Au-delà du RGPD  : la vie privée a un prix

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Jean Canzoneri, Ogury.
Jean Canzoneri, Ogury. (Crédits : DR)
Internet a atteint une maturité qui nous impose d'être transparents et francs avec nos utilisateurs. Nous devons pouvoir leur dire clairement que le non-partage de leurs données et l'absence de publicité représentent un coût. Par Jean Canzoneri, CEO et co-fondateur d'Ogury.

Au terme de très longues négociations et après deux années de mise en conformité, le RGPD entre enfin en vigueur. Il faut s'en féliciter. 27 Etats européens sont parvenus à accorder leurs systèmes législatifs respectifs pour assurer une protection uniforme aux données personnelles des internautes sur l'ensemble du territoire de l'UE. Ce texte, présenté en 2012, est un grand succès pour l'Union européenne, que nous étions nombreux à attendre. Cette harmonisation était en effet indispensable au développement d'un véritable Marché unique numérique, au bénéfice des entreprises et des citoyens européens.

Le modèle « privacy by design » pour des activités numériques pérennes

Reste que, pour tous les entrepreneurs européens qui se conformaient à l'esprit de la réglementation européenne déjà en vigueur (directive 95/46/EC) en ce qui concerne le recueil du consentement, le RGPD n'apporte rien de nouveau. Nous n'avons effectivement pas attendu l'adoption du règlement général en 2016 pour comprendre qu'une activité numérique pérenne impose d'appliquer un modèle « privacy by design ». Les entrepreneurs les plus avisés savent en effet que la ressource première de toute richesse créée sur Internet n'est pas la donnée, mais la confiance, sans laquelle aucun ciblage publicitaire et donc aucune gratuité ne sont possibles.

La confiance en ligne, sur le Web et sur application, repose avant tout sur une information claire et transparente, qui peut seule permettre à l'internaute d'exprimer un consentement éclairé au traitement de ses données. Or, cette relation précieuse que nous avons bâtie avec nos utilisateurs est mise à mal par l'inattention de certains acteurs majeurs du Net. Les récentes révélations au sujet de CambridgeAnalytica, qui a agi dans le plus grand mépris des utilisateurs de Facebook, n'en sont que l'exemple le plus visible.

Les internautes sont prêts à payer pour des services et des contenus

L'ampleur et la brutalité du scandale sont telles que les internautes ne sont plus prêts à accorder une confiance aveugle aux acteurs en ligne, publics comme privés. Il s'agit ni plus ni moins d'une crise d'adolescence pour Internet, tant les espoirs placés par chacun dans le réseau de communication planétaire semblent avoir été négligés par une poignée d'acteurs dominants. Dès lors, nombreux sont les internautes et mobinautes à ne plus vouloir partager leurs données, quitte à enterrer la gratuité qui avait fait toute la beauté originelle du Web.

Les nouveaux comportements en ligne le montrent : les internautes sont aujourd'hui prêts à payer des services et des contenus qu'ils avaient pourtant appris à se procurer gratuitement. C'est d'ailleurs ce qui a permis aux leaders des industries culturelles de renouveler leur modèle et de survivre au piratage des débuts du P2P. Les premiers utilisateurs de Napster possèdent aujourd'hui un abonnement sur Spotify, Apple Music ou Tidal qui leur permet d'accéder en toute légalité, sans publicité, à un catalogue musical inespéré. Le phénomène est tel que Facebook lui-même songe à mettre en ligne une version payante, comme l'a laissé entendre son fondateur en avril.

Transparence et franchise

C'est ici la preuve que l'internaute est devenu adulte : il sait que tout a un prix, même sur Internet. Il sait aussi que si un service ou un contenu en ligne est gratuit, la monétisation se trouve ailleurs, via d'autres sources de revenus. Il n'est donc pas étonnant que de plus en plus d'internautes soient prêts à payer pour que leurs données personnelles ne soient pas accessibles. Mettre un prix sur le partage d'une donnée n'est plus tabou, les internautes eux-mêmes l'ont compris. L'essentiel est désormais pour les entreprises de leur offrir le choix entre trois solutions : accepter la collecte des données pour bénéficier de la gratuité, grâce à de la publicité ciblée; refuser la collecte de données mais bénéficier de la gratuité avec une publicité non ciblée, donc moins qualitative, une solution intermédiaire risquant de dégrader fortement les revenus de certains éditeurs ; payer pour préserver sa confidentialité et ne s'exposer à aucune publicité. Des choix informés qu'Ogury permet déjà de faire.

Internet a atteint une maturité qui nous impose d'être transparents et francs avec nos utilisateurs. Nous devons pouvoir leur dire clairement que le non-partage de leurs données et l'absence de publicité représentent un coût. Les institutions européennes n'avaient sans doute pas prévu au cours des débats sur le RGPD que la question du prix de la vie privée en ligne se poserait aussi vite. C'était sans compter sur l'intelligence et la vigilance des internautes. Ils ont bien compris que la création et le développement de sites ou d'applications performants nécessitent des investissements massifs et le travail de milliers de personnes qualifiées. Grâce au RGPD, il leur est aujourd'hui possible de décider en toute transparence quel prix ils sont prêts à payer pour bénéficier des richesses d'Internet.

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Commentaires
a écrit le 01/06/2018 à 18:16 :
Voici une tribune intéressante qui pose bien les choix des internautes quand au financement des contenus qu'ils souhaitent consommer. Mais sa lecture amène à croire que la société de son auteur, OGURY, est une société qui respecte parfaitement les données des mobinautes.

Pourtant le modèle OGURY ressemble étrangement à celui de YUMI : « Nous avons identifié un groupe d’applications qui utilisent un kit de développement (SDK, Software Development Kit) publicitaire développé par Youmi », qui « collecte des informations privées, comme le courriel de l’utilisateur ou les identifiants de l’appareil, et route ces données vers le serveur de l’entreprise », a déclaré Apple. Toutes ces applications ont été retiré de l'AppStore.

En publiant un article, La Tribune engage sa crédibilité. Et aide à positionner l'auteur comme un acteur qui respecte le RGPD et les mobinautes. J'aurais aimé que ce journal sérieux vérifie qui est l'auteur avant de lui donner son audience pour faire son "RGPD washing"…
a écrit le 30/05/2018 à 15:50 :
le web ne date pas de hier :
et la responsabilité dans tous «  ça »

peut être que la maturité pour «  internet » c’est de «  s’assurer auprès des assurances pour responsabilité civile»

et payer des fonds de taxes pour «  les abus , dérives et dérapages ,
et les impacts sur les populations depuis 18 ans ?? »

mature mais pas sans responsabilité :
trop facile...ça...
a écrit le 30/05/2018 à 14:24 :
"pour bénéficier de la gratuité, grâce à de la publicité ciblée" bof, c'est pénible de voir surgir le dernier objet qu'on a consulté, cherché, voire acheté et commandé, si ce n'est reçu, le système ne sachant pas si on était juste curieux, hésitant ou réel acheteur, ni chez qui l'achat s'est ou pas fait. Pub stéril(isé)e.

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