OPINION. Bâtir des infrastructures inclusives pour une « transition juste »
Par Gwenola Chambon, Mounir Corm, Thomas Bourleaud (*)

Photo d'illustration
DR
Par Gwenola Chambon, Mounir Corm, Thomas Bourleaud (*)

Photo d'illustration
DR
94 000 milliards de dollars. Tel est le montant d'investissement nécessaire dans le secteur des infrastructures (transport, énergie, télécoms, etc.) entre 2016 et 2040 au niveau mondial pour atteindre les objectifs de développement durable fixés par l'ONU. Un défi colossal et aussi une opportunité unique de concevoir des infrastructures de « qualité », alignées non seulement sur les impératifs écologiques et énergétiques, mais aussi sur l'exigence croissante d'inclusion et d'équité.
Inégalités de revenus et infrastructures : une relation ambivalente
Si l'impact positif de l'investissement dans les infrastructures sur la croissance économique fait l'objet d'un consensus dans le monde universitaire, la littérature académique regorge d'arguments et contre-arguments en ce qui concerne l'incidence sur les inégalités de revenus. Une étude conduite par Hooper, Peters et Pintus en 2017 établit que le taux de croissance annuel des dépenses publiques consacrées à l'enseignement supérieur et au réseau autoroutier aux États-Unis pendant une décennie donnée est négativement corrélé à l'indice de Gini - indicateur de référence pour mesurer les inégalités - à la fin de la décennie. En d'autres termes, il existerait un effet causal de l'investissement dans les infrastructures vers la réduction des inégalités de revenu, particulièrement fort pour les 40% des revenus les plus faibles.
La situation n'est toutefois pas si simple. C'est ce que rappelle la Prix Nobel d'Économie 2019 Esther Duflo dans un rapport publié en novembre 2024 par Vauban Infrastructure Partners, le think tank InfraVision et Altermind sur l'inclusion et les infrastructures, en prenant l'exemple de la Chine : « la construction d'autoroutes est susceptible de favoriser les villes situées aux « extrémités », en dynamisant le commerce et l'emploi, mais également nuire aux régions intermédiaires en drainant leurs ressources locales et leur main-d'œuvre ».
Faire face aux risques de régression sociale de la transition écologique
« Fournir » de l'infrastructure n'est dès lors pas suffisant pour maximiser son potentiel de création de valeur « sociale ». Les infrastructures et leurs services associés doivent être pensés, conçus et opérés pour tous et toutes. C'est une responsabilité collective pour le secteur car, à date, les disparités en matière d'accès et de qualité des infrastructures persistent à l'échelle mondiale (entre les pays du Nord et du Sud) et à l'intérieur des pays : en 2023, environ 800 millions de personnes n'avaient toujours pas accès à l'eau potable et 2,5 milliards ne disposaient pas d'installations sanitaires adéquates. En France, 3,3 millions de personnes sont encore en situation de précarité énergétique...
Et l'enjeu est encore plus critique au regard de l'effet « multiplicateur » d'inégalités de la transition bas-carbone. D'une part, en l'absence d'action résolue en faveur des transitions écologique et énergétique, les plus modestes seront les plus sévèrement touchés par le dérèglement climatique, notamment dans les pays émergents. D'autre part, les mesures en faveur d'infrastructures et services écoresponsables portent un risque de régression sociale et d'exclusion. L'exemple des zones à faible émissions - qui consistent à progressivement interdire la circulation des véhicules polluants en ville - est un cas d'école : si leur impact environnemental est avéré, elles présentent le risque d' « archipéliser » les territoires et d'amplifier les disparités socio-spatiales car le coût d'accès aux véhicules électriques est généralement trop élevé pour les ménages modestes.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Cette difficulté à concilier justice sociale et écologie est bien identifiée, et fait l'objet d'une attention croissante notamment au niveau européen. Dans le cadre du paquet Fit for 55, la Commission européenne a mis en place un Fonds social pour le climat doté de 65 milliards d'euros sur la période 2026-2036 pour soutenir les mesures visant à baisser les émissions du transport routier et du bâtiment en réduisant les coûts pour les ménages vulnérables, les microentreprises et les usagers. En France, la ministre de la Transition écologique, de l'Énergie, du Climat et de la Prévention des risques Agnès Pannier-Runacher mentionnait lors de la conférence de lancement d'InfraVision le 6 novembre que « pour que l'écologie facilite un véritable partage de la valeur, il faut construire un cercle vertueux où décarbonation, réindustrialisation, création d'emplois et lutte contre le changement climatique vont de pair ».
Agir de concert pour réussir la « transition juste » des infrastructures
Dans ce contexte, garantir l'acceptabilité d'un projet d'infrastructure par les populations locales, son adéquation aux besoins réels des communautés et son accessibilité pour tous (y compris aux personnes âgées ou en situation de handicap) sont trois briques incontournables pour générer un maximum de dividendes sociaux. « Pour chaque nouveau projet, l'engagement des parties prenantes locales doit être inclusif, en veillant particulièrement à inclure les populations marginalisées et les communautés dites « difficiles à atteindre » » souligne Sadie Morgan, cofondatrice du cabinet d'architectes dRMM.
Si les projets d'infrastructure accordent de plus en plus d'importance et de ressources pour impliquer l'ensemble des parties prenantes et concevoir les systèmes les plus inclusifs possibles, l'équation devient complexe dès lors qu'il s'agit de « mettre un prix » au service commercialisé. Maximiser le rendement social et environnemental des infrastructures tout en garantissant un niveau de rentabilité suffisant pour les entreprises suppose de repenser les modèles de tarification et les paramètres des contrats avec la puissance publique. Coopération, concertation et compromis sont indispensables, et les investisseurs ont aussi un rôle clé à jouer. Sans cet engagement partagé au service d'une grande ambition sociale et écologique, les infrastructures peineront à atteindre leur objectif premier : contribuer à un vivre-ensemble durable.
Par Gwenola Chambon, Mounir Corm, Thomas Bourleaud (*)