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Ce que les grèves britanniques ont d’historique

Clémence Fourton

Publié le 11 mars 2023 à 08:57

manif

Manifestation en février 2023 à Londres exigeant l’augmentation des salaires dans le secteur de l’éducation.

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ANALYSE. Le Royaume-Uni connaît depuis des mois un mouvement social de grande ampleur, sans précédent depuis les grèves des mineurs des années 1970 et 1980. Par Clémence Fourton, Sciences Po Lille

Une grève « inédite » et « historique » : c'est en ces termes que la presse francophone qualifie volontiers le mouvement social que connaît le Royaume-Uni depuis l'été 2022, marqué par une mobilisation massive de nombreux corps de métier autour des problématiques de la baisse du pouvoir d'achat, de la fragilisation des statuts socio-professionnels et, indirectement, de la qualité des services publics.

Qu'en est-il en réalité ? En quoi le mouvement actuel se distingue-t-il des grandes grèves ayant marqué l'histoire sociale britannique de ces cinquante dernières années ? Les participants sont-ils plus nombreux, et viennent-ils d'autres milieux que précédemment ? Quelques éléments de réponse.

Quantifier les grèves : ce qui se compte

Pour mesurer l'ampleur d'un mouvement de grèves, les analystes se sont dotés d'un outil quantitatif : le nombre de journées de travail perdues. Cet indicateur, qui privilégie une approche comptable, peut surprendre ou sembler désincarné, voire déshumanisant pour les grévistes, mais il est en fait assez fidèle à l'esprit des travaux de Marx.

Chez le penseur de la lutte des classes, le temps de travail est une variable fondamentale (voir par exemple le Chapitre X du Capital sur la journée de travail). C'est la durée du travail imposée aux ouvriers qui détermine le profit que peuvent réaliser leurs employeurs. Quand le temps de travail tombe à zéro un jour de grève, le profit aussi.

Cet indicateur n'est donc pas aussi abstrait qu'il y paraît, et rend compte assez fidèlement des rapports de force entre travailleurs et employeurs. Il présente également l'avantage de permettre des comparaisons entre différents pays ou différentes époques.

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Au Royaume-Uni, le record fut atteint en 1926, avec plus de 162 millions de journées perdues lors d'une grève générale menée par les mineurs, dont les conditions de travail et de rémunération étaient menacées, et soutenue par d'autres secteurs. Des pics de contestation sociale sont ensuite enregistrés en 1972, 1979 et en 1984 : ces années-là, celles de la mise en œuvre de politiques de plus en plus libérales par les premiers ministres Edward Heath (1970-1974) et Margaret Thatcher (1979-1990), le total de journées de grève a été compris entre 20 et 30 millions.

Après 1985, qui fut l'année de la défaite des mineurs après une grève de plusieurs mois, les chiffres baissent tout en restant substantiels, puis s'effondrent au début des années 1990 : ils ne dépassent plus alors le million qu'en quelques occasions. Derrière cette baisse de la conflictualité sociale se cache le traumatisme de la défaite de 1985 et le développement continu de la législation anti-syndicale, tant sous le conservateur John Major que sous son successeur travailliste (et très centriste) Tony Blair.

La dynamique de la grève, sur le temps long, va donc decrescendo. Mais si l'on observe les chiffres les plus récents, on constate que les derniers mois vont à l'encontre de cette pente historique : sur le deuxième semestre de 2022, le pays totalise plus de 2,3 millions de journées de travail perdues, avec une tendance à la hausse de mois en mois, qui ne s'est d'ailleurs pas démentie en ce début 2023. De tels chiffres n'avaient plus été atteints depuis 1989.

Le conflit actuel est donc d'ores et déjà, selon cette métrique, le plus important des trente dernières années, soit une génération. Quantitativement, c'est incontestable : la vague de grèves actuelle est bel et bien historique.

Qualifier les grèves : ce qui se voit

Mais compter les jours de grève ne suffit pas à saisir la spécificité d'un mouvement syndical ; il faut aussi déterminer, qualitativement, quels secteurs y sont impliqués.

En juin 2022, les cheminots britanniques sont parmi les premiers à recourir à la grève pour faire entendre leurs revendications salariales. Après eux viennent d'autres travailleurs des services d'intérêt collectifs - terme que l'on préfère à celui de « services publics » au Royaume-Uni, car il permet de désigner aussi ceux d'entre eux qui ont été privatisés, dont le rail fait justement partie.

Les chauffeurs de bus, mais aussi les facteurs se mettent en grève, également sur la question des salaires, à laquelle s'ajoute pour ces derniers la question de « l'uberisation » de leur métier, rendue possible par la privatisation de la Royal Mail en 2013.

Plus tard dans l'année 2022, ces bastions syndicaux sont imités par d'autres secteurs moins familiers de l'action collective : dans la santé (infirmiers, ambulanciers et internes), dans l'éducation (enseignants, universitaires, directeurs d'école), mais aussi pompiers, personnel du contrôle aux frontières dans les aéroports, examinateurs du permis de conduire. Tous se mobilisent sur la question salariale, avec des inflexions particulières selon les secteurs.

Mais, et c'est là l'une des spécificités du mouvement actuel, les employés des services d'intérêt collectif ne sont pas les seuls à prendre part à ce mouvement. Dans le secteur privé aussi, où les syndicats sont beaucoup moins présents (12,8 % de syndiqués en 2021, contre 50,1 % dans le secteur public), les conflits salariaux se sont multipliés au cours des derniers mois.

On peut ainsi citer les dockers (ceux de Liverpool ont obtenu des augmentations allant de 14,3 % à 18,5 %), ou encore les employés de la pétrochimie et ceux d'Amazon.

Il faut noter encore que les femmes sont en première ligne des grèves britanniques d'aujourd'hui. Elles représentent plus de la moitié des personnes syndiquées, sont très largement majoritaires dans certains secteurs mobilisés (infirmières et enseignantes notamment) et deux des principaux syndicats, Unite dans le privé et Unison dans le public, sont menés par des femmes. Cette féminisation du mouvement social répond à celle du marché du travail, et vient renouveler un mouvement syndical longtemps dominé par les hommes et le secteur manufacturier.

Femmes et hommes en grève sont engagés dans des bras de fer salariaux avec leurs patrons : chaque conflit est indépendant et peut aboutir ou échouer. Si des journées de grèves et d'actions coordonnées entre syndicats et entre secteurs sont organisées, comme le 1er février 2023, les grévistes ne défilent par derrière un mot d'ordre commun, comme le retrait de la réforme des retraites en France.

Il n'en reste pas moins que leurs revendications résonnent les unes avec les autres, et que la victoire ou la présence en manifestation d'un secteur donne confiance aux autres. Cette multiplication des secteurs, ces résonances et ces ébauches de coordination font donc de ces grèves un mouvement sinon inter-, du moins pluri-, ou multiprofessionnel. En cela, on retrouve ici une dynamique de construction d'alliances qui évoque, sans l'égaler pour le moment, le soutien aux mineurs en grève par le reste du mouvement social dans les années 1980.

Décrypter le mouvement : ce qui ne se voit pas

En plus d'être important par le nombre et la diversité des grévistes, ce mouvement a deux caractéristiques moins tangibles, mais qui font aussi sa spécificité.

La vague de grèves actuelle est la première de cette ampleur depuis le déploiement progressif et continu d'une sévère législation anti-syndicale au cours des quatre dernières décennies. Sans rentrer ici dans les détails (on se référera aux travaux de Marc Lenormand sur ce sujet), entreprendre une grève au Royaume-Uni aujourd'hui relève en soi d'un tour de force.

Les syndicats sont tenus, pour organiser une grève, de consulter leurs adhérents par voie postale, avec des conditions strictes de participation, et ne peuvent le faire qu'au sujet d'un conflit actuel et circonscrit à la question du salaire ou des conditions de travail. Le volet le plus récent de cet arsenal législatif, le projet de loi Strikes (Minimum Services Levels) Bill 2023 est actuellement en discussion au Parlement. La loi permettra des réquisitions de grévistes dans six secteurs jugés essentiels (santé, pompiers, éducation, transport, contrôle aux frontières et nucléaire) pour qu'un service minimum soit assuré, sous peine de licenciement en cas de refus. Le degré de colère et de détermination des grévistes britanniques se mesure donc aussi à la hauteur des embûches qui se dressent sur leur chemin. Les 2,3 millions de journées de grève se sont déroulées dans un contexte particulièrement difficile.

Enfin, ce contexte invite aussi à ne pas réduire le mouvement à l'expression de ses revendications officielles. Formuler leurs revendications en termes salariaux est une nécessité légale pour les syndicats britanniques, ce qui explique que la banderole officielle de la National Union of Education réclame des hausses de salaire (Pay Up !) mais que la myriade de pancartes faites à la main qui l'entourent en manifestation témoigne de revendications beaucoup plus variées.

La question des salaires est en soi un motif de colère dans un pays où l'inflation est si haute et les salaires si bas que le pouvoir d'achat est en chute libre (-13 % sur dix ans pour la majorité des enseignants).

Mais les grévistes réclament aussi, selon les cas, de meilleurs statuts, de meilleurs horaires, et surtout, de meilleures conditions d'accueil des usagers dans les services publics, donc des embauches massives, notamment dans l'éducation et la santé. En cela, ces grèves ont aussi des résonances avec la situation française, où le mouvement contre la réforme des retraites porte aussi implicitement sur le modèle social du pays. La simultanéité de ces deux mouvements, où les syndicats sont en pointe, est aussi une spécificité de la conjoncture actuelle. S'il est trop tôt pour dire si celle-ci est historique à l'échelle de l'espace transmanche, il ne fait pas de doute que les grèves britanniques actuelles, par leur ampleur, leur diversité et leur portée, sont un moment d'histoire singulier.

Par Clémence Fourton, Maîtresse de conférences en études anglophones, Sciences Po Lille

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Clémence Fourton

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