Pays émergents : quelle sortie de crise ?

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(Crédits : DR)
2013 a été une véritable "annus horribilis" pour les pays émergents. Comment sortir de la crise en 2014? Par Quentin Gollier, consultant

Depuis le milieu de l'année dernière, la majorité des pays émergents connaissent une période de crise profonde de leurs économies. Etant donné les connections étroites entre croissance économique et stabilité politique qui existent dans ces pays, ce passage à vide continue de se traduire par un fort niveau d'agitation politique. L'on voit notamment les classes moyennes, déçues de se sentir lâchées par des Etats dont les politiques se révèlent soudain inappropriées, descendre dans les rues d'Ankara ou de São Paulo et réclamer avec une insistance parfois violente un retour sur le chemin du développement.

Si le corps académique dispute la nature structurelle de cette crise, notamment en raison des disparités profondes existant entre chacun des pays concernés, les divers éléments déclencheurs qui l'ont provoquée sont connus. C'est leur combinaison au début de l'été 2013 qui a conduit les pays en développement dans l'impasse actuelle.

Une combinaison de facteurs, dont la fin de la hausse des cours des matières premières

En 2009, le "commodity supercycle" commencé au début des années 2000 s'est brusquement arrêté. Pour la première fois en une décennie, le prix des matières premières a arrêté d'augmenter, aussi bien pour le plomb et l'acier que le pétrole ou certains produits agricoles (notamment le soja). Cette baisse inattendue, provoquée par la chute drastique de la demande sur les marchés internationaux suite à la crise financière a rapidement plombé l'ambiance dans certains pays en développement à l'économie structurellement tournée vers l'export de ces denrées.

En prime, la baisse de la demande globale pour le pétrole, liée elle à la généralisation des extractions de gaz de schiste a également poussé les prix à la baisse, au grand dam de la Russie ou de l'Algérie. Tous les grands pays exportateurs de matières premières entrent donc le début des années 2010 avec un secteur d'activité central lourdement pénalisé, et la fin de l'impressionnante croissance chinoise observée ces dernières années (et donc le gigantesque appétit du pays pour ces produits) laisse à penser que ce "supercycle" ne reprendra pas.

Un déficit d'investissement

Parallèlement, la période de croissance rapide que connaissent de nombreux émergents dès le début des années 2000 ne se traduit pas sur le terrain par des investissements équivalents. En réalité, le dynamisme économique soudain du Brésil ou de l'Inde provoque une congestion sans précédents de leurs espaces urbains et de leurs systèmes de transit. L'Etat se retrouve paralysé par une administration très peu préparée à gérer une évolution aussi rapide de la situation, ce qui pousse rapidement l'économie à la surchauffe, gâchant une part importante de la croissance potentielle de ces nations.

Alors que les investisseurs étrangers poussent leur argent vers les émergents, ces derniers ne parviennent donc pas à mobiliser leurs faibles ressources pour utiliser au mieux cette aubaine et voient leur taux de croissance grimper de façon impressionnante, mais avec pour principal effet pratique la création d'un groupe social hyper-riche ayant réussi à s'associer à ces porteurs de capitaux et ayant détourné le plus gros de cette création de richesse.

Les émergents ne voient pas la caractère artificiel de l'afflux de capitaux, lié à la politique monétaire américaine

Mais ce que les pays en développement ne semblent pas réaliser sur cette période est que la dynamique de ce flux de capitaux nord-sud est en réalité poussée de façon extrêmement artificielle par la politique monétaire très accommodante de la Réserve Fédérale américaine, pressée de créer les conditions de la reprise de la première économie du monde. Etant donné le faible coût de l'argent, les investisseurs occidentaux se jettent sur les rendements rapides caractéristiques des pays en développement, créant une véritable « bulle » d'investissement prête à exploser dès la première annonce du resserrement monétaire américain.

Panique sur les marchés

C'est justement ce "tapering" qui semble se rapprocher en juin 2013, avec l'annonce de Mme. Yellen comme successeur potentielle de Mr. Bernanke à la tête de la Fed. Cet évènement provoque un mouvement de panique colossal sur les marchés alors que la fin annoncée de l'ère de l'accès gratuit au capital semble toucher à sa fin, et ce malgré les tentatives des Etats-Unis de rassurer les places boursières. L'onde de choc se transmet rapidement à de nombreuses nations exposées qui voient leur monnaie s'effondrer en quelques semaines, et laissent les gouvernements désemparés, alors que d'autres contraintes nationales dévient la plus grosse partie de l'énergie gouvernementale.

Des guérillas politiques

En effet, 2013 se révèle une année marquée par la préparation de gigantesques élections en Inde ou en Indonésie, et des troubles sociaux récurrents menés par des mouvements d'opposition obstinés - Thaïlande, Brésil, Cambodge ou Argentine par exemple -, sans réelle perspective de victoire face au pouvoir en place et donc contraints à jouer sur la durée, et parfois sur la violence, effrayant les investisseurs et mobilisant les gouvernements. Alors que la situation économique devient critique, les administrations locales se retrouvent de fait à gérer ces « guérillas » politiques très médiatiques, dévastatrices pour l'image du pays à l'international. En Turquie par exemple, alors que certaines des grandes entreprises nationales déclarent des niveaux d'endettement record suite au ralentissement, le gouvernement d'Erdogan (qui possède pourtant un excellent pedigree économique) se retrouve empêtré dans une polémique internationale pour avoir interdit l'accès à Twitter. En Russie, alors que l'inflation explose malgré les tentatives désespérées de la banque centrale locale de remonter les taux d'intérêts, Mr. Poutine lance le pays vers une confrontation d'un autre âge avec l'Europe et les Etats-Unis, ses principaux investisseurs.

Renouer le contrat social

Chaque pays émergent se retrouve donc dans une situation délicate après l'"annus horribilis" de 2013, les faiblesses structurelles de leurs économies étant mises à nu après une longue période de forte croissance. Affaiblis par des tensions internes et attaqués par le retour de hauts niveaux de compétitivité dans certains pays développés, les circonstances sont mauvaises pour de nombreux d'entre eux, et les perspectives peu engageantes. Des choix douloureux devront être faits par les gouvernements qui sont confrontés à la tâche ardue de devoir renouer le contrat social national dans une période de croissance fragile. L'Histoire récente a toutefois montré que c'est justement dans ces situations de crise que les nations sont capables de se réinventer et de se poser les questions profondes qu'aucun politicien n'a intérêt à déterrer pendant les séquences de vache grasse. Si elle demeure une source de souffrance immense pour les pauvres et les classes moyennes des émergents, ne pas voir cette crise comme une opportunité pour débattre de systèmes de développement aillant clairement failli pourrait bien être un mal bien plus pernicieux sur le long terme.

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Commentaires
a écrit le 29/04/2014 à 15:17 :
Ne vous inquiétez-pas, un paquet de pays se sont bien rendus compte que le gendarme du monde ne devait plus être investi d'aucune confiance. Après, ça ira mieux.
a écrit le 29/04/2014 à 9:14 :
Très bon article.

Votre analyse sur les investissements au Brésil se voit très facilement pour ceux qui y voyage souvent. Environ +5% de PIB tous les ans en moyenne sur ces dernières années, et pourtant certaines villes n'ont pas évolué depuis 10 ans... et je ne parle pas des services, des infrastructures,...

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