C'est rare, c'est pas cher, c'est ... l'électricité

Il est facile d'éviter les pénuries d'électricité attendues pour cet hiver: il suffit de laisser monter le prix aux heures de pointe. Une solution théorisée dès 1949 par Marcel Boiteux.. par Claude Crampes et Thomas-Olivier Léautier, TSE
(Crédits : DR)

A en croire les opérateurs des réseaux de transport d'électricité en Belgique (Elia) et en France (Rte), ces deux pays sont menacés de pénurie hivernale. Le 5 septembre, le ministre de l'intérieur belge présentait aux gouverneurs de province un plan de coupures d'électricité pour éviter un effondrement du réseau l'hiver prochain. Moins d'une semaine plus tard, Rte annonçait que « même en important de l'électricité, il pourrait manquer 2 000 mégawatts (MW) de puissance pendant l'hiver 2016-2017, ce qui signifie concrètement que l'approvisionnement ne serait pas assuré pendant trois heures, pour, au plus, 2 millions de consommateurs ». Bigre !

Pourquoi une pénurie?

Ces annonces nous amènent à nous demander pourquoi il y a (aurait ?) pénurie d'électricité et comment y remédier.
Heureusement, ces deux questions ont déjà une réponse, apportée ... dès 1949 par Marcel Boiteux, alors jeune économiste récemment embauché par Electricité de France. Les travaux de Boiteux sont essentiels pour comprendre l'économie du secteur électrique en général, et la situation présente en particulier. Ils étaient conduits à l'origine pour un monopole public, mais s'adaptent parfaitement à un marché en concurrence. L'analyse est très élégante, et ses conclusions très simples : le prix de l'électricité doit augmenter en périodes de forte demande. Il est regrettable que les décideurs en charge de la sécurité d'approvisionnement ne les aient pas lus, ou pas compris.

La tarification heure de pointe pour l'électricité...

Marcel Boiteux part du constat suivant: l'industrie électrique est caractérisé par une demande fluctuante dans le temps, alors que la capacité maximale de production est constante, et qu'il est impossible de stocker le produit. Ces caractéristiques sont partagées par quelques autres industries, par exemple l'industrie hôtelière, l'industrie du transport aérien ou ferroviaire. La demande de chambres d'hôtel dans une station de ski est plus élevée en février qu'en juillet, tandis que le nombre de chambre est fixe. Dans ce contexte, quelle capacité investir et quels prix fixer ?
Distinguons deux périodes où il faudra servir la demande d'électricité avec une même capacité de production installée : une période de demande faible (sous nos latitudes, l'été) et une période de demande forte (l'hiver). L'été, donc hors pointe, la demande reste inférieure à la capacité installée même si elle est servie à un prix ne couvrant que les coûts variables, essentiellement les coûts en carburant. Si un producteur d'électricité propose un prix plus élevé que son coût variable, des concurrents prennent sa place. L'hiver, période de pointe, la demande sature la capacité installée. Le prix doit augmenter pour réduire la demande jusqu'au point où elle équilibre parfaitement l'offre qu'il est impossible d'augmenter.

... mais aussi pour les chambres d'hôtel, les stations de ski, les billets d'avion...

Cette analyse répond à la seconde question, celle des prix à fixer : hors pointe, le prix est égal au coût variable de production, en pointe le prix ajuste la demande à la capacité installée. Elle permet aussi de répondre à la première question : à l'équilibre, la capacité qu'il faut installer est telle que les profits réalisés en pointe sur une centrale marginale de production compensent en moyenne le coût d'installation de cette centrale.
La théorie de la tarification heure de pointe, initialement développée pour l'industrie électrique, est appliquée dans de nombreuses industries : les chambres d'hôtel dans les stations de ski sont plus chères en février qu'en juillet, et les prix des billets d'avion évoluent en fonction de la demande.
Les hôtels et les compagnies aériennes proposent des produits différenciés et peuvent recouvrer ainsi une partie de leurs coûts fixes en vendant avec marge hors des périodes de pointe. Ce n'est pas le cas dans l'industrie électrique, qui produit une commodité, un bien parfaitement homogène. Si la concurrence est vigoureuse, les prix hors pointe couvrent uniquement les coûts variables, et les entreprises ne peuvent couvrir l'ensemble de leurs coûts fixes que sur les quelques heures dans l'année où la demande est proche de la capacité. Les coûts fixes d'un moyen de pointe s'élevant à environ 60 000 €/MW/an, les prix de l'électricité sur les marchés de gros doivent monter à 1 000 €/MWh pendant 60 heures (voire à 3 000 €/MWh pendant 20 heures) afin de couvrir les coûts fixes. Les prix le reste du temps oscillant dans la fourchette 30-40 €/MWh, la différence de prix entre les heures (très) pleines et les heures creuses est donc phénoménale ; elle peut aller jusqu'à un facteur 100 !

Laisser le prix monter très haut pendants les heures critiques

Revenons à nos électrons. Les opérateurs de réseau belge et français nous annoncent que, étant donné les prix (ou les tarifs) de détail, la demande va être très proche, peut-être même supérieure à la capacité de production installée. Jusque-là rien d'inquiétant puisque si la demande ne devait jamais atteindre la capacité, on ne voit pas pourquoi une telle capacité, constamment excessive, devrait être installée. Comment faire face à cette situation, baptisée 'pénurie' par les autorités ? Simplement, comme l'a expliqué Marcel Boiteux il y a plus de 60 ans : en laissant les prix monter très haut pendant les quelques heures critiques où la demande est à la pointe.

Les autorités belges sous-estiment le bon sens citoyen

Le gouvernement belge envisage cette possibilité mais, semble-t-il, sans y croire vraiment : « acheteurs et vendeurs sur le marché de gros pourront échanger les électrons jusqu'à un tarif plafond de 4 500 €/MWh », a indiqué le gouvernement. Un prix cent fois supérieur aux tarifs usuels inciterait à réduire la demande et aussi à produire avec des centrales à productivité médiocre. Mais « l'action ultime pour éviter l'effondrement du réseau est le plan de délestage », reconnaît Elia. » La surprise des décideurs belges face à la perspective de prix très élevés montre qu'ils n'ont pas lu ou pas compris les travaux de Marcel Boiteux. La certitude du recours au délestage comme solution ultime montre qu'ils sous estiment le bon sens de leurs concitoyens.
Si l'électricité se vend à 30-40 €/MWh aux heures de super-pointe, les consommateurs demanderont plus d'électricité que le système n'est capable d'en produire. Au contraire, si les prix augmentent, les consommateurs réduiront leur demande afin d'équilibrer celle-ci avec l'offre. Il n'y aura donc pas de pénurie, simplement des consommateurs qui préféreront réduire leur consommation d'électricité plutôt que de la payer 2000 €/MWh ou plus, de la même façon que certains préfèrent partir au ski hors des vacances scolaires.

Des critiques ... et des réponses

« Mais l'électricité est un bien essentiel : nous savons tous que les consommateurs industriels ou résidentiels ne peuvent pas réduire leur consommation. La tarification heure de pointe est très belle théoriquement, mais absolument pas praticable. » C'est un faux argument car de nombreuses études empiriques montrent que même les consommateurs résidentiels sont capables, s'ils ont l'information suffisamment à l'avance, de réduction importante de leur consommation . Certains le font d'ailleurs déjà « bénévolement » en Bretagne et PACA grâce au site d'information Ecowatt pour faciliter le passage des heures critiques dans ces péninsules électriques. Quant aux consommateurs industriels, des entreprises comme Smart Grid Energy se sont développés précisément pour leur permettre de revendre leur électricité aux heures de pointe.

Des moyens pour éviter les manipulations de marché

« Et les spéculateurs ? Si on autorise les prix à monter à de tels niveaux, les âmes damnées de la finance en profiteront pour pousser les prix à la hausse. Nous l'avons bien vu avec l'affaire Enron.» C'est vrai, la débâcle Californienne a illustré le risque réel de manipulation des marchés de l'électricité. Mais les autorités de marché ont appris des erreurs de la Californie, et les manipulations sont plus difficiles aujourd'hui qu'en 2000.
Malheureusement, la solution de bon sens qui consiste à laisser les prix monter quelques heures par an est trop simple pour les pouvoirs publics. Surtout, elle repose sur l'intelligence collective des consommateurs qui réduiraient leur consommation et des générateurs qui se rémunéreraient quelques heures pendant l'année.

Les gouvernants préfèrent donc une solution administrée, encadrée, planifiée, où ils décident à notre place quelle capacité installer, et comment la rémunérer. Puisqu'il faut ajouter des capacités qui resteront oisives pendant 99% du temps, développer et mettre en œuvre des procédures administratives complexes donc coûteuses, la facture finale d'électricité est forcément plus élevée. Risque de pénurie organisée, limitation des choix individuels, coûts trop élevés, voici le bilan peu flatteur de la politique publique dans le secteur de l'électricité.

Plus d'informations sur le blog de TSE

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Commentaires 18
à écrit le 20/09/2014 à 14:49
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T'as raison Marcel, qu'est ce qu'ils ont besoin de se chauffer les sans-dents à la pointe, quant il fait le plus froid? T'a pas les sous, tu te chauffes pas, c'est aussi simple que ça et c'est tellement écolo!

à écrit le 18/09/2014 à 22:12
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Solution=McPhy

à écrit le 16/09/2014 à 23:29
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Concrètement, que peut faire un citadin en début de soirée en hiver pour réduire sérieusement sa consommation d'électricité? Damart?

à écrit le 16/09/2014 à 22:31
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La tarification variable selon les heures est ce vers quoi on se dirige avec Linky. Ca prendra un peu de temps, mais on y arrivera.

à écrit le 16/09/2014 à 21:06
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EJP PLUS VENDU MAIS TOUJOURS OPÉRATIONNEL? TEMPO AVEC 6 TARIFS; JE NE COMPREND PAS CET ARTICLE CAR LES TARIFS DIT ALEATOIRES EXISTENT BEL ET BIEN

le 18/09/2014 à 12:03
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Très bonne remarque, Ca a existé , ça s'appelait EJP = Effacement des jours de pointe avec un tarif de folie 10 ou 15 jours par an, qui devenait effectif en hiver avec un délai de prévenance très réduit, et EDF l'a supprimé.... Pourquoi? En échange d...

le 21/09/2014 à 11:24
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Vous avez raison, la solution existe déjà à EDF : EJP, transformé aujourd'hui en tarifs "bleu blanc rouge" moins brutal, mais néanmoins incitatif. Et pour éviter de consommer sans s'en apercevoir des kWh facturés à un tarif prohibitif pendant quelque...

à écrit le 16/09/2014 à 16:35
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La théorie c'est bien beau mais dans la pratique c'est totalement inapplicable aujourd'hui : proposer une tarrification au pas horaire impose des offres commerciales adaptées (plusieurs index de tarification et non pas 2 maximums comme aujourd'hui mi...

à écrit le 16/09/2014 à 16:32
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On pourrait peut être décourager l'utilisation des radiateurs électriques (appelés grille-pain chez les électriciens) pour le chauffa

le 16/09/2014 à 22:33
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Et on les remplace par quoi ? Du gaz ? Et on fait quoi pour limiter la pointe de consommation en gaz ?

à écrit le 16/09/2014 à 15:46
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On redécouvre l'intelligence de l'économie libérale ?...

à écrit le 16/09/2014 à 15:35
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Il existe le contrat Tempo (voir EDF )qui prevoit 3 tarifs annuel du kw !Le probleme c'est que ça necessite un substitue au chauffage electrique qui ne peuvent etre les appareils mobiles au gaz ou au fioul bien trop cher au fonctionnement.Alors il re...

à écrit le 16/09/2014 à 14:21
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Si on laisse la pénurie s'installé, c'est les constructeurs et exploitants de centrales nucléaires qui sont contant : 1/ il faut en construire plus, 2/ il faut les faire vivre plus longtemps. Comme en France, on sait que EDF et Areva dictent leur ...

le 16/09/2014 à 16:43
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résonnement en partie erroné pcq aujourd hui ce n'est pas la base (dont la production est assurée par le fatal et le nucléeaire) qui pose problème mais bel et bien la pointe (type hiver 2012 avec 102 GW). Or pdt la pointe on s'amuse pas à allumer ...

à écrit le 16/09/2014 à 14:16
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C'est un argumentaire qui repose exclusivement sur le fait que les consommateurs sont d'abominables ordures qui font exprès de laisser branchés tous leurs appareils électriques en heure de pointe et qu'il faut donc les pénaliser pour rétablir la situ...

le 16/09/2014 à 15:04
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Parce que la consommation industrielle, elle, diminue depuis plusieurs années, alors que la consommation des particuliers augmente...

le 16/09/2014 à 22:30
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@ pipeau : Personne ne dit que les consommateurs sont des ordures, on dit simplement que les tarifications actuelles ne les incitent pas à diminuer leurs consommations aux heures de pointes. Qui aujourd'hui se donne la peine de couper tous se...

à écrit le 16/09/2014 à 12:09
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Gloire à la théorie des marchés sur l'équilibre offre/demande. Sinon, il n'y a pas si longtemps, existaient des compteurs avec le "tarif nuit"... Ca marchait trop bien..??

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