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OpinionsTribunes

Au-delà du mouvement social, quel avenir pour les syndicats ?

Michel Wieviorka

Publié le 07 mars 2023 à 06:32

Manifestation, grève, cortège 11 février 2023, intersyndicale

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Que restera-t-il de l’unité syndicale une fois la réforme votée, ou abandonnée ? Surtout, le syndicalisme peut-il constituer durablement un acteur décisif sans ancrage renforcé dans les entreprises ? Par Michel Wieviorka, Sociologue

La mobilisation organisée par les syndicats est sociale, elle ne doit rien aux partis politiques, c'est ce qu'a indiqué vertement le 19 février 2023 Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, au leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, et à ceux qui tentent de « s'approprier ce mouvement social [...] et de se substituer aux organisations syndicales ou essaient de se mettre en avant (par rapport à elles et à) ceux qui défilent dans la rue ».

A l'Assemblée nationale, le spectacle offert par les députés a été jugé pitoyable par nombre d'observateurs, ce qui ne doit pas conduire à négliger l'essentiel : la réforme est portée en réalité au niveau institutionnel par un axe Emmanuel Macron/Eric Ciotti, par l'association de la majorité et du parti Les Républicains. Ce parti devient paradoxalement la figure d'une opposition supposée constructive, comme si elle incarnait la contestation, alors qu'elle n'a rien à voir avec elle.

La mobilisation sociale contre le projet du gouvernement ne se transforme pas, au Parlement, en négociation ou recherche de compromis puisque ceux qui négocient n'ont aucun lien ni avec le syndicalisme, ni avec la protestation populaire. Cette dernière est organisée, résolue mais non violente. Elle est structurée par un ensemble d'organisations syndicales qui font preuve d'unité pour la première fois depuis 2010.

Il y a là un signe de vitalité démocratique et politique, dont la fragilité ne doit pas être sous-estimée : que restera-t-il de l'unité syndicale une fois la réforme votée, ou au contraire abandonnée ? Et surtout, le syndicalisme peut-il constituer durablement un acteur décisif sans ancrage renforcé sur le terrain, sans un enracinement plus marqué là où il côtoie et représente les travailleurs au plus près ? C'est d'abord là où l'on travaille qu'il est légalement et pas seulement légitimement actif, reconnu par le droit, où il a des élus, où sa voix est officiellement reconnue.

De la rue aux entreprises

L'articulation ici aussi n'est pas évidente. Même si dans les deux cas la mobilisation est organisée par les mêmes acteurs, les syndicats, il n'y a pas une relation automatique et forte entre celle de la « rue », et celle qui peut s'opérer sur les lieux de travail ; entre l'espace d'une pression directement politique, ce qui ne veut pas dire politicienne ou partisane, et celui d'une action sociale prévue par la loi et divers accords et règlements.

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Le taux de syndicalisation en France est faible, et en un demi-siècle, la présence des syndicats sur le terrain, a dans l'ensemble régressé. Ce qui fut un acquis des négociations de Grenelle en 1968, la création de la section syndicale d'entreprise, actée dans la loi du 27 décembre 1968, n'a pas débouché finalement sur un renforcement du syndicalisme sur les lieux de travail.

Les grèves les plus efficaces se jouent dans quelques secteurs stratégiques, et notamment dans les transports publics. Les chiffres relatifs à la mobilisation contre la réforme des retraites, à la baisse, suggèrent non pas tant une démobilisation que l'idée d'un déplacement : jusqu'ici, le lieu principal de la contestation a pu être un temps non pas celui où l'on travaille, mais « la rue », avant que l'action se déplace, et mette en scène d'autres acteurs - les manifestants ne sont exactement pas la même population que les grévistes, ce ne sont pas nécessairement des syndiqués, ou même des travailleurs, on a pu voir des familles entières défiler, ou des commerçants se préparer à fermer le rideau de fer en guise de participation à l'action.

A partir du 7 mars 2023, les grèves, et donc la capacité de mobilisation syndicale sur les lieux de travail peuvent devenir d'autant plus décisifs qu'à elle seule « la rue » n'empêche pas le pays de fonctionner, l'économie de tourner, ou les écoles d'accueillir les élèves

Le retour de la « grève par procuration » ?

En 1995 était apparue à l'occasion de la contestation de la réforme Juppé la notion de « grève par procuration » : l'opinion se reconnaissait dans les grèves, sans que les grévistes aient été particulièrement nombreux, il suffisait que leur action, en des secteurs-clés, et surtout dans tout ce qui touche à la mobilité, puisse paralyser le pays avec la bienveillance de la population. Mais les temps ont changé.

La mobilité est perçue par certains comme moins importante, notamment du fait du télétravail alors que pour d'autres, elle est vitale ou décisive, prioritaire, en particulier en régions, quand l'emploi, l'école l'hôpital, et autres services publics, ou bien encore les commerces exigent de se déplacer en voiture.

L'entraver peut désolidariser ceux qui doivent se déplacer ou veulent pouvoir le faire, ne serait-ce que pour prendre leurs congés - Philippe Martinez l'a bien perçu et a accepté le choix des syndicats de cheminots de retirer un mot d'ordre de grève un samedi de départs en vacances, « il faut garder un peu de force pour la suite » a-t-il expliqué le 7 février 2023 au micro de RTL.

Les régimes particuliers de retraite sont perçus aujourd'hui plus qu'hier comme injustes, ce qu'indiquent divers sondages d'opinion, ils seraient tenus pour des facteurs d'inégalités. Ils ont été construits dans le passé, et si la pénibilité est un enjeu important, et bien compris de l'opinion, elle n'est plus nécessairement celle qui a légitimé ces régimes.

La scène que constituent les lieux de travail n'est donc pas un terrain évident pour la mobilisation syndicale actuelle, et la jonction avec celle qu'offre « la rue » n'est pas évidente.

Certes, Laurent Berger, pour la CFDT, a fait savoir en février 2023 que la contestation avait fait augmenter le nombre de nouvelles adhésions à son syndicat. Ce n'est pas négligeable. Mais un problème de fond demeure : le syndicalisme peut-il être l'opérateur politique de mécontentements généraux - « la rue » - sans se relancer par le bas pour être l'expression de demandes qui naissent dans l'atelier, au bureau, et auxquelles il apporte une capacité de négociation et de traitement local, par entreprises, par branches et éventuellement national et interprofessionnel ?

Vers un nouveau souffle syndical dans les entreprises ?

Il y faudrait certainement un souffle nouveau, comme celui qu'apporte la mobilisation actuelle, mais perceptible en interne, dans les entreprises et les administrations ou à l'école, ainsi que des dispositifs qui y soient favorables. Le président Emmanuel Macron a toujours fait preuve de grandes réserves, voire de mépris à l'encontre du syndicalisme, même réformiste comme c'est le cas avec la CFDT.

En se donnant à voir comme l'héritier de Le Chapelier, ce député aux États généraux de 1789, président de l'Assemblée constituante qui a voulu la suppression des communautés de métiers et l'a obtenue par la loi de 1791 qui porte son nom, ce qui exercera par la suite un impact historique durable, désastreux pour le syndicalisme jusqu'à nos jours, le chef de l'État n'aidera certainement pas à une revitalisation par le bas de l'action syndicale.

Emmanuel Macron parle, en la visant parmi d'autres, de « corporatisme », une thématique reprise par le ministre du travail Olivier Dussopt devant l'Assemblée nationale : « nous avons été élus pour débarrasser les Français des corporatismes, fluidifier la société, assécher les rentes [...] Il y a un grand conservatisme des partenaires sociaux ».

Quant au patronat des grandes entreprises, il n'a en aucune façon au cours du conflit actuel donné l'image de la moindre ouverture, il a été peu loquace, favorable à une réforme qui ne lui demande aucun effort particulier, alors qu'il pourrait et devrait jouer un rôle décisif dans l'éventuelle réinvention du dialogue social au niveau des entreprises.

Les syndicats peuvent sortir grandis de la mobilisation de janvier-février 2023. Le syndicalisme apparaît comme une force politique, mais extra-parlementaire. Il est la fierté retrouvée du peuple de gauche, mais à l'extérieur des partis politiques, et il n'est pas sérieux d'envisager de transformer Laurent Berger en futur candidat à la présidence de la République.

Quel que soit l'aboutissement de la mobilisation actuelle, déjà se profile l'étape suivante, qui aurait dû en fait précéder tout projet de réformes sur les retraites : obtenir du pouvoir qu'il prenne la mesure de ce que représente le travail aujourd'hui, et qu'il change réellement de méthode, oubliant la verticalité toute descendante avec laquelle il continue encore de s'exercer, pour accepter et même encourager le fonctionnement des médiations syndicales, en particulier au plus près, dans les entreprises, les administrations, dans l'éducation nationale ou dans la santé.

Par Michel Wieviorka, Sociologue

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La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Michel Wieviorka

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