L'Afrique du Sud en plein doute

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(Crédits : DR)
Alors que les élections viennent de conforter le pouvoir de l'ANC, un chômage massif, des grèves violentes dans les mines, marquent le pays, qui ne pourrait ne plus être la première économie africaine par Quentin Gollier, consultant

« Quelle que soit la façon dont vous la regardiez, l'Afrique du Sud est une nation de contradictions massives entre les riches et les pauvres, modernité et arriération, espoir et réalisme » observait Geoff Gallop en octobre 2013. La « nation arc-en-ciel », qui vient de réélire à près de 60% l'African National Congress (ANC) de Nelson Mandela, subit aujourd'hui un chômage touchant un tiers des actifs et une fracture sociale marquée par des grèves extrêmement violentes, notamment dans le secteur minier. Menacée par une montée angoissante des populismes due à la corruption rampante des cadres régionaux et du président de l'ANC, Jacob Zuma, le pays traverse aujourd'hui une phase de doute sur sa capacité à relever ses défis internes au moment où d'autres pays africains tel que le Nigéria commencent à réclamer leur place au sommet de la hiérarchie du continent.

Sortir de la tutelle corrompue et inefficace de l'ANC

Marquée principalement par l'absence totale de suspense, l'élection nationale qui s'achève reconduira à peu de chose près l'équilibre des forces la précédente Assemblée Nationale, l'ANC occupant environ 250 des 400 sièges. L'Alliance Démocratique, de droite libérale, menée par l'énergique Hellen Zille, demeure le parti d'opposition le plus crédible avec 22,2% des voix et le seul gouverneur non-ANC du pays, dans la province du Cap Occidental. Malgré un écho considérable dans les médias et une certaine fascination des reporters étrangers sur place, les Economic Freedom Fighters (EEF) de Julius Malema - maoïste et cachant mal son racisme anti-blanc - se traînent péniblement à 6,3% des voix, en dépit d'une campagne de masse et des promesses de nationalisations massives. Reflétant l'immobilisme politique qui prévaut en Afrique du Sud depuis la fin de l'apartheid, cette élection réitère les doutes de nombreux observateurs sur la capacité du pays à se sortir de la tutelle corrompue et inefficace de l'ANC, encore nimbé de l'aura du défunt « Madiba ».

Une idéologie anti-business

Malgré une tentative de libéralisation limitée avec le Plan de Développement National (NDP), l'ANC reste en effet engoncée dans une idéologie redistributive et anti-business qui empêche la sortie du sous-développement de larges pans de la société. Critiqué par l'aile gauche du parti, le NDP a déjà été expurgé de nombre de ses composantes principales et, malgré plusieurs zones d'essai concluantes, sera probablement abandonné dans les prochains semestres. « Zuma continuera-t-il à soutenir le NDP ou opérera-t-il en zigzag selon les besoins expédients de la journée, comme il le fait déjà dans sa gestion des politiques publiques ? » résume ainsi Richard Calland de l'Université du Cap. Alors même qu'il est empêtré dans un scandale autour du financement par l'Etat de travaux réalisés dans sa propriété à hauteur de 25 millions de dollars, Jacob Zuma apparait de plus en plus mal placé pour mener les réformes d'envergures dont le pays a pourtant dramatiquement besoin.

Des barrières aux investissements étrangers, une réglementation absconse

Un droit du travail rigide et de véritables barrières aux investissements étrangers sont les problèmes les plus fréquemment cités pour expliquer le taux de chômage massif qui ronge le pays, alors que seulement 43% des adultes en âge de travailler ont un emploi. Attirées par les promesses d'un large marché de 55 millions d'habitants soutenu par un généreux système de subventions, de nombreuses entreprises étrangères se trouvent piégées par par un système de réglementations absconses et une difficulté récurrente à trouver des ressortissants sud-africains qualifiés pour occuper les postes de responsabilité.

Les PME, locales ou internationales, sont les plus touchées par ces rigidités légales, et ont des difficultés considérables à s'élargir. Cette situation rend très difficile l'assimilation économique des masses pauvres se tassant dans les townships des périphéries urbaines, les obligeant à se tourner vers une économie informelle aux fondamentaux fragiles et sans aucune perspective d'avenir.

Des tensions sociales, revendications pour plus de services publics

Cette contraction des opportunités a créée des tensions sociales qui se sont cristallisées de façon tragique en août 2012 pendant le massacre de Marikana, qui a vu la mort de 34 mineurs en grève au cours d'une véritable bataille rangée avec les forces de police venues les déloger. La contestation générale contre l'administration prend également une ampleur inégalée depuis deux ans : selon les chiffres du South African Institute of Race Relations, le nombre de manifestations majeures revendiquant davantage de services publics a doublé entre 2011 et 2013.

Ce climat tendu est propice à l'émergence d'hommes politiques opportunistes cherchant à instrumentaliser les problèmes raciaux pour leur propre gain électoral. Si l'EEF de Mr. Malema n'a pour l'instant pas réussi à réunir un corps électoral important, ses déclarations enflammées prenant le Zimbabwe de Mr. Mugabe en exemple pourraient progressivement lui apporter une base de soutiens suffisante pour lui permettre d'entrer au gouvernement. « Les fermiers Afrikaners n'ont qu'un seul passeport » a un jour déclaré Mr. Malema, « ils n'ont nulle part où aller »…

Pourtant, de nombreuses opportunités existent...

Ce retour sur le devant de la scène des divisions raciales que l'on croyait enterrées depuis la fin de l'apartheid ne doit pas faire oublier que l'Afrique du Sud dispose toujours d'importants atouts à jouer sur la scène internationale. Son système minier demeure dynamique, elle profite de marchés captifs dans le cône sud du continent qu'elle domine sans partage et dispose toujours d'une classe aisée dynamique et bien connectée aux flux économiques mondiaux.

Le principal défi du pays sur les prochaines années sera donc d'ouvrir des opportunités à toutes les catégories sociales, ce qui passera nécessairement par une limitation du pouvoir des syndicats aux prérogatives extrêmement étendues en matière de négociations salariales. Leur connexion avec tous les étages de l'ANC rend cette perspective peu probable. A l'heure actuelle, seule une crise économique ou un déclin visible de la popularité de ce parti ouvrirait la voie à ce genre d'action politique, peu populaire auprès d'importantes couches de la population, mais pourtant si nécessaire.

L'Afrique du Sud reléguée au second rang des nations africaines?

Le doublement instantané du PIB du Nigeria suite au changement de son mode de calcul a été accueilli avec un certain scepticisme par la presse johannesbourgeoise. L'Afrique du Sud s'est en effet brusquement retrouvée reléguée en seconde place sur l'échelle économique d'un continent qu'elle est si habituée à dominer par son dynamisme. « La proportion réelle de l'ajustement sera probablement moins importante que l'effet psychologique qu'elle aura sur la perception de l'Afrique » pronostiquait le Mail & Guardian le 6 avril. Face à l'ascension de rivaux à l'appétit régional aiguisé, l'Afrique du Sud aura fort à faire pour conserver son statut de première puissance africaine tout en apaisant ses tensions internes.

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