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Quel gouvernement pour une Inde en difficulté économique?

Photo de Ivan Best

Quentin Gollier

Publié le 03 avril 2014 à 06:45 - Mis à jour le 03 avril 2014 à 07:08

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le futur premier ministre de l'Inde, Narendra Modi, aura fort à faire pour sortir le pays d'une phase critique de son développement. Par Quentin Gollier, consultant

"Exploitant les doutes et les tensions alimentés par l'ouverture de l'Inde au monde, Modi a transformé son Etat [le Gujarat] en une forteresse de l'extrémisme hindou, réduisant en lambeaux le vision de Gandhi d'une coexistence laïque » annonçait Robert D. Kaplan dans The Atlantic en 2009, « Un jour, il pourrait bien gouverner la plus grande démocratie du monde ».

Vers une défaite historique du parti du Congrès

Alors que l'Inde s'affaire avant les élections qui se dérouleront entre le 7 avril et le 12 mai - afin de permettre à l'ensemble des 814 millions de votants de participer -, le Parti du Congrès (PdC, qui possède aujourd'hui 206 députés sur 545), qui a traditionnellement dominé la politique du pays depuis l'indépendance, se dirige à en croire les sondages, vers une défaite historique.

Assemblant derrière lui la disparate Alliance Progressive Unie actuellement au pouvoir, le PdC se voit opposé à l'Alliance Démocratique Nationale, emmenée par le Bharatiya Janata Party (BJP, 117 députés actuellement), "le Parti du Peuple Indien", et son leader incontesté, Narendra Modi. Les sondages semblent donner un net avantage à cette dernière, notamment du fait de la composition très à droite et très libérale de la plupart de ses membres face à un PdC - et son lourd héritage socialiste - usé par une décennie de pouvoir sous l'égide du premier-ministre sortant, Manmohan Singh.

Le futur premier ministre, une énigme

Personnage double, naviguant adroitement entre le nationalisme hindou le plus violent et un programme économique centré sur l'ouverture au monde des régions sous son contrôle, Mr. Modi reste une énigme, alors même qu'il semble sur le point de prendre les rênes du gouvernement indien.

Né en 1950 dans une petite ville du nord de ce qui est alors l'Etat de Bombay (avant sa partition entre Gujarat et Mahrshtra en 1960) au sein d'une famille nombreuse d'épiciers, Narendra Modi prend vite le chemin de la rue après l'école, et s'occupe avec son frère d'un petit étal de thé à proximité de la station de bus de la ville.

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Peu porté sur les études, il finit par rencontrer dans son adolescence des membres du RSS (le Rashtriya Swayamsevak Sangh, ou Organisation Nationale des Volontaires) qui lui présentent la philosophie de cette organisation nationaliste, disposant d'une branche paramilitaire, mais qui fournit aux familles hindoues des circuits parallèles d'éducation et de santé alternatives aux services publics calamiteux.

Des équipes composées exclusivement d'hindous

Gagnant progressivement ses galons politiques sous l'étendard vert et safran du BJP et faisant des références constantes aux grandes épiques indiennes tel que le Ramayana - n'hésitant pas à traiter ses adversaires de « mangeurs de bœufs » éloignés de la fameuse hindutva  (l'hindouité) -, au centre de l'idéologie de son parti, Mr. Modi prend rapidement soin de nommer des équipes exclusivement composées d'hindous alors que près de 10% de la population de l'Etat est musulmane et est centrale dans le fonctionnement économique de l'Etat (les musulmans gujaratis étant réputés pour leur esprit entrepreneurial). En 2001, il finit sans surprise par prendre la tête du gouvernement du Gujarat.

Un programme nationaliste

Porté au pouvoir sur un programme nationaliste et jouant en permanence des symboles de l'hindutva, Narendra Modi contribue à mettre en place un climat tendu entre communautés, jusqu'à l'explosion en 2002, quand un incendie apparemment criminel dans un train de pèlerins hindous provoque plusieurs semaines d'émeutes qui verront la mort de près de 2000 personnes, en écrasante majorité musulmanes autour d'Ahmedabad. A ce jour, l'implication de Mr. Modi dans ces violences demeure contestée, mais de lourds soupçons pèsent sur plusieurs de ses décisions, notamment celle ayant porté sur le rapatriement des cadavres des pèlerins vers Ahmedabad, provoquant la vague de violence dans la capitale de l'Etat. Narendra Modi a pris bien soin jusqu'à maintenant de ne jamais faire allusion à cette série de tragiques événements.

Comme le dit Kaplan, « il aurait pu y avoir tellement de manières ingénieuses pour Modi de montrer des remords pour 2002 sans pour autant admettre une quelconque culpabilité, mais il n'a jamais montré d'intérêt à le faire »…  En tous les cas, de nombreuses voix s'élèvent rapidement une fois le calme revenu, et appellent à sa démission. Mr. Modi  accepte finalement à la demande de ses contradicteurs, et dissout l'Assemblée. Aux élections qui suivent, le BJP remporte 127 sièges sur les 182 que compte l'assemblée du Gujarat.

Dans le trio de tête des Etats indiens

Cette facette nationaliste et inquiétante du personnage de Mr. Modi ne doit pourtant pas faire oublier ses accomplissements colossaux à la tête du Gujarat. Comme le rappelle Arvind Panagariya, un ancien Chief Economist de l'Asian Development Bank, « les critiques qui insistent à examiner toute chose liée à Modi à travers l'optique de 2002 échouent à séparer l'économique du politique et son condamnés à la myopie ». De fait, il est indéniable que la gestion énergique (et souvent à la limite de l'autoritaire) de Mr. Modi a permis au Gujarat de se placer dans le trio de tête des Etats indiens à la plus forte croissance ces dernières années. Des politiques de développement ambitieuses ont été lancées, notamment dans les transports, et de lourds investissements en infrastructure ont été mis en place, permettant par exemple une production d'énergie équilibrée, un domaine où l'Inde continue encore lourdement de pécher.

Un super PDG

« Le style de gouvernance de Modi est entièrement antidémocratique, bien que très efficace, mettant l'accent sur une bureaucratie limitée et propre dont il a totalement pris le contrôle » continue Mr. Kaplan, « et ce, tout en poussant son propre parti vers le banc de touche, en lui montrant presque du mépris ». De même pour Christophe Jaffrelot (CERI), les raisons pour lesquelles les indiens en arrivent à voter pour Mr. Modi tiennent « tout d'abord au fait qu'une partie de la classe moyenne perçoit Modi comme un « super PDG », Nirendra Dev, un de ses biographes, expliquant qu'il « fonctionne comme un chef d'entreprise moderne cherchant toujours à créer des résultats concrets et souvent suspecté de mettre les règles et les lois à l'arrière-plan » ».

Combattre la corruption?

Pourtant, comme le dit Mr. Crabtree (du Financial Times), « peu transpire des plans de Modi pour réparer l'économie exsangue du pays ». De fait, effectuant sans cesse des contorsions dangereuses entre ses discours pro-business, ultranationalistes ou anti-corruption (malgré ses bonnes connections dans le monde de l'entreprise indien), Mr. Modi aime promettre beaucoup, sur de nombreux fronts. S'il a réussi à mettre le Gujarat sur les rails de la mondialisation, il n'est pas encore certain qu'il dispose de la volonté nécessaire pour briser les liens délétères entre les politiciens et la richesse immense des entrepreneurs corrompus qui se sont accaparés d'immenses pans de l'économie indienne ces deux dernières décennies.

Les marchés lui font confiance

Le vice-roi Curzon du raj britannique décrivait déjà au début du XXème siècle les réformes du gouvernement, « qui tournent et tournent comme la Terre autour du soleil, dossier après dossier dans la danse de la bureaucratie quotidienne, imposante, solennelle, assurée et désespérément lente ». Malgré l'importante confiance des marchés dans la capacité de Mr. Modi à remettre l'Inde sur les rails (l'index de Bombay continue de grimper de façon impressionnante avec chaque sondage le rapprochant de la victoire), la capacité d'un réformateur décidé à s'attaquer aux lourds blocages institutionnels, qui continuent d'empoisonner le fonctionnement économique de l'Inde depuis la chute de l'empire britannique, reste à démontrer.

Une phase critique du développement de l'Inde

En tous les cas, le côté dynamique de Mr. Modi, mêlé à sa capacité à mobiliser les foules par ses harangues patriotiques pourrait bien permettre au BJP de reconquérir le pouvoir pour la seconde fois après leur expérience de 1998 à 2004 qui avait vu le parti naviguer délicatement entre son programme nationaliste et sa volonté profonde de libéraliser économiquement le pays. Profitant de la poussée de religiosité de la nouvelle classe moyenne (due pour Jaffrelot au « besoin de compenser par la religion les formes de matérialismes de plus en plus prégnantes qui sont apparues après des années de fort taux de croissance ») et de la chute libre de la popularité du PdC après le mandat de Manmohan Singh, Narendra Modi pourrait bien être amené à gérer une phase critique du développement de l'Inde alors que les émergents traversent une zone de tempête.

Tentant comme il est pour les leaders des pays en développement d'instrumentaliser les tensions sociales en cas de difficultés économiques, difficile aujourd'hui de prédire si l'Inde mettra à sa tête l'entrepreneur décidé et efficace, ou le croisé hindou, fidèle aux thèses originelles d'un BJP surfant sur le renouveau identitaire qui secoue la communauté majoritaire du pays.

Quentin Gollier

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