Aux Arts, Managers !

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Claudia Ferrazzi.
Claudia Ferrazzi. (Crédits : Assaf Shoschan)
OPINION. La situation inédite de confinement dans laquelle nous a plongé la pandémie du Covid-19 est l'occasion de réfléchir sur la perspective qu'ouvre le monde de la culture, en particulier celui de l'art, pour les managers qui vont devoir faire des choix décisifs dans les prochains mois. Par Claudia Ferrazzi, ancienne conseillère culture et communication du Président de la République Emmanuel Macron, membre du conseil d'administration de la Biennale de Venise, et fondatrice de « Viarte. L'art pour diriger autrement ».

Depuis sept semaines, nous sommes confrontés à une expérience inédite par sa nature, par son intensité et par sa profondeur. J'aimerais m'arrêter un instant sur trois réflexions qu'elle m'inspire et formuler une proposition pour les managers qui se préparent à des moments et à des décisions clés dans les mois à venir.

Une expérience inégalitaire mais universelle. Pour la première fois depuis longtemps, nous vivons une expérience universelle, qui transcende notre communauté habituelle et qui, pour de nombreuses générations, est la première à être véritablement commune. Les managers, dont le rôle, la mobilité et la responsabilité répondent à des règles propres à leur fonction, n'ont jamais autant partagé avec les autres salariés les contraintes communes actuelles qui nous obligent tous à suspendre le cours normal de nos vies.

Un nouvel esprit humaniste pour refonder le projet collectif. Deuxièmement, il s'agit d'une situation où reviennent sur le devant de la scène l'« humanisme », l'éthique, la droiture dans les décisions des hommes et des femmes et dans celles des managers. L'épidémie semble tracer une ligne entre l'individualisme et l'intérêt général.

Dans ce même élan, repositionner la responsabilité de l'entreprise, son projet collectif, après avoir permis la participation de tous au débat, devient l'enjeu crucial.

Une intelligence non-artificielle pour appréhender la vision de long-terme. En troisième lieu, cette situation souligne avec beaucoup d'acuité l'écart entre le présent, l'avenir proche du dé-confinement, et celui, plus lointain, de l'après-crise. Notre présent est fait d'urgence, d'essentiel. Demain, l'avenir proche du dé-confinement portera la marque des aides d'urgence et de la relance keynesienne d'économies à l'arrêt. Ces deux moments-là devront être gérés avec l'aide d'experts, médecins, virologues, économistes, gestionnaires. Les managers auront aussi leur rôle à jouer pour accompagner cette « survie ».

Penser le long-terme

Et puis, il nous faudra penser le long-terme, celui qui intéresse l'entreprise durable, les générations futures plus que les managers eux-mêmes : les responsables des ressources humaines anticipent un renversement de la hiérarchie des emplois et une nouvelle centralité de la « raison d'être des entreprises ». Jamais nous n'avions ressenti aussi clairement qu'il est de leur responsabilité d'anticiper le futur, de se préparer à une série d'événements imprévus et improgrammables qui imposent de trouver des solutions innovantes et imaginatives, loin des projections, des scénarios d'experts, ou des séries statistiques.

Inclure les artistes dans la réflexion sur le monde de demain. Qui ou qu'est-ce qui pourrait nous projeter dans une dimension universelle, transcender notre propre communauté, nous aider à imaginer l'avenir et consolider notre capacité humaniste à porter l'intérêt collectif ? Dans l'histoire de l'homme, qu'est-ce qui nous a permis de répondre à ces préoccupations, souvent d'ailleurs non exprimées ?

J'ai envie de tenter une réponse : des visions innovantes et globales devraient se nourrir de la rencontre entre la création artistique et la prise de décision.

Au cours de notre histoire, l'art nous a souvent permis d'appréhender des visions complexes, d'y faire participer tous nos sens, et d'avoir des pensées en rupture avec le cours linéaire de notre parcours. Les artistes ont pu suivre leur intuition, tenter, expérimenter, se tromper. Leurs processus de création ont introduit des discontinuités, du désordre puis ont aidé à imaginer un système nouveau et à l'ordonner différemment. C'est exactement ce que nous demandons aux responsables de toutes les entreprises humaines pour sortir de cette crise inédite.

Les artistes de la Renaissance ont été capables d'exprimer l'émancipation de l'esprit humain des contraintes religieuses, avant que penseurs, banquiers, hommes d'église et princes ne reformulent clairement ces concepts et en tirent les conséquences. Ainsi, celui qui aurait observé l'irruption de la perspective dans les tableaux, auparavant dominés par l'ordre hiérarchique « à plat » des Byzantins, où celui qui aurait remarqué l'arrivée des expressions faciales, de mouvements, de thèmes de la vie quotidienne dans les arts plastiques, l'un et l'autre auraient pu comprendre la nouvelle centralité de l'expérience humaine par rapport au religieux, avec plusieurs années d'avance sur leur temps.

Effondrement des grandes idéologies

Au XXe siècle, l'effondrement des grandes idéologies a largement été anticipé par les artistes : Eliot multiplie et disperse les voix dans ses poèmes (c'est d'ailleurs le poète de l' « April is the cruellest month » si prémonitoire..), Stravinsky compose désormais à douze sons, Picasso multiplie les points de vue visibles de ses personnages, déformés par leur propre complexité.

Il ne s'agit pas seulement d'encourager les managers à se créer des moments pour réfléchir, l'esprit ouvert et tous les sens en alerte, grâce aux artistes et à la création. Quoique... Avec les mots de Joseph Schumpeter dans sa Théorie de l'évolution économique (1911), « au milieu du travail et du souci de la vie quotidienne, il faut conquérir de haute lutte de l'espace et du temps pour la conception et l'élaboration des nouvelles combinaisons ». C'est d'ailleurs ce qui distingue le manager, le « chef », des autres : « il n'y a de fonction de chef que pour ces raisons », disait-il. Encore faudrait-il reconnaître la valeur de ces espaces et de ces temps dans l'entreprise et dans la vie personnelle.

Mais il faut aussi admettre une certitude acquise sur le fonctionnement de notre cerveau, qui aujourd'hui n'est que rarement intégrée dans l'organisation de notre formation initiale et des entreprises : si on ne sait pas imaginer des choses qui n'existent pas, si on ne sait pas rêver de mondes différents de l'existant et créer des connexions qui n'existent pas, on ne peut pas innover. Dans Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur (1999), Edgar Morin rajoute : « Aussi importe-t-il de ne pas être réaliste au sens trivial (s'adapter à l'immédiat) ni irréaliste au sens trivial (se soustraire aux contraintes de la réalité), il importe d'être réaliste au sens complexe : comprendre l'incertitude du réel, savoir qu'il y a du possible encore invisible dans le réel ».

L'autonomie de l'homme

Se dessinent alors - philosophes, économistes, entrepreneurs, chercheurs en apprentissages et de nombreux DRH convergent sur ce point - les compétences qui seront à développer à l'avenir chez les managers, et qui vont « renforcer leur avantage comparatif d'humains » (Nicolas Bouzou et Julia de Funès) : l'autonomie de l'homme dans le cadre d'un projet qui a du sens pour lui et pour son entreprise ; la capacité de réaction et la créativité face à l'incertitude, la problématisation et la « pensée complexe » (Edgar Morin), l'esprit critique et l' « éthique de l'action » (François Taddei), l'intuition et l'intelligence émotionnelle, l'agilité mentale et méthodologique, l'interconnexion transdisciplinaire (« creativity is connecting things », disait Steve Jobs), les relations interpersonnelles.

Malheureusement, nos modèles de formation et d'organisation n'incitent pas à sortir des sentiers battus, à prendre des risques, à croire qu'une autre manière de faire est possible. Ils ont conduit à occulter ces approches intuitives et créatives, alors que l'innovation accroît la valeur réputationnelle et économique des entreprises, ainsi que l'attestent les différents classements des « most innovative companies » (Forbes, BusinessWeek, Fast Company, etc.) et que les préférences des clients se manifestant sans ambiguïté sur ce point.

Les managers consacrent généralement trop peu de temps à la réflexion et à la connexion inédite entre leurs préoccupations immédiates et d'autres visions du monde : selon la dernière enquête de la Harvard Business Review les plages horaires aménagés pour le travail de fond des managers ne dépassent pas 28% de leur emploi du temps, et surtout, les deux tiers de ce temps sont fragmentés en créneaux de moins d'une heure, essentiellement consacrés à préparer les réunions qui se succèdent. Or, nous savons que la créativité naît principalement en dehors des plages de travail normées, dans un temps « non-comptabilisé ».

Percevoir le monde de manière systémique

La rencontre entre ceux qui prennent des décisions - les managers dans les entreprises - et la création artistique permettrait d'autoriser et d'exercer cette capacité à percevoir le monde de manière systémique, à apporter de la profondeur, de l'audace et de la durabilité, à adapter le quotidien à la préparation du long-terme, à inscrire l'entreprise dans un projet collectif à la fois productif, responsable et innovant.

Managers, entrepreneurs, hommes et femmes, êtes-vous prêts à ouvrir grand vos yeux, vos oreilles, tous vos sens, pour remettre en cause votre « raison d'être » et votre vision contemporaine de la réalité, pour « voir » l'avenir différemment, pour identifier les priorités d'une manière inédite, compatible avec la complexité de notre condition et de votre vision à long-terme ?

Par la rencontre entre la « perspective » des managers et celle des créateurs, qu'apparemment tout oppose, il s'agit de modifier en profondeur la méthode de construction du projet collectif que vous conduisez. Pour contradictoire que cela puisse paraître, il s'agit, au fond, de se préparer à l'improgrammable qui nous attend.

« L'œuvre d'art est une possibilité permanente de métamorphose offerte à tous les hommes », Octavio Paz, poète, prix Nobel de littérature 1990.

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Commentaires
a écrit le 02/05/2020 à 17:45 :
Les artistes peuvent apporter beaucoup à l'entreprise notamment par leur "vision émotionnelle".

Après avoir suivi une formation d’Administrateur Indépendant, je suis convaincue de la pertinence d'un créatif au sein d'un CA : un artiste peut ressentir différemment le monde, voir autrement les activités de l'entreprise et ouvrir alors de nouveaux horizons...

Milène Guermont, Artiste et Ingénieure
a écrit le 01/05/2020 à 23:01 :
Pour cacher le progrès en régression, on a inventé l'innovation inutile..., c'est une offre qui mérite obligatoirement de la publicité!
a écrit le 01/05/2020 à 19:15 :
L’hémorragie économique est ce de l’Art?
Même le meilleur des managers , va mal , en cette période difficile , sauf certains inconscients et opportunistes de tout poil...
a écrit le 01/05/2020 à 18:50 :
La société va devoir faire un choix problématique, le célèbre lézard des choix bien connu a vallon pont d'arc. Personnellement en tant que lapin, plutôt que l'art institutionnel je privilégierai le miam miam avec le lézard de la table ou la sieste en hamac pour lézarder l'après midi (en hamac d'endurance je prends n'importe qui).
Ca dépend de ce que l'on attends de la vie, pourquoi vouloir se la compliquer a vouloir diriger?
Et comme disait mon maître, lézard pète, le métier rentre.
a écrit le 01/05/2020 à 16:54 :
"Aux arts, managers" …
Même s'ils peuvent encore recevoir des leçons de cuisine de la part des politiciens, cela fait bien longtemps que les managers se sont mis aux ARTS MENAGERS.
Désolé, mais c'était trop tentant :)
A propos, quelqu'un se souvient-il du sens originel de "manager", "management" encore des mots français réimportés de l'anglais ? Elle est simple : faire tourner en rond, entrainer un cheval. Nos maîtres de manège pourraient donc commencer par les arts équestres, si les écologistes autorisent encore les spectacles équestres.
Plus sérieusement, qui n'en a pas assez de cette phraséologie kitsch : " Pensée à long terme", "se préparer à l'improgrammable qui nous attend", etc ? C'est même plus post-moderne !
Vivement les robots !
a écrit le 01/05/2020 à 14:23 :
Bien peu de crédit donné à nos managers, nos entrepreneurs, et nos jeunes qui se lancent sur le marché du travail, et veulent développer leurs business... Tout d'abord, on ne saurait citer les noms de nos grands capitaines d'industries et entrepreneurs, qui s'intéressent voire collectionnent l'Art. En fait, je crois qu'il est difficile d'omettre des noms dans ceux qui dirigent les grandes entreprises de ce pays..Ensuite, dans un monde dont tous les "managers" savent qu'il est drivé par l'innovation, je crois que toutes les têtes bien faites se posent tous les matins la question d'être disruptifs, innovants, curieux, voire contrariants.. Nous ne sommes évidemment plus au temps où l'on reprend l'usine à la papa! Sans omettre de souligner la difficulté qu'ont les entreprises matures à attirer les talents, que tous les managers connaissent, nombre de nos cadres et jeunes qui sortent avec les meilleurs cursus préférant aller dans des petites structures agiles.. Alors, sans contester ce qui est la thèse de cet article, les "managers" n'ont pas attendu les conseils même avisés de tierces personnes.. Une fois cela dit, je veux bien croire que ce problème existe dans la sphère étatique et de la fonction publique, que je connais moins..
a écrit le 30/04/2020 à 18:51 :
Ils sont forts ces énarques, ils savent tout faire à quand le commandement d'un sous marin nucléaire ?
a écrit le 30/04/2020 à 17:33 :
Vous avez vu le "Spectacle" organisé par Macron juste après son élection, pour fêter ça ? Regardez le et ensuite de grâce chuuuuut parlez moins fort svp ne leur donnez surtout pas pas d'idée de la sorte, merci.

L’Art va avec l'intelligence alors même si le mauvais goût à autant son droit que le bon goût, en tant normal la classe dirigeante fait figure de bon goût sinon elle se ridiculise, déjà que...

La classe dirigeante actuelle campée sur sa seule cupidité et l'art ça fait deux et ça fait même pire ça rend des mauvais artistes célèbres cherchant à imposer même le mauvais goût, car celui qu'on comprend, sur le bon.

En éradiquant l'intelligence de leur mode de fonctionnement ils ont rejeté l'art.
a écrit le 30/04/2020 à 17:08 :
Claudia Ferrazi, ancienne conseillère culture et communication : disqualifiée d'office !
Cette lobbyiste a participé au dépeçage et au marasme du pays. Elle est ici que pour des intérêts particuliers, et certainement pas pour la défense de l'intérêt général.
La propagande macronienne est insupportable, dans tous les domaines.

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