epoque de la revolution, mais maintenant c'est fini. Ca veut dire quoi la nation pour les jeunes generations qui grandissent aujourd hui et dont la premiere necessite est d'apprendre l'anglais pour justement interagire avec le reste du monde! Aujourd hui on doit pouvoir federer autour de 'la planete en danger'! La nation c'est derriere nous surtout dans des zone de libres ciculation comme l'Europe!

En fait, vous representez cette oligarchie qui est completement depasser mais bon a defaut d'etre recationnaire comme pas mal de vos collegues, vous avez le merite de vous interroger!
a écrit le 11/02/2014 à 16:03 :
Les ententes ne peuvent être utiles qu'en étant publiquement annoncées et acceptées par tous . Actuellement, nous sommes revenus à l'ancien régime défendu par la caste au pouvoir où les technocrates prétendent s'entendre pour le bien supposé du peuple sans lui demander son avis, donc on ne doit tolérer aucune exception.
a écrit le 11/02/2014 à 15:53 :
Mais Bruxelles veut justement casser toute entente jusqu’à promouvoir la concurrence dans les familles, ce qui l’intéresse c'est de diviser et de diviser encore pour n'avoir aucun contre-pouvoir, et de n'avoir en face d'eux que des relations d'argents.
Réponse de le 12/02/2014 à 0:10 :
C'est entièrement vrai
a écrit le 11/02/2014 à 15:19 :
seule la concurrence est efficace, mais la VRAIE concurrence, pas l'entente entre oligopole imposé par l'état ....Dur à comprendre pour un tel technocrate ...
Réponse de le 11/02/2014 à 15:56 :
La véritable concurrence ne fait pas abstraction de l’État, de sa monnaie, de son patriotisme....ni de ses ententes! Ceux sont des termes de concurrence!
Réponse de le 11/02/2014 à 16:54 :
Ce qu'il faut dépasser en France, c'est l'idéologie de la non-concurrence qui constitue toujours la pensée unique du vulgum pecus français.

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