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OpinionsTribunes

Ce Japon qui ne répond plus au keynésianisme

Photo de Ivan Best

Michel Santi

Publié le 24 novembre 2014 à 08:45 - Mis à jour le 24 novembre 2014 à 10:14

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le retour du Japon en récession pose la question de l'adaptation des politiques keynésiennes à un pays à la démographie déclinante. Par Michel Santi*

Les trillions de yens déversés par surprise en ce mois de novembre par la Banque du Japon afin de ressusciter son économie ont eu les effets très prévisibles d'affaiblir davantage sa monnaie et de propulser notoirement son marché boursier. Au total - et à ce jour - le Yen aura perdu près de 13% de sa valeur contre le billet vert et le Nikkei progressé de plus de 20% en 2014! Les prix à l'importation subissent pour leur part une escalade, sachant que les salaires réels resteront sous pression dans un contexte d'inflation condamnée à rester très modérée. Les décisions du Premier Ministre Abe de suspendre la hausse de sa TVA, comme celle de convoquer des élections anticipées en décembre prochain, sont dès lors bien compréhensibles. Il a en effet plus que jamais besoin du soutien et de l'adhésion de sa population car cette création monétaire gargantuesque et cette flambée boursière semblent faire pschit avec un troisième trimestre 2014 qui indique une contraction de 1.6% en données annualisées. Il est à l'évidence contradictoire - voire impossible - de relancer l'inflation quand la consommation ralentit du fait de l'augmentation de la TVA.

Un manque de clarté

Pour énergique et digne d'admiration que soit la détermination d'Abe, sa politique et ses décisions manquent néanmoins de clarté quant aux buts recherchés. Si les fameux « Abenomics » consistent juste à promouvoir l'inflation, ils semblent aujourd'hui - et de fait - voués à l'échec. Car l'inflation n'est pas une fin en soi. Elle n'est pas non plus le but ultime. Elle doit nécessairement être une passerelle permettant d'atteindre un objectif. L'école keynésienne classique souhaite pour sa part que cette relance des pressions inflationnistes provoque une baisse du taux d'intérêt réel qui stimulerait l'investissement et la consommation. Dès lors, le Japon entrerait dans un cercle vertueux de croissance à long terme qui autoriserait l'interruption des perfusions de la Banque du Japon.

Quand le Japon rappelle Hansen et sa "stagnation séculaire"

Pourtant, en présence de l'économie japonaise qui représente un cas d'école par excellence, il est impossible et il serait intellectuellement malhonnête de ne pas penser à Alvin Hansen, inventeur en 1938 de la fameuse formule et du concept de la « stagnation séculaire ». Les fondamentaux ayant conduit à la récession - le diagnostic même de la crise- sont effectivement bouleversés dès lors que la consommation et que l'investissement s'avèrent structurellement déficients du fait d'une contre-dynamique démographique. Ce n'est en effet pas le coût infime du capital (comme il l'est actuellement au Japon) qui motive les investissements dans les secteurs productifs de l'économie. C'est plutôt les perspectives de rentabilité de l'appareil de production qui, elles, sont intimement liées à la capacité et à la surface anticipées du marché en question. Vue sous cet angle, même une reprise de l'inflation au Japon ne serait pas susceptible d'y rétablir une croissance au long cours et autonome, qui en outre aurait pour effet collatéral de rogner davantage le train de vie et le pouvoir d'achat des japonais du fait de salaires stagnants. Dans un tel contexte, comment remédier à une dette publique phénoménale de près de 250% du P.I.B. national ?

Les ultra keynésiens devraient réviser leurs schémas

Le cas nippon devrait probablement remettre en question la séquence keynésienne qui enseigne que le rétablissement de l'inflation induit le reprise qui permettra à son tour la résorption des déficits. La torpeur japonaise devrait également faire réfléchir les « ultras » du keynésianisme qui plaident avec passion pour davantage de stimuli, qui attribuent systématiquement la double décennie perdue, tout comme ils attribuent systématiquement le semi échec d'Abe, à une politique trop timide de création monétaire. Pourquoi ne pas faire preuve de discernement et rompre cette spirale manichéiste? Et si, après tout, l'économie japonaise n'était tout bonnement pas en mesure d'absorber et de supporter l'inflation qu'on cherche par tous les moyens à lui insuffler? Et si la période de cette histoire de l'économie japonaise où elle répondait favorablement à ce stimulus inflationniste appartenait au passé? Est-ce bien utile de s'obstiner à dévaluer une monnaie - et avec quelle célérité! - pour forcer une inflation qui ne prend décidément pas ?

Un réflexe pavlovien un peu morbide

Dans le cas du Japon, ne doit-on pas sérieusement questionner ce genre de réflexe pavlovien un peu morbide qui exige de stimuler à l'infini dans une fuite en avant qui amènerait logiquement le Yen à 150 contre dollar (par rapport à 117 aujourd'hui et à 105 au début de cette année) ? Ce mécanisme - employé avec le succès que l'on sait aux Etats-Unis depuis 2008 et stoppé il y a quelques semaines - semble cependant ne pas dérouler les mêmes effets dans ce pays qui ne réagit décidément pas comme les autres, et qui donne raison à ceux qui prétendent que l'économie n'est pas une science exacte. Comment les Abenomics sont-ils censés fonctionner si la croissance nippone subit une érosion ininterrompue ou, plutôt, séculaire? Il est pourtant vital de poser un diagnostic approprié sur le mal japonais - croissance déclinante du potentiel économique ou stagnation séculaire - car les remèdes y sont fondamentalement différents, voire divergents.

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Les remèdes keynésiens classiques inopérants

Comme - sur le moyen et long terme- la politique de la demande et celle de l'offre sont imbriquées, il va de soi qu'une démographie sur le déclin - et donc une productivité en berne - a un impact négatif tant sur la demande agrégée que sur la croissance. En d'autres termes, l'hypothèse d'une stagnation séculaire japonaise exigerait de réagir avec des réformes structurelles. Ainsi, seule l'austérité serait à même de contre balancer le vieillissement de la masse des salariés et des travailleurs, combiné à une détérioration de la productivité! Dans ce cas de figure, la dépression japonaise ne réagirait effectivement pas aux remèdes keynésiens classiques car la croissance y serait mise en échec par d'autres facteurs. Auquel cas l'expérience japonaise consistant à porter la dette publique aux abysses constituerait un danger potentiellement mortel. A moins que la Banque du Japon et que Monsieur Abe ne réussissent à imprimer des japonais ?

Michel Santi est directeur financier et directeur des marchés financiers chez Cristal Capital S.A. à Genève. Il a conseillé plusieurs banques centrales, après avoir été trader sur les marchés financiers. Il est l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience" et "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique".

Sa page Facebook et Twitter.

Michel Santi

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