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Economistes, cessez de vous enfermer dans votre modèle!

Photo de Ivan Best

Dani Rodrik, Princeton

Publié le 17 mars 2014 à 15:14 - Mis à jour le 17 mars 2014 à 15:55

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Les simplifications sont nécessaires, dans la vie courante. Mais elles sont monnaie courante aussi en sciences sociales: les chercheurs préfèrent s'en remettre à un modèle simplificateur, oubliant la complexité de la réalité. En refusant de s'attacher à une idéologie, on appréhende mieux la réel. par Dani Rodrik, professeur, Université de Princeton

Nous vivons dans un monde complexe, qui nous oblige à le simplifier. Nous catégorisons les gens autour de nous en tant qu'amis ou ennemis, qualifions leurs motivations comme bonnes ou mauvaises et attribuons à des causes simples des événements aux racines complexes. Ces raccourcis nous aident à naviguer parmi les complexités de notre existence sociale. Ils nous aident à former des attentes quant aux conséquences de nos actions et de celles des autres, facilitant ainsi la prise de décision.

Des "modèles mentaux" nécessairement faux... mais nécessaires

Cependant, parce que ces « modèles mentaux » sont des simplifications, ils sont nécessairement faux. Bien qu'ils puissent nous aider à faire face aux défis quotidiens, ils laissent de côté de nombreux détails et peuvent se révéler contreproductifs  lorsque nous nous trouvons dans un environnement pour lequel nos catégorisations et explications toutes faites sont moins adaptées. Le terme « choc culturel » fait référence à des situations dans lesquelles nos attentes concernant le comportement des autres se révèlent être tellement fausses que l'expérience nous fait l'effet d'un choc.

Et pourtant, sans ces raccourcis, nous serions perdus ou paralysés. Nous n'avons ni la capacité mentale, ni la compréhension nécessaire pour déchiffrer tout le réseau de relations de cause à effet qui compose notre existence sociale. Dès lors, nos comportement et réactions de tous les jours doivent être fondés sur des modèles mentaux incomplets et parfois trompeurs.

Un parallèle avec les sciences sociales

Le mieux que les sciences sociales ont à offrir n'est en fait pas très différent. Les chercheurs en sciences sociales - et les économistes en particulier - analysent le monde en utilisant des cadres conceptuels simples qu'ils appellent « modèles ». La vertu de ces modèles est qu'ils explicitent la chaîne de cause à effet et rendent ainsi transparentes les hypothèses spécifiques sur lesquelles repose une prévision particulière.

La bonne pratique des sciences sociales transforme nos intuitions non examinées en un système de flèches de causalité. Parfois, elle montre comment ces intuitions conduisent à des résultats inattendus et surprenants lorsqu'elles sont prolongées jusqu'à leurs conclusions logiques.

Des modèles économiques si vastes et globaux...

Les cadres complètement généraux, comme le modèle d'équilibre général de Arrow-Debreu que les économistes aiment tant, sont tellement vastes et globaux qu'ils sont totalement inutiles pour expliquer ou prédire le monde réel. Dans les sciences sociales, les modèles utiles sont invariablement des simplifications. Ils laissent tomber de nombreux détails pour se concentrer sur l'aspect le plus important d'un contexte spécifique. Les modèles mathématiques développés par les économistes appliqués en sont l'exemple le plus explicite. Néanmoins, qu'ils soient formalisés ou non, les récits simplifiés représentent la base du métier de tous les chercheurs en sciences sociales.

Un excès de confiance dans le modèle du moment...

Les analogies historiques stylisées jouent souvent un rôle similaire. Par exemple, des chercheurs en relations internationales utilisent la fameuse rencontre entre Neville Chamberlain et Adolf Hitler à Munich en 1938 comme un modèle démontrant combien chercher à apaiser une puissance démontrant des tendances expansionnistes peut être futile (ou dangereux).

Pourtant, bien que toute explication appelle inévitablement une simplification, cette situation représente également un piège. Il est facile d'épouser des modèles particuliers et de ne pas reconnaître qu'un changement de circonstances exige un modèle différent.

Comme les autres humains, les chercheurs en sciences sociales sont sujets à des excès de confiance dans leur modèle préféré du moment. Ils ont tendance à accorder un poids excessif à ce qui soutient ce modèle et à ne pas tenir compte de nouvelles preuves qui le contredisent - un phénomène appelé « biais de confirmation ».

Des politiques néo-libérales mal avisées pour les pays en développement

Dans un monde fait de circonstances diverses et changeantes, les chercheurs en sciences sociales peuvent réellement faire du mal en appliquant le mauvais modèle. Les politiques économiques néolibérales, fondées sur des marchés qui fonctionnent bien, se sont avérées mal avisées pour les pays en développement - tout comme les modèles de planification, présupposant l'existence de bureaucrates compétents et capables, avaient échoué à une époque antérieure. La théorie des marchés efficients a induit les décideurs en erreur en les encourageant à entreprendre une dérégulation financière excessive. Il serait coûteux d'appliquer l'analogie de Munich en 1938 à un conflit international spécifique alors que la situation sous-jacente fait davantage penser à Sarajevo en 1914.

Identifier l'obstacle le plus contraignant

Dès lors, comment devrions-nous choisir parmi des simplifications alternatives de la réalité ? Des tests empiriques rigoureux peuvent éventuellement régler des questions telles que : l'économie américaine souffre-t-elle aujourd'hui davantage d'un manque de demande keynésien ou de l'incertitude politique ? Pourtant, souvent, nous devons prendre des décisions en temps réel, sans pouvoir bénéficier de preuves empiriques décisives. Mes recherches sur le diagnostic de croissance (avec Ricardo Hausmann, Andrés Velasco et autres) est un exemple de ce style de travail, montrant comment il est possible d'identifier, parmi une multitude de contraintes à la croissance, celle qui est la plus contraignante dans un contexte spécifique.

 Développer de nouvelles théories, une science, l'exercice d'un bon jugement, un art

Malheureusement, les économistes et autres chercheurs en sciences sociales ne reçoivent pratiquement aucune formation pour choisir parmi des modèles alternatifs. Pareille aptitude n'est pas non plus récompensée professionnellement. Le développement de nouvelles théories et de tests empiriques est considéré comme une science, alors que l'exercice d'un bon jugement est clairement un art.

Le renard contre le hérisson

Le philosophe Isaiah Berlin a proposé une distinction célèbre entre deux types de pensée, qu'il identifia au moyen d'un hérisson et d'un renard. Le hérisson est captivé par une seule grande idée, qu'il applique sans relâche. Le renard, en revanche, n'a pas une grande vision et détient de nombreux points de vue différents sur le monde - certains d'entre eux potentiellement contradictoires.

Nous pouvons toujours anticiper la position du hérisson face à un problème - tout comme nous pouvons prédire que les fondamentalistes du marché prescriront toujours la libéralisation des marchés, quelle que soit la nature du problème économique. Les renards détiennent des théories concurrentes, éventuellement incompatibles, dans leurs têtes. Ils ne sont pas attachés à une idéologie particulière et il est leur est plus facile de réfléchir au contexte.

Les chercheurs qui sont en mesure de naviguer d'un cadre explicatif à l'autre en fonction des circonstances sont plus susceptibles de nous orienter dans la bonne direction. Le monde a besoin de moins de hérissons et de plus de renards.

Traduit de l'anglais par Timothée Demont

Dani Rodrik, professeur de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study, Princeton, New Jersey, est l'auteur de The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy.

© Project Syndicate 1995-2014

Dani Rodrik, Princeton

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