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Le consensus en économie, pas toujours une bonne chose

Photo de Ivan Best

Dani Rodrik

Publié le 21 août 2014 à 13:59 - Mis à jour le 21 août 2014 à 14:28

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Les économistes tombent souvent d'accord sur certaines préconisations de politique, pas toujours si évidentes. par Dani Rodrik, Princeton

- L'Initiative on Global Markets de l'Université de Chicago, interroge régulièrement sur les questions du jour un groupe des principaux économistes universitaires appartenant à différentes tendances politiques. Son dernier tour d'horizon a consisté à demander si le plan de relance du président Barack Obama avait contribué à réduire le chômage aux États-Unis.

Officiellement connu sous le nom d'American Recovery and Reinvestment Act of 2009 (la Loi sur le redressement et les réinvestissements de 2009), ce plan a coûté plus de 800 milliards de dollars en dépenses publiques pour l'infrastructure, l'éducation, la santé, l'énergie, les incitations fiscales et les divers programmes sociaux. Mis en place au milieu d'une crise économique, il a été une réponse keynésienne classique.

Les économistes souvent d'accord

Les économistes ont été quasi unanimes. Trente-six individus parmi les 37 meilleurs économistes ayant répondu à l'enquête, ont déclaré que le plan avait réussi dans son objectif avoué de réduire le chômage. L'économiste de l'Université du Michigan, Justin Wolfers, a salué le consensus dans son blog du New York Times. Il a regretté que le virulent débat public sur la question de l'effectivité de la reprise ait été totalement déconnecté par rapport à ce que les experts savent et par rapport à leur consensus.

En fait, les économistes s'accordent sur beaucoup de choses, dont plusieurs sont politiquement controversées. L'économiste de Harvard Greg Mankiw en a énuméré certaines en 2009. Les idées suivantes ont été soutenues par au moins 90% des économistes : les taxes d'importation et les quotas réduisent le bien-être économique général, la réglementation des loyers réduit l'offre de logements, les taux de change flottants offrent un système monétaire international efficace, les États-Unis ne devraient pas empêcher les entreprises de sous-traiter l'emploi à l'étranger, et la politique fiscale stimule l'économie lorsqu'il y a moins de plein emploi.

Un "économiste à une seule face"?

Ce consensus à propos de tant de questions importantes diffère fortement par rapport à l'impression générale selon laquelle les économistes tombent rarement d'accord sur un sujet. Selon le bon mot de George Bernard Shaw « si l'on mettait tous les économistes bout à bout, ils seraient incapables de tirer une conclusion. » Frustré par les conseils contradictoires et mesurés de ses conseillers, le président Dwight Eisenhower aurait demandé qu'on lui envoie un « économiste à une seule face ».

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Il y a bien nombreuses questions de politique publique à propos desquelles les économistes ont de vifs débats. Quel doit être le taux d'imposition des hauts revenus ? Faut-il augmenter le salaire minimum ? Faut-il réduire le déficit budgétaire en augmentant les impôts ou bien en réduisant les dépenses ? Les brevets stimulent-ils ou bien empêchent-ils l'innovation ? Sur ces questions et sur bien d'autres, les économistes ont tendance à être doués pour percevoir les deux côtés de la question, et je soupçonne qu'une enquête sur des questions de ce genre révélerait un faible consensus.

De bonnes ou mauvaises raisons pour le consensus

Un consensus parmi les économistes peut survenir pour de bonnes et pour de mauvaises raisons. Un consensus est parfois assez anodin, comme lorsque l'on entend les économistes faire valoir que l'on ignore le rôle des incitations à ses risques et périls. Comment peut-on être contre une telle position ? Parfois elle se limite à un épisode particulier et se fonde sur des preuves accumulées après coup : Oui, le système économique soviétique était extrêmement inefficace. Oui, le programme de relance d'Obama en 2009 a fait reculer le chômage.

Mais si un consensus se forme autour de l'applicabilité universelle d'un modèle spécifique, dont les hypothèses fondamentales risquent d'être violées dans de nombreuses configurations, nous avons alors un problème.

Les économistes ne devraient-ils pas être moins catégoriques?

Voyons par exemple certains domaines d'application de consensus à large spectre énumérés ci-dessus. L'idée selon laquelle les restrictions commerciales réduisent le bien-être économique n'est certainement pas généralement valable, et elle est violée lorsque certaines conditions, comme des externalités ou des rendements d'échelle croissants sont présentes. En outre, cela oblige les économistes à formuler des jugements de valeur sur les effets distributionnels, qu'il vaut mieux laisser à l'électorat lui-même.

De même, l'idée selon laquelle que la réglementation des loyers réduit l'offre de logements est violée dans des conditions de concurrence imparfaites. Et l'idée selon laquelle les taux de change flottants sont un système efficace, repose sur des hypothèses quant au fonctionnement du système monétaire et financier, qui sont se sont révélées problématiques. Je soupçonne qu'un sondage fait aujourd'hui trouverait considérablement moins de soutien en sa faveur.

Peut-être les économistes tendent-ils à convenir que certaines hypothèses sont plus répandues dans le réel. Ou bien pensent-ils qu'un ensemble de modèles fonctionne mieux « en moyenne » que l'autre. Malgré cela, en tant que scientifiques, ne devraient-ils pas amender leurs paraphes de quelques mises en garde appropriées ? Ne devraient-ils pas s'inquiéter que les déclarations catégoriques comme celles énoncées ci-dessus puissent s'avérer trompeuses dans au moins certains de leurs paramètres ?

L'incapacité à voir les origines de la crise financière mondiale

Le problème est que les économistes prennent souvent un modèle pour le modèle. Quand cela se produit, un consensus n'est certainement pas une chose dont il faut se réjouir.

Deux types d'inconvénients peuvent alors s'ensuivre. Tout d'abord, les erreurs par omission : certains cas dans lesquels des points aveugles dans le consensus empêchent économistes de voir les problèmes qui menacent l'avenir. Un exemple récent est l'incapacité des économistes à saisir la confluence dangereuse de circonstances qui ont produit la crise financière mondiale. La négligence n'était pas due au manque de modèles de bulles, à l'asymétrie de l'information, à des incitations déformées, ni à la panique bancaire. Elle a été due au fait que ces modèles ont été négligés au profit de modèles soulignant l'efficacité des marchés.

Des experts attachés à un modèle et complices de l'administration

Viennent ensuite les erreurs par action : des cas dans lesquels la fixation des économistes sur un modèle particulier du monde les rend complices de l'administration, s'agissant de mesures dont l'échec était prévisible bien à l'avance. La recommandation par les économistes de mesures néolibérales issues du « consensus de Washington » et de la mondialisation financière entre dans cette catégorie. Ce qui s'est passé dans les deux cas, c'est que les économistes ont négligé de graves complications de second choix, comme celles visant à tirer les leçons des externalités et de la faiblesse des institutions, ce qui a émoussé les réformes et dans certains cas a causé leur échec.

Les désaccords entre économistes sont une preuve de bonne santé. Ils reflètent le fait que leur discipline se compose d'une collection de modèles variés, et que la correspondance du modèle à la réalité est une science imparfaite qui laisse une grande place à l'erreur. Il vaut mieux que l'opinion publique soit témoin de cette incertitude, plutôt que d'être apaisée par une fausse impression sécurité fondée sur une apparence de connaissance.

Dani Rodrik, professeur en sciences sociales à l'Institute for Advanced Study de Princeton, New Jersey, est l'auteur de The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy.

© Project Syndicate 1995-2014

Dani Rodrik

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